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Bulletin N° 490 | Janvier 2026

 

 

SYRIE : LA FIN DE ROJAVA ?

Les Kurdes syriens ont perdu en quelques semaines des positions qu’ils avaient mis plus d’une dizaine d’années à établir dans les territoires du nord-est syrien représentant près d’un tiers de la superficie de la Syrie. 

Alors qu’une délégation kurde était encore à Damas le 4 janvier pour une énième tentative de négociation pour la mise en œuvre de l’accord qu’ils avaient signé en mars 2025 avec le président syrien par intérim un renversement d’alliances radical s’opérait dans leur dos. Le 5 avril, des pourparlers discrets sous l’égide des Etats-Unis se sont tenus à Paris entre le ministre syrien des affaires étrangères Assaad al-Chabani et des représentants israéliens afin de parvenir à » un accord de sécurité équilibré » entre les deux pays voisins et toujours techniquement en guerre. (Le Figaro, 5 janvier) Le bureau du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a souligné dans un communiqué qu’au cours de ces discussions Israël avait « réaffirmé son engagement à promouvoir la stabilité et la sécurité régionales, Ainsi que la nécessité de faire progresser la coopération économique au bénéfice des deux pays » (RFI, 7 janvier). L’envoyé spécial américain pour la Syrie l’ambassadeur Tom Barrack qui a été le médiateur dans ces discussions ne pouvait que se féliciter de leur issue positive et de la pertinence du choix de l’administration américaine de miser désormais sur le nouveau régime syrien pour stabiliser le pays et normaliser ses relations avec ses voisins, y compris et surtout Israël et le Liban.  

Un peu plus tard dans la journée, les présidents turc et américain ont eu un long entretien téléphonique au cours duquel Donald Trump a, selon toute vraisemblance, donné son feu vert pour une opération militaire de l’armée syrienne contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) à dominante kurde, jusque-là fidèles alliées de la coalition internationale de guerre contre Daech dirigée par les États-Unis. Le président turc a informé de suite son homologue et protégé syrien de ce « feu vert » américain et a tenu à évoquer publiquement « une opération militaire limitée » contre les quartiers d’Alep sous contrôle « des terroristes de YPG-PKK ».

Dès le lendemain de ce « deal » turco-américain, le 6 janvier, une vaste offensive a été lancée contre les quartiers kurdes d’Alep, encerclés par plus de 30 000 miliciens de « l’armée arabe syrienne « et pilonnés par des armes lourdes et des drones. Les quelques centaines de combattants kurdes de la police locale (Assayish), qui défendaient et géraient ces quartiers depuis 2011 et qui ne posaient aucune menace sécuritaire pour le régime, ont résisté pendant cinq jours avant d’être évacués à la faveur d’un cessez-le-feu.

Un gouvernement bienveillant et inclusif aurait remercié cette police locale pour sa mission au profit de la sécurité publique et aurait cherché une solution pour l’intégrer pacifiquement. Le nouveau régime a choisi d’assiéger pendant trois mois ces quartiers avant de déclencher sa vaste offensive qui a jeté en plein hiver sur les routes de l’exode quelque 176.000 civils (estimation de l’ONU). Sur leur lancée, et avec le soutien logistique de la Turquie, ces milices ont attaqué les localités et villes arabes sous administration des FDS alors que celles-ci, sous la pression américaine, et afin d’éviter une nouvelle et dévastatrice guerre civile, avaient accepté de retirer leurs unités d’abord des localités situées à l’ouest de l’Euphrate, puis d’autres villes à majorité arabe qu’elles avaient libérées du joug de l’Etat islamique et qu’elles administraient depuis.

Des tribus arabes sunnites, après avoir soutenu Daech, s’étaient ralliées formellement à la coalition internationale de lutte contre Daech. Les FDS avaient ainsi pu recruter et former plusieurs milliers de combattants arabes et les associer au sein des conseils locaux et provinciaux à l’administration de leurs territoires. Après le « deal » Trump-Erdogan, voyant le vent tourner, ces tribus ont basculé du côté des milices de l’armée arabe syrienne. Leur premier geste de « victoire » a été de déboulonner la statue de la femme combattante anonyme libératrice de Raqqa du joug de l’Etat islamique avant d’aller relâcher nombre de prisonniers de Daech détenus dans une prison de cette ex-capitale de l’Etat islamique.

Ce retrait négocié des FDS a été célébré comme une « victoire » par le régime qui à ce jour ne peut se targuer d’aucun exploit militaire ni contre les incursions récurrentes d’Israël ni contre l’armée turque qui continue d’occuper de larges portions du territoire syrien. Une « victoire » bénie et célébrée dans toutes les mosquées arabes du pays, sur instruction de la Direction des affaires religieuses (Awqaf) qui cite à ce propos une sourate du Coran appelée Anfal, autorisant le meurtre des infidèles et le pillage de leurs biens, qui avait déjà été excipée par Saddam Hussein lors de ses campagnes génocidaires de 1986-1988 qui se sont soldées par la mort de 182 000 civils kurdes.

La copie de cette directive, qui a largement   circulé sur les réseaux sociaux, alarme les Kurdes qui prennent très au sérieux cette menace de massacre et de nettoyage ethnique car elle a déjà été partiellement mise en œuvre par ces mêmes milices dans les territoires kurdes syriens sous occupation turque. Dans la ville de Serê Kaniyê où avant l’occupation turque les Kurdes formaient 85 % de la population, ils sont à présent à peine 1% et dans le canton d’Afrin ils sont passés de 90% à environ 35%. Il faut reconnaître que les Turcs sont experts dans l’art de nettoyage ethnique et de l’ingénierie démographique ; Arméniens, Grecs, Assyro-chaldéens et Kurdes peuvent en témoigner.

Après les intenses combats opposant dans la province de Raqqa les forces kurdes à l’armée syrienne et les réactions outrées de l’opinion publique et de nombre de sénateurs américains contre l’abandon des alliés kurdes Washington a, le 17 janvier, appelé à « la restreinte ». De son côté, le président français Emmanuel Macron s’est entretenu le 18 janvier avec le président syrien Ahamed al-Chareh pour exprimer sa « préoccupation face à l’escalade de la violence » et plaider en faveur d’un cessez-le-feu immédiat.

Damas a annoncé dans la soirée la signature d’un accord de cessez-le-feu avec le chef des forces kurdes le général Mazloum Abdi. Le texte de cet accord en quatorze points publié par la présidence syrienne prévoit notamment l’intégration des FDS et des forces de sécurité kurdes (Assayish) dans les ministères de la Défense et de l’Intérieur du pays. Il comprend aussi la remise immédiate au gouvernement des provinces à majorité arabe mais sous contrôle kurde de Deir ez-Zor et Raqqa ainsi que la prise en charge par Damas des prisonniers du groupe jihadiste Etat islamique (EI) et de leurs familles détenues dans des prisons et des camps contrôlés par les Kurdes. Le chef des FDS n’était pas présent à Damas « pour des raisons météorologiques » mais il avait rencontré la veille à Erbil l’émissaire américain Tom Barrack qui, lui, était présent à Damas aux côtés de son nouvel allié syrien et selon lui « cet accord et ce cessez-le-feu représentent un tournant décisif, avec d’anciens adversaires privilégiant le partenariat plutôt que la division ». La Turquie, de son côté, a réagi par la voix de son ministre des affaires étrangères : « Nous espérons que cet accord contribuera à la sécurité et à la paix du peuple syrien ainsi que de toute la région, en particulier des pays voisins de la Syrie » (Le Figaro, 18 janvier).

Le 19 janvier, le président Trump a appelé al-Chareh pour lui rappeler « la nécessité de garantir les droits et la protection du peuple kurde dans le cadre de l’Etat » (AFP,19 janvier).

Mais le lendemain la nouvelle session de discussions kurdo-syriennes sur les modalités d’application de l’accord annoncé à Damas s’est soldée par un échec (AFP,20 janvier).

Le même jour, dans un message sur son compte X, l’émissaire américain Tom Barrack déclare sans gêne ni embarras : » La mission initiale des FDS en tant que principale force anti-EI sur le terrain a largement pris fin, car Damas est désormais prêt à prendre le relais en matière de sécurité, notamment pour contrôler les centres de détention de l’EI ».

Le chef des FDS Mazloum Abdi, dans un entretien à un média kurde, avait appelé « la coalition internationale à assumer ses responsabilités dans la sécurisation des camps de prisonniers de l’EI, ajoutant s’être retiré dans des zones majoritairement kurdes du nord-est dont la protection est « une ligne rouge ».

Cependant, les militaires américains semblent avoir une confiance toute relative dans la capacité de l’armée syrienne à assurer la garde des prisonniers de Daech tant les milices islamistes qui forment cette armée sont infestées d’anciens djihadistes. C’est pourquoi le Pentagon a estimé nécessaire d’évacuer d’urgence vers l’Irak environ 7000 de ces djihadistes les plus dangereux. Pour effectuer ce transfert il a besoin du temps. C’est l’une des raisons pour lesquelles le cessez-le-feu de quatre jours accordés par Damas le 20 janvier a été prolongé de quinze jours le 24 janvier à la demande de Washington et de Paris. Ce délai a été utilisé pour intensifier les négociations en vue d’un accord précis et durable entre les deux parties afin de prévenir une nouvelle guerre civile, voire une confrontation militaire arabo-kurde.

Malgré la trêve annoncée, le siège de la ville hautement symbolique de Kobané amorcé 1e 17 janvier n’a pas été levé. Les chaînes de télévision kurdes ont diffusé chaque jour les images poignantes des 250.000 habitants et déplacés de Kobané assiégés par les milices Islamistes ou pro-turques, privés d’eau et d’électricité, luttant dans le froid et la neige pour leur survie. L’errance de près de 200.000 civils kurdes jetés en plein hiver sur les routes de l’exode a également beaucoup ému l’opinion publique kurde dans toutes les parties du Kurdistan qui s’est mobilisée pour envoyer des secours à leurs frères et sœurs en détresse.

La chaîne de télévision kurde Rûdaw a organisé pendant plusieurs jours à Erbil une sorte de téléthon en faveur des déplacés kurdes où elle a pu collecter plus d’un million de dollars, somme conséquente dans le contexte local. La Fondation Barzani a distribué des secours en nourriture, vêtements et médicaments à plus de 60 000 déplacés. Les Kurdes de Turquie ont formé un convoi de camions d’aide humanitaire pour Kobané mais le gouvernement turc n’a pas autorisé son passage. Les médias kurdes ont, entre autres atrocités, diffusé les images de la tuerie au bord d’une route d’exode de six membres d’une famille par des miliciens de l’armée syrienne le 25 janvier, abattus froidement dès qu’ils ont su que ces déplacés étaient de Kurdes. Six autres de leurs proches ont survécu à leurs blessures. Les chaînes turques ont, elles, narré les « victoires » de l’armée syrienne contre les « terroristes kurdes ». Et les Arabes sunnites ont prié dans leurs mosquées pour la victoire de leur armée dans cette guerre de conquête(fath). L’émir du Qatar, qui finance le nouveau régime et son armée, a semblé inquiet que le conflit en cours ne dégénère en une guerre « kurdo-arabe » et appelé le leader kurde Massoud Barzani à user de toute son influence auprès des Kurdes afin de prévenir un tel engrenage dévastateur.

L’abandon des Kurdes par leurs alliés occidentaux, en premier lieu américains, a été perçue comme une « trahison ». Un peu partout des personnalités de tous bords politiques ont pris la parole pour dénoncer cette trahison et appeler les gouvernements européens à intervenir, à conditionner leurs relations politiques avec le nouveau régime syrien au respect des droits des Kurdes, voire à rétablir les sanctions contre Damas. La diaspora kurde a organisé dans les principales villes d’Europe de vastes manifestations unitaires en soutien au Rojava.(Voire la revue de presse). Un peu partout des parlementaires ont interpelé leurs gouvernements. Aux États-Unis les sénateurs Lindsay Graham et Richard Blumenthal, passant des menaces aux actes, ont déposé le 30 janvier au Sénat un projet de loi intitulé « Save the Kurds Act » qui prévoit notamment : 

  • Des sanctions contre des responsables du gouvernement syrien et leurs soutiens financiers ou militaires ;
  • La reconnaissance formelle du rôle des FDS dans la lutte contre l'État islamique ;la requalification de Hay'at Tahrir al-Sham comme organisation terroriste étrangère ;
  • L’obligation d'un examen parlementaire avant toute levée de la désignation de la Syrie comme État soutenant le terrorisme ;
  • Une clause de suspension des sanctions si les attaques cessent ;Un mécanisme de « Snapback » rétablissant immédiatement les sanctions en cas de reprise des hostilités. 

Les défenseurs du texte soulignent que les FDS ont joué un rôle central dans la défaite territoriale de l'État islamique et que la région abrite des prisons de l'El ainsi qu'environ 1 000 soldats américains. Selon les promoteurs du projet, protéger les partenaires kurdes est essentiel à la stabilité régionale, à la crédibilité américaine et à la prévention d'une résurgence djihadiste.

Sous la pression de l’opinion publique internationale, des menaces de rétablissement des sanctions américaines par le Sénat, et de certains pays comme la France, le 29 janvier, un accord formel a été annoncé entre le régime syrien et les FDS, prévoyant un processus progressif d'intégration militaire et administrative. Il comprend notamment : 

  • Le retrait des forces des lignes de front ; 
  • L’entrée des forces de sécurité affiliées au ministère syrien de l'Intérieur dans les centres des villes de Hasakah et Qamishli ;
  • La formation d'une division militaire composée de trois brigades FDS ;
  • La création d'une brigade de Kobané rattachée à une division liée à la province d'Alep ;L’intégration des institutions de l'Administration autonome dans les structures étatiques syriennes, avec maintien des employés civils ;
  • Des garanties relatives aux droits civils et éducatifs de la population kurde ;
  • Le retour des déplacés dans leurs foyers, y compris à Afrin, Serê Kaniyê et Girê Spî.

Malgré cet accord, la situation sécuritaire est restée tendue, les lignes de front demeurant instables après de multiples violations.

Rien ne garantit la mise en œuvre de cet accord ni celle des « droits nationaux » du peuple kurde annoncé le 16 janvier en pleine guerre par un décret du président syrien. Ce décret prévoit, pour la première fois dans l’histoire syrienne, l’enseignement de la langue kurde dans les écoles et l’octroi de la nationalité syrienne à plusieurs centaines de milliers de Kurdes syriens qui en avaient été arbitrairement privés par la dictature baasiste.

Le nouvel an kurde, Newroz, sera fêté comme un jour férié.

Ces droits ne peuvent avoir un sens et une pérennité que s’ils sont consignés dans une constitution et/ou garantis par les Etats-Unis et la France qui ont joué un rôle de médiateurs dans la signature de l’accord du 30 janvier.

Le Rojava, tel qu’il existait comme expérience de « confédéralisme démocratique », écologique, féministe, multiethnique, associant dans son administration, dans ses forces armées et dans ses institutions, Kurdes, Arabes, musulmans, chrétiens et yézidis, s’est achevé dans une certaine confusion fin janvier.

On verra si le « processus d’intégration » prévu par les accords kurdo-syriens laissera une certaine autonomie aux institutions civiles et militaires de Rojava dans les territoires à majorité kurde de Djézireh. Si un avatar de format et d’étendue réduits va survivre à cette entité de Rojava qui avait valeur de symbole pour ses acteurs et actrices kurdes, une aura dans la région et au-delà dans une certaine gauche européenne.

IRAN : MASSACRES À HUIS CLOS

Les manifestations contre la vie chère qui ont démarré le 28 décembre au grand bazar de Téhéran se sont amplifiées et étendues à l’ensemble du territoire iranien. Dès le 2 février, les forces de sécurité ont intensifié leurs opérations dans les provinces du Fars, Lorestan, Ispahan et dans au moins 32 villes du pays pour tenter de réprimer « les émeutes ». Les provinces kurdes ont subi un quadrillage militaire massif.

Après la mort de plusieurs manifestants, le président américain Donald Trump a diffusé sur son réseau Truth Social un message menaçant les autorités iraniennes : « Si l’Iran tire sur des manifestants pacifiques et les traite de manière violente, ce qui est leur habitude, les États-Unis d’Amérique viendront à leur secours. Nous sommes prêts et armés, prêts à intervenir » (Le Monde, 2 janvier). Ce message, perçu par le régime comme un encouragement au soulèvement, a déclenché la mobilisation de toutes ses forces pour écraser le mouvement populaire quoi qu’il en coûte. La répression a été particulièrement sanglante, notamment à Téhéran et dans les régions kurdes.

Des centaines de personnes ont, le 7 janvier, organisé un sit-in au Grand Bazar de Téhéran pour dénoncer l’utilisation de la violence par les forces de sécurité pour disperser les manifestants. Le président iranien Massoud Pezeshkian a appelé les forces de l’ordre à ne pas s’en prendre aux manifestants.

Appel resté sans effet. Le même jour, le chef du pouvoir judiciaire, Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, et le chef des forces de sécurité, le général Ahmed Reza Radan, ont annoncé des mesures strictes contre les protestataires qui seraient « identifiés partout et à chaque moment, poursuivis et punis jusqu’à l’arrestation de la dernière personne » (New York Times, 7 janvier). Le journal américain indique qu’à cette date on déplore déjà la mort de 38 personnes, dont quatre mineurs.

Le 8 janvier, à l’appel de l’ensemble des partis politiques kurdes, une grève générale a été observée dans les quatre provinces du Kurdistan iranien. Un porte-parole du bloc kurde, Hassan Rahmanpanah, a affirmé à l’AFP que la grève visait à montrer « un soutien unifié du peuple kurde à la lutte et aux manifestations menées par le peuple iranien contre la République islamique ».

Des foules nombreuses ont également manifestés dans la ville portuaire de Bandar Abbas et à Rasht, aux cris de « À bas le dictateur ». 25 des 31 provinces de l’Iran étaient désormais concernées par de vastes protestations contre la vie chère et contre le régime. Les images de ces manifestations circulaient sur les réseaux sociaux et par les chaînes de télévision de l’opposition, celles insoutenables des centaines de victimes abattues ont bouleversé l’opinion publique. Pour réduire ces effets dévastateurs et empêcher la coordination entre les manifestants, le régime a, dès le 8 janvier, coupé l’accès à Internet et aux réseaux sociaux sur ordre de l’ayatollah Khamenei.

La répression des « émeutiers » a tourné à des massacres à huis clos de civils. À Eslamabad-e Gharb, dans la province de Kermanshah, au moins douze civils kurdes dont deux enfants ont été tués selon un bilan provisoire établi par l’ONG Hengaw. Le 20 janvier, l’ONG Hengaw a confirmé la mort de dizaines de Kurdes tués entre les 8 et 9 janvier à Kermanshah, Téhéran et Rey, dont un adolescent de 16 ans, portant à 56 le nombre de morts kurdes documentés à cette date, dont six enfants.

En dehors du Kurdistan, les forces de répression iraniennes ont tué deux Kurdes yarsanis à Téhéran lors des manifestations : Behzad Abbassi Gurajubi (originaire de Qasr-e Chirin) et Maham Mardan Ghadari. L’ONG Hengaw a également identifié plusieurs Kurdes tués lors des manifestations à Téhéran et à Karaj, dont un jeune de 19 ans à Karaj.

En raison de la coupure de l’accès à Internet, les bilans sont restés provisoires mais des témoignages ont fini par parvenir aux médias internationaux. The New York Times, dans son édition du 13 janvier, a publié des témoignages glaçants sous le titre « Shoot to kill » (Tirer pour tuer). Le Monde du 12 janvier fait état de la morgue de Kahrizak, au sud de Téhéran, débordée par l’afflux des cadavres. Le journal Libération du 14 janvier cite un bilan provisoire de l’organisation de défense des droits humains HRANA, basée aux États-Unis, qui fait état de 2400 personnes tuées identifiées.

Selon le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, la répression contre les manifestants en Iran pourrait être « la plus violente » de l’histoire contemporaine de ce pays. Il exhorte les autorités de Téhéran à la faire cesser « impérativement » lors de son intervention sur RTL.

Le même jour, dans un message sur X, Reza Pahlavi, le fils du Shah déchu, a appelé l’armée à ne pas obéir aux ordres du régime : « Vous êtes l’armée de l’Iran, pas l’armée de la République islamique. Votre devoir est de protéger la vie de vos compatriotes. Vous avez peu de temps, rejoignez-les au plus vite. » Il a relayé les appels à poursuivre la contestation lancés par Donald Trump.

Selon Le Monde du 14 juin, en Iran la répression connaît une ampleur inédite. Il cite des témoins qui affirment : « Il y avait deux ou trois couches de corps entassés les uns sur les autres dans les morgues ». Il est fait état de « tirs à bout portant dans les manifestations ». Le quotidien Libération, dans son édition du 19 janvier, évoque « le difficile travail des soignants face à la répression ». La population est terrifiée en voyant les blessures. Le même jour, la police lance un ultimatum de trois jours aux participants aux « émeutes » pour se livrer (RFI, 19 janvier).

La levée partielle de l’interdiction d’accès à Internet, les récits et témoignages des proches des victimes et des soignants ont permis de dresser vers la fin janvier les premières estimations de ce que le célèbre photographe iranien Reza, dans une lettre au président français Emmanuel Macron, appelle « le massacre des innocents ».

Le 26 janvier, l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA) s’est dite en mesure d’attester la mort de 5848 personnes, dont 5520 manifestants, 77 mineurs, 209 membres des forces de sécurité et 42 passants. Des chiffres qui devraient encore s’alourdir car cette ONG souligne qu’elle enquête sur 17091 autres possibles décès.

De son côté, l’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, a confirmé la mort de 3428 manifestants, précisant cependant craindre que le chiffre réel atteigne 25 000 morts. La chaîne télévisée d’opposition Iran International, basée à l’étranger et proche des monarchistes, affirme pour sa part que plus de 36 000 personnes ont été tuées en Iran depuis fin décembre, citant notamment des documents officiels classifiés et des sources sécuritaires (Libération, AFP, 26 janvier).

Dans son dernier bilan, l’ONG HRANA fait aussi état de l’arrestation d’au moins 41 283 personnes. L’autorité judiciaire a promis par la voix de son chef des procès « sans la moindre clémence ».

On est loin du bilan officiel annoncé par les autorités le 22 janvier faisant état d’un total de 3117 morts. Selon Téhéran, la grande majorité (2427) des morts seraient des « martyrs », soit des membres des forces de sécurité ou des passants et non des « émeutiers » (Fars News, 23 janvier).

Le président américain, qui avait à plusieurs reprises menacé de punir le régime en cas de poursuite de la répression, a finalement suspendu la mise à exécution de sa menace d’intervention militaire. Outre les influentes pétromonarchies du Golfe craignant les représailles militaires de Téhéran, le président turc s’est également opposé à toute confrontation militaire avec l’Iran qui, selon lui, déstabiliserait davantage la région et pourrait provoquer un afflux massif de réfugiés iraniens vers la Turquie. L’effondrement du régime iranien pourrait également favoriser l’émergence de mouvements autonomistes ou fédéralistes, notamment au Kurdistan iranien, ce qui constituerait une nouvelle « menace existentielle » pour l’État turc.

Il se trouve que le Pentagone a averti le président américain qu’il n’était pas encore prêt pour une intervention militaire d’envergure contre l’Iran et que l’envoi sur place d’une armada prendrait quelques semaines. Sous l’effet de cet ensemble de facteurs, Donald Trump a dû temporiser et il a justifié sa nouvelle position d’attente en prétendant que l’Iran avait renoncé à 800 exécutions de manifestants à la suite de ses menaces d’intervention.

Commentant cette version, le procureur général iranien, Mohammed Movahedi-Azar, l’a jugée « totalement fausse ». Selon ses déclarations reprises par l’agence officielle Mizan : « Le président américain déraisonnable et arrogant a prétendu avoir empêché l’exécution de 800 personnes. Cette affirmation est totalement fausse : ce chiffre n’existe pas et le pouvoir judiciaire n’a pris aucune décision de ce type » (Le Monde, 23 janvier).

Dans un entretien publié dans Le Monde du 26 janvier, Mai Sato, rapporteure spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans la République islamique, estime que la coupure d’Internet dans le pays a dissimulé l’ampleur réelle des tueries et qu’il « pourrait y avoir des dizaines de milliers de victimes ». Elle affirme par ailleurs que les autorités iraniennes tentent d’augmenter artificiellement le nombre de victimes parmi les forces de sécurité.

Selon elle, des familles, lorsqu’elles se rendent à l’hôpital ou à la morgue pour récupérer les corps de leurs proches, doivent signer un document indiquant que la victime était membre des forces de sécurité, en particulier les bassidjis qui sont la branche paramilitaire et les volontaires du corps des gardiens de la révolution. Si elles refusent, elles doivent payer une somme exorbitante. Ce sont des stratégies utilisées pour entretenir une rhétorique qui vise à faire croire que ce sont les manifestants qui sont violents, que ce sont des terroristes ou des mercenaires.

Comme on peut le constater en parcourant notre abondante revue de presse de ce mois-ci, il y a eu, de Paris à Londres, Berlin et Los Angeles, de nombreuses manifestations de protestation contre le régime iranien et ses pratiques barbares. Des intellectuels, des avocats, des défenseurs des droits de l’homme ont signé des pétitions, publié des tribunes, lancé des appels à l’aide.

Cette vaste mobilisation de l’opinion publique a notamment abouti à la saisine du Conseil de sécurité de l’ONU et surtout à la décision des 27 pays de l’Union européenne de placer le corps des Gardiens de la révolution, principal outil de répression de la République islamique, sur la liste des organisations terroristes. Cette décision prise le 29 janvier, en marge d’une réunion des ministres des Affaires étrangères des pays de l’UE, constitue un geste fort et indispensable qui a rendu furieux le régime iranien. Selon la cheffe de la diplomatie estonienne Kaja Kallas, « tout régime qui tue des milliers de ses propres citoyens travaille à sa perte ».

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a salué cette désignation « qui n’a que trop tardé ». « Terroriste est bien le mot qu’on qualifie pour un régime qui réprime les manifestations de son propre peuple dans le sang », écrit-elle sur X.

L’Union européenne a également sanctionné plusieurs hauts dirigeants iraniens, dont le ministre de l’Intérieur, le procureur général de l’Iran, le chef de la police ainsi que plusieurs responsables des gardiens de la révolution. Au total, quelque entités et individus sont ciblés par ces sanctions qui entrent en vigueur aussitôt (Le Monde, 29 janvier).

 

IRAK : LE KURDISTAN SE MOBILISE POUR LA DÉFENSE DU ROJAVA

L’offensive lancée par les milices islamistes de l’armée arabe syrienne contre les forces kurdes a éveillé de douloureux souvenirs et un grand élan de solidarité chez les Kurdes irakiens.

Beaucoup se sont rappelé l’offensive lancée fin mars 1991, au lendemain de la Guerre du Golfe, par l’armée de Saddam Hussein contre les villes kurdes que la résistance kurde venait de libérer. Les alliés, notamment les Américains, qui avaient appelé les Kurdes et les chiites à se soulever contre la dictature irakienne leur tournaient le dos affirmant ne pas vouloir s’immiscer dans les affaires internes de l’Irak. Pourchassés, plus de deux millions civils kurdes prenaient dans le froid et la neige les routes de l’exode vers les frontières de l’Iran et de la Turquie.

Les images télévisées de cet exode « biblique », selon l’expression du pape Jean-Paul II, avaient Bouleversé et indigné l’opinion publique mondiale et obligé la communauté internationale à réagir. A l’initiative de la France, le Conseil de sécurité de l’ONU avait adopté la désormais fameuse résolution 688 instaurant une « zone de protection » (safe haven) pour assurer le retour dans leurs foyers des déplacés kurdes, zone qui a évolué vers le Kurdistan autonome actuel.

L’histoire se répète maintenant au Rojava. Les Américains, sans état d’âme, abandonnent leurs alliés kurdes dont les sacrifices énormes ont permis la victoire contre Daech pour s’allier avec le régime de Damas qui lancent ses troupes contre les territoires kurdes. La ville symbolique de Kobané, où l’Etat islamique a subi sa première défaite, est assiégée, avec ses 250 000 habitants et déplacés, par les milices islamistes qui veulent prendre leur revanche. Des images des enfants et vieillards grelotant de froid dans cette ville martyre privée d’eau, d’électricité, de médicaments défilent en direct sur les chaînes kurdes d’informations continues tout comme celles des dizaines de milliers de civils kurdes jetés sur les routes de l’exode vers le réduit kurde de Qamichli. Indignés et solidaires, les citoyens du Kurdistan manifestent massivement dans toutes les villes du Kurdistan. Les chaînes de télévision organisent des collectes en faveur des déplacés kurdes syriens. Celle lancée en direct par la chaîne Rûdaw a permis de collecter plus d’un million de dollars de dons à Erbil, ce qui rapporté à la population et au pouvoir d’achat local est considérable.

Le 26 janvier, une journée de sensibilisation et de solidarité a été organisée dans toutes les écoles du Kurdistan.

De son côté, le gouvernement régional du Kurdistan a mobilisé toute sa diplomatie pour la recherche d’une solution pacifique afin d’empêcher une guerre arabo-kurde aux conséquences potentiellement dévastatrices. Une perspective qui a même inquiété l’émir du Qatar qui a appelé le leader kurde Massoud Barzani afin qu’il use de toute son influence auprès des Kurdes syriens pour éviter une confrontation militaire généralisée.

Pour mémoire, c’est le Qatar qui depuis plus d’un an finance l’administration et les milices de l’armée syrienne et il pourrait, s’il en avait l’intention, exiger de ses obligés de Damas d’arrêter leur offensive militaire contre les Kurdes. Le président du Kurdistan Nechirvan Barzani, en contact régulier avec le président Macron, les dirigeants américains, le général Mazloum Abdi et le président turc Erdogan a œuvré en faveur d’un cessez-le-feu permanent et d’un accord politique. Après avoir, à plusieurs reprises reçu le commandant en chef des forces kurdes, il a organisé le 22 avril à Erbil une rencontre importante entre lui et l’envoyé spécial américain pour la Syrie Tom Barrack pour obtenir une prolongation du fragile accord de cessez-le-feu de quatre jours convenu la veille. De son côté, le Premier ministre du Kurdistan, Masrour Barzani, invité au Forum de Davos, a mis à profit son séjour pour rencontrer les responsables politiques occidentaux, dont le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, ainsi que des dirigeants arabes présents pour les alerter sur la situation dramatique des Kurdes en Syrie et demander leur intercession. Lors de son audience avec le pape, le 21 janvier, l’ex-président Massoud Barzani n’a pas manqué d’évoquer le sort des Kurdes en Syrie. La fondation Barzani a apporté des secours d’urgence à quelque 60 000 déplacés de Qamichli mais ses convois destinés à Kobané ontété bloqués par l’armée syrienne.

Cet élan de solidarité a été salué dans toutes les parties du Kurdistan comme un symbole puissant de l’unité kurde. La déclaration de Massoud Barzani affirmant que « même injustement écartelé entre quatre Etats, nous sommes une même nation, la nation kurde » a trouvé un très large écho dans l’ensemble du Kurdistan. Le slogan 2+2=1 est devenu viral parmi les jeunes.

Par ailleurs, le 18 janvier Bagdad a annoncé le retrait complet des forces de la coalition internationale contre Daech dirigée par les Etats-Unis des bases situées sur le territoire fédéral, à l’exclusion de la Région autonome du Kurdistan. « Ces sites passent sous le contrôle total des forces de sécurité irakiennes » indique un communiqué militaire ajoutant que l’Irak passera « à la phase des relations bilatérales avec les Etats-Unis en matière de sécurité ». (AFP, 18janvier).

Les troupes américaines et alliées étaient déployées en Irak et en Syrie depuis 2014 pour combattre le groupe Etat islamique (EI) qui s’était emparé de vastes territoires dans les deux pays pour y proclamer son « califat ». Le mandat des forces de la coalition internationale au Kurdistan doit, en principe, prendre fin en septembre 2026.

Sur le plan politique, le Cadre de la coordination, principale alliance chiite irakienne, proche de Téhéran, qui détient la majorité des sièges au Parlement a annoncé le 24 janvier son soutien à la nomination de Nouri al-Maliki comme Premier ministre. Une annonce qui a suscité aussitôt une réaction virulente du président américain Donald Trump qui, le 27 janvier, menacé de cesser son aide à l’Irak si Maliki est au pouvoir.  ‘J’ai entendu dire que le grand pays qu’est l’Irak pourrait faire un très mauvais choix en réinstallant Nouri al-Maliki au poste de Premier ministre a écrit D. Trump sur son réseau Truth Social. « La dernière fois que Maliki était au pouvoir, le pays a sombré dans la pauvreté et le chaos total. Cela ne doit pas se reproduire » souligne-t-il, ajoutant qu’en raison de « ses politiques et idéologies insensées, si’il est élu, les Etats-Unis d’Amérique ne viendront plus en aide à l’Irak ».

Le jour même, le Parlement irakien a reporté l’élection du président de la république.

Ce poste symbolique revient traditionnellement aux Kurdes mais les deux principaux partis Kurdes ne se sont toujours pas mis d’accord sur le nom d’un candidat pas plus qu’ils n’ont pas pu encore s’entendre pour former un gouvernement de coalition au Kurdistan 14 mois après l’élection du Parlement du Kurdistan. Ce report semble arranger les affaires de la coalition chiite qui pour apaiser Trump cherche à gagner du temps. Un président de la république élu doit, d’après la Constitution, désigner dans les 15 jours un Premier ministre, avec le risque de provoquer une crise majeure avec Washington si la candidature de Nouri al-Maliki est maintenue ou avec Téhéran, son protecteur, si elle est retirée.

 

 

TURQUIE : LES KURDES EN COLÈRE, LE « PROCESSUS » PIÉTINÉ

L’actualité de janvier a été dominée par les répercussions de la guerre en Syrie dans le Kurdistan et l’engagement des autorités turques du côté du régime et de l’armée syriens tout en poursuivant la routine des réunions d’une commission parlementaire chargée d’élaborer des propositions « pour une Turquie sans terreur » c’est-à-dire débarrassée du PKK et de sa lutte armée.

Le président turc a été le maître d’œuvre de l’offensive de l’armée syrienne contre les forces démocratiques syriennes (FDS) à dominante kurde. Après des mois de préparatifs minutieux et à l’expiration du délai prévu pour l’application de l’accord d’intégration conclu entre les FDS et Damas, il a, le 5 janvier lors d’un entretien téléphonique, fait un « deal » avec le président américain obtenant son feu vert pour « une opération militaire limitée » afin d’asseoir l’autorité du gouvernement central dans toute l’agglomération d’Alep. Il a illico informé son ami et protégé al-Chareh de cette autorisation qui a lancé ses milices dès le lendemain contre les quartiers kurdes de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh contrôlés et gérés depuis 2011 par quelques centaines de combattants de la police locale kurde (Assayich). Ces quartiers abritant quelque 450 000 habitants, pour la plupart des déplacés du canton d’Afrin, étaient assiégés depuis près de trois mois. Ils ont été pilonnés à l’arme lourde, par des chars et drones de guerre fournis par la Turquie provoquant une centaine de morts et environ 176 000 déplacés en plein hiver. Le président turc s’est publiquement félicité de cette offensive « méticuleuse épargnant la population civile » et a affirmé le 8 janvier que la Turquie était « prête à soutenir l’armée syrienne » contre les combattants kurdes à Alep(AFP, 8 janvier) ce qu’elle faisait déjà amplement sur le terrain. Les sevices de renseignements turcs (MIT) travaillaient d’une manière assidue les tribus arabes de Raqqa et de Deir ez-Zor pour les retourner contre les FDS auxquelles elles s’étaient ralliées par opportunisme après avoir soutenu l’Etat islamique. L’argent qatari à flot et les promesses alléchantes de Damas ont grandement facilité l’entreprise de sape des services turcs.

La suite est connue. Lâchés par leurs alliés américains et trahis par les tribus arabes retournant les armes fournis par les FDS contre elles, les forces kurdes ont dû se replier sur les bastions kurdes. Dans toutes les tentatives de négociations de cessez-le-feu les dirigeants turcs ont incité leurs alliés arabes syriens à la plus grande intransigeance, exigeant la capitulation et le désarmement complet de « l’organisation terroriste PYD-PKK ». La résistance  kurde, la médiation américano-française ont permis la conclusion, le 29 janvier, d’un accord de cessez-le-feu prévoyant un processus d’intégration progressive des institutions militaires et civiles kurdes dans l’appareil d’Etat syrien. Pendant toute cette période d’affrontement les chaînes de télévision turques ont consacré une large couverture aux « exploits de l’armée arabe syrienne contre l’organisation terroriste » et les principaux dirigeants kurdes se sont félicités de la fin prochaine du terrorisme dans l’ensemble de la région. La Turquie a également interdit tout accès humanitaire à la ville de Kobané assiégée à partir du 17 janvier, privée d’eau et d’électricité, par des milices islamistes de l’armée syrienne décidées à prendre leur revanche contre les « kouffars »(mécréants) kurdes qui ont, en 2014, dans ce bastion de la résistance infligé au Daech sa toute première défaite.

Sur le plan géopolitique, le régime turc peut s’estimer gagnant, du moins provisoirement, à l’issue de cette crise régionale majeure. Mais à quel prix ! Son image s’est encore considérablement dégradée auprès de l’opinion publique occidentale largement kurdophile. Et à l’intérieur de ses frontières, les discours tenus depuis un an sur « la fraternité turco-kurde » qui avait pu un moment faire illusion auprès de certains segments de la société kurde se sont révélés creux et vains. Plus personne ne croit au « processus » que certains se sont plu à prendre comme « un processus » de paix. Malgré l’interdiction de manifester, les Kurdes en colère ont organisé de vastes rassemblements de solidarité avec leurs frères de Syrie dans les principales villes du Kurdistan ainsi qu’à Istanbul où vivent plus de 3 millions de Kurdes.

Le 20 janvier, le parti pro-kurde DEM, pourtant partenaire officiel du « processus de paix » a tenu la réunion de son groupe parlementaire dans la ville de Nusaybin située à quelques encablures de Qamichli, capitale kurde syrienne. Des milliers de jeunes Kurdes ont voulu franchir par la force  la frontière pour aller se battre aux côtés de leurs frères kurdes syriens.

Des affrontements avec la police ont fait de nombreux blessés. Un drapeau turc a été brûlé, 356 manifestants interpelés. Les comptes des médias kurdes sur les réseaux sociaux ont été bloqués. Face à la brutalité de la police contre les manifestations pacifiques de solidarité avec le Rojava et devant le constat sans appel du soutien multiforme et affiché d’Ankara au régime syrien, le co-président de DEM  Tuncer Bakirhan a évoqué « une crise de confiance » avec le gouvernement turc, soulignant qu’en dehors de la mise en place d’une commission aucune mesure concrète n’avait été prise depuis près d’un an ; « pas un seul pas pratique » a-t-il déploré avant de rappeler à qui veut bien l’entendre que « la paix ne peut se réduire à une gestion sécuritaire ».

Cependant, le 17 janvier, une délégation de DEM s’est rendue sur l’île-prison d’Imrali pour y rencontrer le leader du PKK Abdullah Ocalan pendant plus de deux heures. Ce dernier y aurait réaffirmé son engagement envers le « processus pour une société démocratique et la paix », affirmant que sa perspective du 27 février « restait valable ». Il appelle, lui aussi, à des mesures concrètes pour faire avancer le processus. Les affrontements en cours en Syrie seraient, à l’en croire, « une tentative de sabotage du processus » sans préciser par qui, pourquoi et comment. Il insiste sur la nécessité du dialogue et de la négociation.

Si la Turquie n’a pas fait un pas concret en faveur du processus, elle n’a pas manqué de condamner le leader politique kurde emblématique Selahattin Demirtas à une nouvelle peine d’un an, cinq mois et 15 jours pour « insulte au président » (Le Monde, 6 janvier). Détenu depuis 2016 pour délit d’opinion, malgré un arrêt définitif de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ordonnant sa remise en liberté cette figure charismatique du mouvement politique kurde, âgé de 52 ans, reste, par la volonté d’Erdogan, derrière les barreaux d’une prisonde haute sécurité d’Edirne (Thrace), située à plus de 1500kms de sa ville de Diyarbakir.

Sur le plan diplomatique, le président turc s’est attiré les grâces de Donald Trump moyennant notamment une participation chèrement payée à son « Board of Peace » et quelques autres marchés fructueux ses relations avec son autre « ami » Vladimir Poutine se sont notablement distendus. Il est également affligé par la destitution de son excellent ami et allié vénézuélien Maduro mais s’abstient de tout commentaire de peur de braquer le président Trump (Le Monde, 6 janvier). Il reste très préoccupé par une intervention militaire américaine qui pourrait générer un afflux massif de réfugiés vers la Turquie et permettre aux 12 millions de Kurdes d’Iran d’émerger et revendiquer un statut d’autonomie, une perspective cauchemardesque pour Ankara. La Turquie d’Erdogan se fait l’avocat des mollahs relève le quotidien libération dans son édition du 16 janvier.

Sur le plan économique, si l’inflation est officiellement ramenée à 30,89% contre 44,38% en 2024 l’économie va mal, la pauvreté affecte la majorité de la population. La Turquie en est à mettre en vente deux des ponts du Bosphore et ses principales autoroutes que des investisseurs arabes amis, qataris et autres, vont se faire un plaisir d’acheter moyennant de copieuses commissions et autres bakchichs pour les proches du pouvoir.

 

SUÈDE: DÉCÈS DE MEHMET EMIN BOZARSLAN

M. Emin Bozarslan, grande figure de la vie intellectuelle kurde, le 22 janvier à Uppsala, en Suède, à l’âge de 91 ans.

Ses obsèques auront lieu le 9 février à Uppsala dans la stricte intimité familiale.

La famille recevra les condoléances de la communauté kurde de Suède le 11 février 2026 de 13h à 16h à Stabby Backe 1, Uppsala.

Un hommage lui sera rendu ultérieurement à Paris, à l’Institut kurde, et à Stockholm.

Né en 1935 à Lice, dans la province de Diyarbakir (Amed), Mehmed Emin Bozarslan a fait ses études dans l’une des medressas du système éducatif millénaire du Kurdistan, celle de Meylani à Hezro. Nommé mufti dans la ville de Kulp (Pasûr) de la province de Diyarbekir (Amed), il a été d’abord muté à Şarköy (Tekirdağ) en Thrac, puis limogé de ses fonctions à la suite de la parution de ses deux ouvrages progressistes : « Doğu’nun Sorunları, 1966 »  (Les problèmes de l’Est [Kurdistan de Turquie]) et « İslamiyet Açısından Şeyhlik - Ağalık, 1964 » (Le système des cheikhs et des aghas du point de vue de l’islam). Il s’est alors installé à Diyarbakir où il tenait une librairie fréquentée par les intellectuels kurdes et les jeunes. Lors du coup d’État militaire de mars 1971, il a été arrêté et incarcéré dans la sinistre prison de Diyarbakir jusqu’à l’amnistie de juillet 1974. À sa libération, il a rejoint le grand quotidien turc Cumhuriyet (République) où, en raison de sa maîtrise de l’arabe, il couvrait la rubrique « Proche et Moyen-Orient ». Il contribuait en même temps à la revue Ant et à une encyclopédie turque.

Pionnier, avec Musa Anter, du renouveau culturel kurde en Turquie dans les années 1960-1970, il a notamment publié un abécédaire kurde (Alfabê, 1968), traduit du kurde en turc Mem û Zîn (1968), chef-d’œuvre du père du nationalisme kurde Ehmedê Xanî (XVIIe s.), et traduit en turc le Şerefname, 1971 (Chéreff Nameh ou les Fastes de la nation kurde) du prince kurde Chereff Khan de Bîdlîs sur l’histoire des Kurdes et du Kurdistan achevée en 1596, dont les deux manuscrits sont conservés à la Bodelian Library d’Oxford et à la Bibliothèque nationale de Saint Pétersbourg.

On lui doit également sa traduction en turc d’une Histoire des Kurdes de Marwanides (Mervani Kürtleri Tarihi), premier Etat kurde de l’ère islamique, dont la capitale était Mayafarqîn, qui a régné sur un vaste territoire pendant plus d’un siècle, jusqu’aux invasions turques de la fin du XIe siècle. Cet ouvrage, composé par un historien kurde du XIIIe siècle, Ibn al-Azraq al-Fariqî, dont l’original est conservé à la British Library de Londres, étant jusque-là inaccessible aux lecteurs kurdes.

Ces publications lui ont valu de nouvelles poursuites judiciaires et des menaces.

Il a dû s’exiler dès 1978 en Suède. Ses amis qui sont restés en Turquie ont été tous persécutés et torturés dans les geôles turques pendant de longues années.

Dans son exil suédois, devenu membre de l’Union des écrivains de Suède, il a consacré tout son temps aux études kurdes. Il a notamment publié la transcription en alphabet kurde latin des revues kurdes de l’époque ottomane (Kurdistan et Jîn), un dictionnaire kurde (Ferhenga Kurdî), de livres pour enfants dont certains ont été traduits en suédois.

Homme affable, discret, studieux, érudit, d’une extrême modestie, fuyant les honneurs et la gloire, M. Emin Bozarslan a consacré sa vie à la transmission de la culture kurde aux nouvelles générations. Sa disparition est une grande perte pour le peuple kurde et pour la vie culturelle et intellectuelle kurde.

Nous adressons nos condoléances émues à notre collègue Hamit Bozarslan, son fils, à toute la famille et à tous ses proches.