L'invasion turque d'Afrine

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La Turquie est entrée en guerre contre le canton kurde d’Afrine.

Depuis le 20 janvier son aviation, son artillerie lourde, ses divisions blindées bombardent sans cesse les villes et villages de cette province kurde paisible qui jusque là avait réussi à rester à l’écart de la guerre civile qui fait rage en Syrie. Les forces d’autodéfense recrutées au sein de la population avaient réussi à combattre et à chasser diverses factions djihadistes arabes tentant d’y pénétrer. Généreux, les Kurdes d’Afrine ont même offert l’asile à des dizaines de milliers de déplacés et réfugiés arabes fuyant Alep et d’autres zones de guerre. Le canton s’était doté d’institutions élues pour gérer leurs affaires.

Alors que la population espérait la fin de la guerre civile syrienne, le président turc envoie ses troupes, accompagnées de milliers de djihadistes de tous bords, envahir ce territoire sous prétexte d’y éradiquer « la milice kurde terroriste YPG » et d’étouffer dans l’œuf l’autonomie kurde émergente.

Le tyran turc est déçu par la défaite de toutes les factions djihadistes et salafistes qu’il a soutenues à grands frais dans l’espoir sinon d’installer à Damas un régime islamiste inféodé à Ankara du moins d’empêcher les Kurdes syriens de se constituer en région autonome.

Sa politique syrienne a fait faillite. Daech a été vaincu par les courageux combattants kurdes soutenus par une coalition internationale incluant notamment les Etats-Unis et la France. Les Kurdes ont libéré la Syrie et le monde de cette organisation barbare. La Turquie, qui a servi d’autoroute aux djihadistes étrangers et de base arrière logistique à Daech, gardait sa frontière ouverte tant qu’elle était côté syrien sous le contrôle de Daech. Dès que les Kurdes ont pris le contrôle de cette frontière, elle a construit un mur de 600 km pour couper les Kurdes syriens de leurs frères de Turquie et empêcher leur ravitaillement en denrées alimentaires et en médicaments.
Les Kurdes syriens ont survécu à cet embargo et ont réussi à s’allier aux tribus arabes pour s’emparer de Rakka, la capitale du soi-disant califat. Dans le même temps, les autres alliés djihadistes d’Ankara ont subi défaite sur défaite et se retrouvent désormais dans le réduit d’Idlib contrôlé par l’ex-Front Al-Nosra, branche syrienne al Qaïda. C’est cette organisation que la communauté internationale considère comme terroriste qui a récemment escorté le détachement d’observateurs turcs dépêché à Idlib. La Turquie d’Erdogan est avec les factions djihadistes intime comme chemise et cul et c’est d’ailleurs en leur protectrice attitrée qu’elle participe au processus d’Astana.

ERDOGAN – POUTINE, MÊME COMBAT

Le dictateur turc n’aurait pu lancer sa guerre de vengeance contre les Kurdes, qu’il tient pour responsables de tous ses échecs en Syrie et en Turquie, sans l’aval de son homologue russe Poutine. L’aviation turque n’aurait pas pu entrer en action et bombarder les villages kurdes sans le feu vert des Russes qui contrôlent l’espace aérien syrien. Les Russes auraient même dissuadé l’armée syrienne de mettre à exécution sa menace d’abattre les avions de son ennemi turc envahissant une province que Damas, jusqu’à preuve du contraire considère toujours comme syrienne. Poutine qui n’a guère la réputation d’être un sentimental, a dû obtenir en contrepartie des concessions turques substantielles, notamment d’avoir les mains libres contre le réduit djihadiste d’Idlib et quelques contrats commerciaux juteux.

De ce fait les Kurdes considèrent la Russie comme complice des crimes perpétrés à Afrine par l’armée d’invasion turque et ses supplétifs.

QUEL EST LE PLAN TURC À AFRINE ?

L’objectif affiché du président turc est d’« éradiquer » la milice d’auto-défense kurde à Afrine et d’établir tout au long de la frontière une zone-tampon de 20 à 30 km de profondeur. Il s’agit clairement d’une politique d’occupation militaire, officiellement « à titre provisoire ». Mais sachant que l’« opération de paix » menée en 1974 contre la République de Chypre s’est soldée par l’occupation « provisoire » par les troupes turques d’un tiers des territoires chypriotes, les territoires syriens occupés risquent d’être annexés par la Turquie et connaître le même sort que le Sandjak d’Alexandrette (Iskenderun) concédé à la Turquie par la France en 1939 déjà pour apaiser Ankara et empêcher son alliance avec l’Allemagne nazie.
Les forces d’occupation turques délégueront sans doute à leurs auxiliaires arabes et turkmènes, djihadistes la gestion au quotidien de ces territoires kurdes qui risquent de passer ainsi de l’expérience d’une Commune libertaire au calvaire d’un gouvernement salafiste totalitaire.

L’affaiblissement des forces d’auto-défense kurde (YPG) sera du pain béni pour Daech et Al-Nosra qui ne tarderont pas à remplir le vide laissé par les Kurdes.
Les médias turcs préparent déjà l’opinion à l’idée d’une arabisation forcée de ce canton à plus de 90% peuplé de Kurdes en affirmant contre toute évidence qu’il serait peuplé de 55% d’Arabes, 35% de Kurdes et 8 à 10% de Turkmènes. Ce n’est pas la réalité du terrain, mais c’est sans doute l’objectif de l’ingénierie démographique dans laquelle la Turquie excelle.

On se souvient qu’il y a 20 ans, Ankara affirmait qu’il y avait de 3 à 5 millions de Turkmènes dans le Nord de l’Irak (Kurdistan), alors que les élections successives ont établi que leur nombre ne dépassait pas le demi-million.
Le régime turc n’est pas à un mensonge près, puisqu’il donne à sa guerre d’invasion le poétique nom de « rameau d’olivier ».

LE SILENCE DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Les Kurdes ont été solidaires des démocraties occidentales. Des milliers d’entre eux sont morts dans la guerre contre Daech. Pour la défense des valeurs démocratiques et des libertés. Mais à l’heure de l’épreuve, leurs alliés leur font défaut. Ils semblent tétanisés par le Président turc Erdoğan qui pourtant ne se prive pas de les traîner chaque jour dans la boue en accusant les États-Unis d’être des « suppôts du terrorisme » ou la Chancelière allemande d’être « pire qu’Hitler ».
Les plus courageux osent appeler la Turquie « à la retenue » ou expriment leurs « inquiétudes » en évoquant prudemment des « risques humanitaires ». Aucun n’a eu le courage de dénoncer clairement cette guerre d’agression contre une population dont le seul tort est d’être kurde.

Le Conseil de sécurité convoqué par la France n’a adopté aucune résolution alors que la paix et la stabilité de toute la région sont menacées et que l’invasion turque risque de provoquer une catastrophe humanitaire en jetant en plein hiver des dizaines de milliers de civils sur les routes.

QUE PEUT FAIRE LA FRANCE ?

La France a des liens historiques forts avec le peuple kurde et elle lui est venue en aide à plusieurs reprises, notamment lors de l’exode kurde de 1991 consécutif à la Guerre du Golfe. Alors que plusieurs capitales faisaient preuve de cynisme en restant silencieuses, le Président Mitterrand a pris l’initiative de mobiliser l’Europe et avec son soutien, a fait adopter par le Conseil de sécurité la Résolution 688 créant une zone de sécurité (safe haven) permettant le retour des réfugiés kurdes dans leurs foyers. La France est grande quand elle assume sa vocation universelle de dire et de défendre le droit.

Aujourd’hui, on est clairement dans le cas d’une violation flagrante du droit international. L’État turc envahit le territoire d’un autre État sous prétexte de droit à la légitime défense alors qu’il n’y a eu aucun acte d’agression, aucune provocation, aucune menace d’attentat contre le territoire turc provenant du canton d’Afrine. Un État membre de l’ONU et de l’OTAN viole la Charte des Nations-Unies et celle de l’Alliance Atlantique supposée rassembler des nations attachées aux valeurs démocratiques.
La France s’honorerait d’user de toute son influence à l’ONU et en Europe pour organiser une riposte commune à l’invasion turque, pour exiger que la Turquie retire sans délai ses troupes d’Afrine et compense les dommages humains et matériels causés à la population civile de ce canton.

Elle peut aussi questionner la pertinence de conserver au sein de l’OTAN un pays belliqueux, menaçant tous ses voisins, remettant régulièrement en cause les frontières internationales, y compris celles de la Grèce, insultant tous les jours ses alliés, et surtout violant massivement les libertés publiques et les valeurs qui sont supposées fonder la Charte atlantique.

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