L'indépendance du Kurdistan irakien de plus en plus probable

mis à jour le Lundi 21 juillet 2014 à 16h49

Ledevoir.fr | CLAUDE LÉVESQUE

L'Histoire a donné un bon coup d'accélérateur au Moyen-Orient, comme ça lui arrive à l'occasion. L'Irak est en train de se désintégrer. Déjà autonome depuis des lustres, le Kurdistan irakien a toutes les chances de devenir bientôt le prochain Etat indépendant sur la mappemonde.

Les Kurdes d'Irak ont annoncé la tenue prochaine du référendum sur l'indépendance qu'ils ont reporté pendant onze ans pour donner sa chance à l'Irak post-Saddam Hussein, qu'on aurait voulu stable, démocratique, inclusif et fédéral.

«L'indépendance devient de Plus en Plus probable, d'abord parce que les Kurdes, pour remplir le vide laissé derrière elle par l'armée irakienne, ont envoyé leurs forces de sécurité contrôler l'ensemble des territoires peuplés d'une majorité de Kurdes», estime le Dr Kendal Nezan, le président fondateur de l'Institut kurde de Paris, dans un entretien téléphonique.

Ainsi, le Kurdistan irakien a maintenant plus d'un millier de kilomètres de frontière avec le nouvel Etat islamique proclamé par les djihadistes sunnites en Irak, et seulement quinze avec le gouvernement de Bagdad, «qui est devenu un gouvernement régional». «Dans cette situation où un conflit entre Arabes sunnites et chiites risque non seulement de se développer, mais de s'aggraver, les Kurdes, comme ils l'avaient déjà dit, ne prendront pas parti, ils suivront leur propre chemin», ajoute le Dr Nezan.

Ce dernier croit qu'ils «n'ont plus guère d'autre choix» que de se doter d'un pays indépendant Depuis le départ des militaires américains en décembre 2011, Bagdad ne s'est pas acquitté de ses obligations constitutionnelles, selon lui. Le gouvernement central n'a versé au gouvernement régional kurde qu'une partie de l'allocation budgétaire prévue, cessant même tout paiement en janvier. Les Kurdes se sont vus obligés de prendre les choses en main et d'exporter eux-mêmes leur propre pétrole, soutient M. Nezan. «Les choses se feront conformément aux règles du droit international, ajoute le président de 1 l'Institut kurde, conscient que, depuis un siècle, l'indépendance kurde, pourtant promise après la chute de l'Empire ottoman, est restée entourée d'une espèce de tabou. Vu les circonstances et compte tenu du contexte régional, je pense qu'aucun Etat ne peut s'opposer au libre choix de la population kurde si elle choisit l'indépendance. » «Le gouvernement de Bagdad est devenu un gouvernement chiite qui fonctionne d'une manière clanique et qui monopolise le pouvoir, poursuit le Dr Nezan. Les Kurdes disent « On ne va pas leur faire la guerre, mais on est pour un divorce civilisé, à l'amiable»

Le facteur turc

Dotés de leur propre armée, les puissants «peshmergas», les Kurdes d'Irak, sont plutôt bien placés pour endiguer toute progression des djihadistes sunnites vers la Turquie et le reste du Proche-Orient. Cette donnée fait réfléchir dans les chancelleries.

Alors qu'elle s'apprêtait à intervenir militairement contre eux il y a tout juste quelques années, la Turquie est peut-être devenue leur meilleure amie.

«Il y a beaucoup de pétrole et de gaz au Kurdistan, et la Turquie en a besoin pour son développement, fait par ailleurs remarquer Kendal Nezan. Elle est très dépendante de la Russie et de l'Iran, qui ont été deux puissances rivales, historiquement. Le Kurdistan irakien est devenu l'un des principaux partenaires commerciaux de la Turquie. On peut dire que c'est l'économie qui a adouci les mœurs politiques turques. »

Ankara a déjà fait, ces dernières années, des gestes en faveur de sa propre minorité kurde et engagé un dialogue avec ses représentants. Ainsi, l'enseignement de la langue, qui était bannie de l'espace public il y a peu, est aujourd'hui permis à l'université et dans le secteur privé. Cette ouverture au fait kurde ne fait pas l'unanimité au sein de l'appareil du pouvoir turc, comme est venu le rappeler l'assassinat en janvier 2013 de quatre militantes à Paris. Crime dans lequel on a vu la main de membres des services secrets turcs.

Le point d'interrogation iranien . La Turquie compte 14 millions de Kurdes, environ deux fois plus que l'Irak. En Syrie, où ils totalisent environ deux millions d'âmes, ils contrôlent aujourd'hui les trois cantons où ils sont majoritaires.

L'Iran, avec ses dix millions de Kurdes, demeure «la grande inconnue». « Il y a un couvercle sur une marmite en ébullition. Ils sont doublement discriminés: en tant que sunnites et en tant que Kurdes. Leur taux de participation à la dernière élection présidentielle était inférieur à 10%, fait remarquer le président de l'Institut kurde de Paris. L'attitude de l'Iran est pour l'instant opaque. Tout dépendra si le gouvernement kurde autorise les Américains à établir une base dans la région, ce que les Iraniens percevraient comme un acte hostile. Un Kurdistan indépendant pourrait avoir besoin d'accords de sécurité avec des pays occidentaux, mais il pourrait aussi choisir de devenir une zone tampon neutre, comme la Suisse ou la Suède. »

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