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avec revues de presse

Bulletin N° 308 | Novembre 2010

 

 

IRAK : FORMATION PROCHAINE D’UN NOUVEAU GOUVERNEMENT

Alors que depuis huit mois les dirigeants irakiens n’avaient pas réussi à s’accorder pour former un nouveau gouvernement, le 8 novembre, le porte-parole du Premier Ministre sortant, Ali Al-Dabbagh, a annoncé que Nouri Al-Maliki serait reconduit dans ses fonctions, les principaux partis chiites et l’Alliance du Kurdistan étant parvenus à s’entendre.

Restait cependant à obtenir l’approbation finale du bloc sunnite principal, Al-Iraqiyya, qui remportait, quant à lui, la présidence du Parlement. Son leader, Iyyad Allawi devait choisir parmi les membres de sa liste qui doit succéder à l’actuel président par intérim, le kurde Fouad Massum. Les chefs des principaux blocs politiques d’Irak se sont ensuite rendus ensemble à Erbil, invités par le président de la Région du Kurdistan, Massoud Barzani, afin d’approuver officiellement cet accord, à l’issue d’une ultime réunion de trois jours. La principale difficulté était de concilier les positions des chiites menés par Nouri Al-Maliki et celles des sunnites de la liste Al-Iraqiyya, qui souhaitaient une représentation au sein du gouvernement égale à celle des premiers, comme l’a expliqué Iyad Allawi : « Il faut former rapidement un gouvernement qui reflète les résultats des élections, et nous devons être égaux en droits, en devoirs et dans (le partage) du pouvoir, sans que quiconque n'ait la haute main sur les autres. »

Un des principaux griefs formulés à l’encontre du Premier Ministre sortant par son rival sunnite est celui d’avoir « accaparé le pouvoir et de l'exercer de façon personnelle », exigeant même une révision de la Constitution qui limiterait légalement les pouvoirs politiques du chef de cabinet irakien. Il est à noter que ces critiques sur les « dérives » politiques de Maliki et ses tentatives de concentrer les pouvoirs étatiques entre ses mains ont été formulées assez fréquemment par les Kurdes, au cours de son exercice précédent. Mais Nouri Al-Maliki a refusé d’envisager tout changement constitutionnel, arguant qu’un partenariat politique viable ne peut se faire qu’avec de « vrais partenaires attachés à la Constitution. La nouvelle page est conditionnée à l'attachement à la Constitution, c'est une condition indispensable au partenariat ».

Aussi, à l’issue de trois jours prévus pour cette réunion d’Erbil, seuls les Kurdes et les chiites avaient réussi à s’entendre et ont entériné l’accord, les sunnites hésitant encore entre le poste de chef de l’État, brigué également par le président sortant Jalal Talabani, appuyé par les Kurdes et les chiites, et la présidence du Parlement. Par conséquent, deux jours supplémentaires de débats, ont été décidés pour permettre aux discussions de se poursuivre à Bagdad, comme l’a annoncé à la presse, le 8 novembre, Massoud Barzani : « L'attribution des trois présidences doit être discutée demain et après-demain et des choses importantes doivent être décidées ces deux prochains jours ». Les « choses importantes » ont été explicitées très vite par Roj Nouri Shawish, le vice-Premier ministre d’Irak, initiateur important des rencontres préalables entre les courants politiques irakiens, dans un entretien accordé au journal arabe As-Sabah : « Il s'agit notamment d'amendements à la Constitution, de réformes dans le fonctionnement du gouvernement, de garanties exigées par les Kurdes, de l'avenir de la commission Responsabilité et Justice (chargée de retrouver les anciens Baathistes) et des attributions du futur Conseil national pour la politique stratégique .

Malgré le ton optimiste des Kurdes, la presse irakienne se montrait sceptique sur les chances de réussite de ce qui lui apparaissait comme une énième rencontre ne devant aboutir à rien de concret. « Réunion d'Erbil: un pas en avant, deux pas en arrière », a ainsi titré le quotidien Ad Dustour, en jugeant que « les dirigeants politiques n'ont rien apporté de nouveau à ce que les Irakiens attendent ces derniers temps. Ils n'ont fait que répéter les mêmes problèmes sans avancer de solutions ».

Mais au terme d’une ultime réunion, cette fois à Bagdad, Nouri Al-Maliki s’est vu reconduit dans son poste de Premier Ministre, après un accord conclu avec les sunnites, ceux-ci ayant finalement accepté de laisser la présidence du pays à Jalal Talabani, et d’exercer celle du Parlement. Autre compromis, la création d’un nouveau conseil qui traitera des questions de sécurité intérieure, conseil qui serait présidé par un membre de la liste Iraqiyya, idée préalablement suggérée par les Américains afin de ne pas isoler les sunnites du gouvernement.

Finalement, le 11 novembre, le sunnite Oussama al-Noujaifi, député issu de la liste Iraqiya a été élu président du Parlement irakien, par 227 voix sur 295 députés, tandis que Jalal Talabani était également reconduit dans ses fonctions présidentielles, avec 195 voix, 18 bulletins ayant été déclarés invalides.

Mais la séance fut surtout marquée par le boycott inattendu d’une soixantaine de députés de la liste Iraqiyya, qui ont invoqué le non respect des conditions fixées par leur liste, à savoir qu’ils auraient voulu voter l’accord conclu avec les autres listes sur la formation du gouvernement avant d’élire le président de la république irakienne.

Ainsi, après huit mois de négociations jusqu’ici infructueuses, afin de doter l’Irak d’un gouvernement, la répartition « ethnique et confessionnelle » du pouvoir reprend la même donne, un Kurde président du pays, un chiite à la tête du gouvernement et un sunnite à la tête du Parlement – et hormis ce dernier, les mêmes hommes ont été reconduits dans leurs fonctions. Le nouveau Premier Ministre disposera d’un délai d’un mois pour former son gouvernement.

TURQUIE : L’UNION EUROPÉENNE CRITIQUE SUR « L’OUVERTURE KURDE »

L’Union Européenne, dans son rapport annuel sur les progrès faits par la Turquie en vue de son adhésion, a jugé assez sévèrement le bilan de « l’ouverture kurde » qui avait été annoncée l’année dernière par le gouvernement turc, afin de résoudre la question kurde dans ce pays.

Les rapporteurs ont en effet estimé qu’il n’y avait eu aucun pas concret de fait en ce sens, même si par ailleurs le travail de réformes législatives se poursuivait, avec des amendements constitutionnels et une refonte structurelle de la Cour constitutionnelle et la Haute Commission des procureurs et des juges. Les droits syndicaux ont été renforcés et des mesures pour la protection des femmes et des mineurs ont été mises en place. Mais en ce qui concerne le problème kurde, la Commission a déclaré que le gouvernement n’avait que partiellement réalisé son « ouverture kurde » depuis août 2009 : «Il est important de soutenir les tentatives de résoudre le problème kurde. Afin d'éviter les arrestations disproportionnées sous couvert de crimes de terrorisme et d'améliorer la situation des droits de l’homme dans la région, des changements nécessaires doivent être apportés à la loi anti-terreur. »

Les mines et le système des gardiens de villages restent une source de préoccupation. Le dédommagement prévu des personnes déplacées (après la destruction de leurs villages) est sans effet sur le terrain. Les atteintes à la liberté d’expression et d’opinion n’ont pas décru envers les media kurdes. Les rapporteurs rappellent que l’enquête sur l’attaque d’une librairie à Şemdinli (Hakkari) a été suspendue (l’armée commençait à être directement mise en cause) et que les pressions exercées contre les journaux en langue kurde ou bien ceux traitant de la question kurde n’avaient fait que s’accroître. Le quotidien kurde Azadiya Welat (Liberté du pays) a ainsi été saisi plusieurs fois et ses journalistes condamnés pour « propagande terroriste ».

Bien que certaines améliorations aient pu être constatées, l’attitude des forces de l’ordre lors des manifestations de rue au Kurdistan de Turquie continuent à être source de violences. Ces mêmes forces de l’ordre jouissent d’une large impunité pour leurs bavures, en vertu d’une loi votée en 2007. Le rapport de l’UE souligne que cette impunité nuit à l’efficacité des enquêtes pénales et administratives ouvertes contre des policiers qui auraient usé d’une violence excessive et disproportionnée. La dissolution du parti pro-kurde DTP, ainsi que l’interdiction de nombreuses ONG et autres organisations montrent le besoin de réformes constitutionnelles pour protéger davantage la liberté d’opinion. Il est également mentionné que des maires issus du parti kurde BDP et des représentants d'ONG sont actuellement jugés pour leur appartenance à l’organisation kurde KCK, accusée d’être une émanation du PKK.

Tout en reconnaissant des améliorations au sujet de la place réservée à la langue kurde, le rapport de l'UE a rappelé le fait que toute autre langue que le turc reste cependant illégale dans la vie politique. Le rapport a également critiqué l’impossibilité pour les minorités linguistiques (celles non reconnues par le traité de Lausanne) d’apprendre leur langue maternelle dans les écoles privées et publiques. Il est également précisé que ceux qui parlent d'autres langues que le turc ne peuvent pas employés dans les services publics, que des interprètes ne sont jamais présents dans les interrogatoires judiciaires, alors même que la loi l’autorise.

Les cours de religion musulmane restent obligatoires dans les écoles publiques turques malgré les plaintes de minorités religieuses comme les Alévis et ce malgré l’avis contraire de la CEDH dans son protocole facultatif (nº1).

La représentation des femmes au sein des partis politiques et des syndicats reste faible, même si des améliorations ont été observées dans le domaine du droit des femmes, de l’égalité des sexes et les violences exercées contre elles. Le rapport indique également que les droits syndicaux en Turquie ne sont pas compatibles avec les normes de l'UE et l'OIT. Près de 200 000 enfants sont actuellement scolarisés dans des internats, surtout dans les régions de l’est et du sud-est du pays.

La Commission a fait part de sa préoccupation au sujet de la sécurité des élèves dans ces écoles, aux équipements souvent défectueux ou hors normes. Elle a souhaité aussi que des enquêtes objectives et transparentes soient menées pour élucider des accidents récemment survenus. En conclusion, les rapporteurs estiment que le gouvernement turc a échoué à mettre en place de façon concrète « l’ouverture kurde » qui n’a jamais été réellement appliquée dans les faits.

KURDISTAN D’IRAK : AFFLUX ATTENDU DE RÉFUGIÉS CHRÉTIENS APRÈS LE MASSACRE DE BAGDAD

Après l’attaque sanglante par al-Qaeda de l’église Notre-Dame de la Délivrance à Bagdad, qui a fait 70 morts et 75 blessés, une « fatwa » des terroristes islamistes a été lancée contre tous les chrétiens d’Irak, déclenchant une vague de terreur parmi cette communauté religieuse, et un certain émoi de la communauté internationale, même si les violences sont aussi nombreuses contre l’ensemble des populations irakiennes.

Le président de la Région du Kurdistan, Massoud Barzani, a une fois de plus déclaré que le Kurdistan était prêt à accueillir et protéger les chrétiens qui voudraient s’y installer. « Je veux qu’ils sachent que la Région du Kurdistan leur est ouverte. S’ils veulent venir, nous les protégerons et leur fourniront toute l’aide nécessaire. Nous sommes profondément navrés des crimes dont ils sont les victimes et nous condamnons ces actes criminels. Ce sont des gens innocents et une part précieuse de notre nation. » D’autres attaques depuis le 31 octobre ont visé des maisons chrétiennes dans l’ouest de Bagdad, tandis qu’à Mossoul, plusieurs chrétiens ont été assassinés, soit dans leur voiture soit à leur domicile.

Le président d’Irak, Jalal Talabani, a de même indiqué que les chrétiens pouvaient trouver un refuge temporaire dans la Région du Kurdistan en s’épargnant une émigration définitive, offre que plusieurs familles chrétiennes ont accueilli avec soulagement. « En ce moment, pour nous, la vie n’est plus possible à Bagdad » a ainsi expliqué Milad Butros, qui vit au sud de la capitale, au National, au journal anglophone d’Abu Dhabi. « Le gouvernement ne semble pas se préoccuper sérieusement de nous protéger ici, et donc, si plus personne ne veut de nous à Bagdad, nous partirons. Les Kurdes nous ont offert leur protection et nous irons (là-bas). Je ne pourrais rester davantage à Bagdad même si elle était bâtie en or. » Âgé de 52 ans, Milad Butros a vu deux de ses filles enlevées par des combattants d’Al-Qaeda en 2006. Il n’a plus jamais entendu parler d’elles, en dépit de ses efforts intenses, aidé par de puissantes tribus d’Irak.

Des milliers de chrétiens d’Irak ont déjà trouvé refuge dans les provinces gouvernées par les Kurdes. Ainsi à Ankawa, dans la banlieue d’Erbil, tout le quartier connaît une expansion florissante avec une population majoritairement chrétienne, la plupart du temps arrivée après 2003. De plus, dans la province de Ninive, non comprise dans la Région du Kurdistan mais avec des zones protégées par les Peshmergas kurdes, des villages chrétiens ont été construits par le gouvernement d’Erbil, au nord et à l’est de Mossoul, pour accueillir les réfugiés de cette ville.

« Nous espérons que beaucoup de chrétiens viendront au nord (de l’Irak), a déclaré un député chrétien du parlement kurde, Romeo Higari. « Au moins ils resteront en Irak. Je refuse d’accepter que les chrétiens doivent absolument partir pour l’Europe s’ils veulent un avenir. Nous vivons ici depuis des milliers d’années, c’est notre pays et nous devons rester. »

Même Yunadam Kanna, le leader du Mouvement démocratique assyrien, qui s’était fait un temps le relais des accusations arabes au sujet de la « mainmise kurde sur les terres de Ninive », ne voit plus de solution qu’en un exode des chrétiens au nord, sous protection kurde : « Je suis en contact avec des chrétiens actuellement à Bagdad, des médecins, ingénieurs, professeurs, et ils sont prêts à partir pour le Kurdistan. Ils sont tristes de quitter leur ville, mais au moins ils pourront rester en vie. » Yunadam Kanna a admis que l’offre kurde était préférable à un exil de tous les chrétiens hors d’Irak. Auparavant, le Mouvement démocratique assyrien avait sommé le gouvernement de Bagdad d’améliorer la sécurité dans la capitale, par exemple en formant des unités de gardes chrétiens pour défendre les églises et les quartiers résidentiels, s’inspirant en cela du système des gardes kurdes ou chrétiens formés et entretenus par le gouvernement kurde, tant pour Ankawa que pour les villages chrétiens ou shabak de Ninive ou les villages yézidis de Sindjar, système que son parti avait pourtant décrié.

Du point de vue irakien, l’exode des chrétiens, une population plus éduquée que la moyenne nationale, serait un désastre économique comme l’explique Muthana Al-Jafani, un sociologue bagdadi : « Les chrétiens forment une large part de l’élite éduquée, et sans eux, les services médicaux, l’éducation ou les projets d’ingénieur souffriront à Bagdad. Si les chrétiens partent, cela déchirera tout le tissu social de Bagdad. C’est une menace sérieuse. »

PARIS : CONFÉRENCE À L’ASSEMBLÉE NATIONALE « L’IRAN EN 2010 »

Le 27 novembre s’est tenue à l’Assemblée nationale une conférence organisée par l’Institut kurde de Paris, avec pour thème : L’Iran en 2010. Les manifestations massives qui ont suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmedinejad à la présidence de la République Islamique, ont montré l'ampleur du mécontentement des populations urbaines et celle des clivages internes qui travaillent le régime iranien depuis plusieurs années. Malgré son intensité, la crise de 2009-2010 a également démontré la capacité du « système Ahmedinejad », qui dispose du soutien du Guide de la Révolution, de contrôler la quasi-totalité des rouages de l’Etat et de mobiliser autant les Pasdaran, les Bassidj qu’une série de fondations para-étatiques. En s’éloignant des débats autour de l’enjeu nucléaire, qui occupe souvent la une de l’actualité en Europe, cette journée d’études souhaitait offrir quelques éléments pour comprendre la situation iranienne depuis le premier mandat d’Ahmedinejad (2005) et sans chercher l’exhaustivité, a tenté de répondre à une série de questions :

Quel est le rôle de l’héritage de la révolution de 1979 et de la Guerre Iran-Irak dans le tournant « millénariste » pris sous le régime d’Ahmedinejad ? Comment le Velayet-e faqih (gouvernement des jurisconsultes), organe suprême du pays, légitime-t-il son pouvoir ? Comment les structures du pouvoir ont-elles évolué depuis une demi-décennie ? Qu’en est-il des inégalités sociales et économiques entre les différentes provinces ? Comment comprendre les nouvelles formes de contestation de certaines communautés non-persanes et/ou non-sunnites du pays ? Comment peut-on cartographier les mouvements politiques et sociaux des populations persanes ? Qu’en est-il aujourd’hui des luttes féministes si importantes au tournant des années 2000 ? Qui sont les acteurs du « cyberespace » qui, dans le contexte du contrôle étroit de la presse, est devenu le principal vecteur de nombre de communications et de socialisations parallèles dans les centres urbains ?

La première table ronde modérée par Jonathan Randal, ancien correspondant du Washington Post au Proche-Orient, réunissait Hashem Ahmadzadeh, maître de conférences à l’université d’Exeter, Thierry Coville, professeur aux écoles supérieures de commerce et de management Negocia et Advancia, de Paris, Christian Bromberger, professeur d'ethnologie à l'Université de Provence, Christian Bromberger, professeur d'ethnologie à l'Université de Provence, et Ahmed Salamatian, ancien député iranien. La table ronde a débattu des dynamiques de la crise de 2009-2010.

Selon Ahmed Salamatian, s’il faut chercher un élément constant de la situation iranienne depuis la révolution islamique, c’est la « dépendance entière de l’État à l’égard du pétrole ». dépendance qui, d’ailleurs, peut être retracée dès 1926, « depuis que la compagnie BP a organisé le coup d'État de 1926 », dépendance qui lui permet par ailleurs de se passer du peuple pour faire fonctionner son économie, tout en se heurtant au même type d’opposition venue de la rue, presque inchangée depuis le début du 20ème siècle : « Cet Etat a toujours disposé de revenus fixes et importants en raison de la continuité de la demande pour le pétrole. Imaginons que Louis XVI n'ait pas eu besoin de lever de nouveaux impôts, il n'aurait pas eu besoin de convoquer les états généraux. Les dirigeants iraniens n'ont pas besoin de consulter leur peuple et de percevoir ses impôts pour prendre des décisions politiques. Mais depuis 1905, la population cherche à prendre en main son propre destin : les sujets veulent devenir des citoyens. Ainsi, en 2009, on retrouve dans les rues des grandes villes iraniennes les mêmes mots d'ordre que ceux de la révolution constitutionnelle, qui se mobilisa pour défendre le Parlement, bombardé par les soldats du chah. »

Mais un des changements spectaculaires de l’évolution de la société iranienne est l’urbanisation accélérée du pays, processus entamée à la fin du règne du dernier Chah. Aujourd’hui, la population de l'Iran est urbaine à 65 %, ce qui implique de profondes mutations dans la société iranienne. « Il y a 30 ans, l'imaginaire iranien -- incluant la perception de la religion -- était essentiellement campagnard. Maintenant c'est Téhéran, la mégalopole, qui rassemble le plus de minorités : kurdes, sunnites, azéris ! Il faut parler azéri pour faire ses courses en ville ! Il y a à Téhéran plus d'un million et demi de sunnites […] À Ispahan, il y a maintenant un quartier entier des Sanandajis ! Lors d'une visite à l'université libre de cette ville, j'ai pu voir que les dortoirs universitaires hébergent des étudiants de 17 origines différentes. »

Conséquence de l’urbanisation, l’affaiblissement des liens traditionnels, l’abaissement de l’âge du mariage se sont affaiblis, l'âge moyen du mariage (26 ans), et le « développement d'une classe moyenne si dynamique que sa sphère culturelle dépasse largement sa sphère sociale. Maintenant, le premier investissement pour une famille se fait dans l'éducation. »

Sur le caractère « religieux » prêté volontiers au régime iranien (et ostensiblement affiché par ce dernier), Ahmed Salamatian apporte une nuance en rappelant que « en 2005, l'élection d'Ahmadinejad survient huit ans après la guerre Iran-Irak. Lui et son équipe sont tous des jeunes engagés à la 25e heure de la révolution islamique et de la guerre Iran-Irak, et formés dans cette guerre : les pasdaran et bassidji des années 80 deviennent alors membres des cabinets ministériels. On est bien loin des vicaires de l'Imam caché sur terre. On assiste à la naissance d'une sorte de « religion séculière ». On n'en est même à dire comme l’a fait Khomeiny, que si le Velayat-e Fagheh l'exige, on pourra interdire le Hajj ! Dès la succession de Khomeini, on supprime la nécessité pour le Guide d'être une source d'imitation. On a quitté le champ du religieux pour considérer la capacité du guide à assurer au mieux la cohésion des différents services de renseignement, la lecture quotidienne des rapports de ses services a remplacé celle des textes théologiques ! Loin des idées de l'Imam caché etc., ce qui compte, c'est la survie de l'appareil militaire et de renseignement grâce à la rente pétrolière. »

Enfin, la donne nouvelle dans les rapports des Iraniens avec leur pouvoir est l’essor des nouvelles technologies de l’information dans un pays qui compte 27 millions d'internautes, avec des sites comme YouTube ou Facebook qui ont une audience dépassant celle des media traditionnels comme la BBC en persan. « C'est la première fois qu'une société fait l'expérience de l'utopie islamiste est arrive à la position de chercher à sortir ce qui est devenu un cauchemar -- une religion idéologisée à outrance, un véritable désenchantement. Aujourd'hui le choix n'est pas entre un pouvoir religieux et une société areligieuse, mais entre une société civile qui cherche les moyens de vivre ensemble et un pouvoir qui se rend compte qu'il ne peut survivre qu'en se militarisant. D'où l'importance de la situation géopolitique, et non pas de la question nucléaire. »

Le professeur Hashimzadeh, qui a pris ensuite la parole, a évoqué la question des minorités en Iran, en prenant principalement la question des Kurdes en exemple, et de leur participation ou non aux élections présidentielles depuis 1979. « La tendance de la périphérie est de s'intégrer quand le centre s'ouvre. Mais quand le centre se referme, la périphérie réagit par le boycott. Juste après la révolution, il y a eu des négociations entre les Kurdes et M. Radjavi, qui s'était dit prêt à accepter les 14 points de la délégation kurde. Mais Radjavi ne put finalement participer aux élections, et les autres candidats furent confrontés au boycott kurde. À noter que 80 % des Kurdes d'Iran, qui sont sunnites, ne peuvent donc être élus à la présidence.

Le Kurdistan fut le seul le lieu d'Iran ou le candidat Rafsandjani n'arriva pas avec le plus grand nombre de voix. » Ce qui a rompu la politique de boycott des mouvements kurdes fut l’attitude plus favorable des candidats Moussavi et Karroubi aux élections de 2009 concernant les droits culturels des minorités ethniques, énoncés dans les articles 15 et 19 de la constitution, le premier mentionnant les droits de l’enseignement dans une langue autre que le persan et le second « faisant référence à l’appartenance ethnique ». Beaucoup d’étudiants kurdes (ils sont 70 000 en Iran) ont ainsi soutenu la candidature de Mehdi Karroubi (lui-même appartenant à l’ethnie lur).

Cependant il faut noter une relative passivité des régions rurales lors des manifestations de la « révolution verte » contestant la réélection d’Ahamdinjejad, qui est un mouvement essentiellement urbain.

La question des minorités est poursuivie par le professeur Christian Bromberger qui rappelle que « en 2006-2007, le slogan du Guide était : « unité nationale, cohésion islamique » c’est-à-dire induisant une « répression classique de tout intérêt pour la pluralité ethnique. » Cette politique d’unification ethnique « volontariste » remonte à l’avènement de Reza Chah (1925) : « À partir de Reza Shah, l'Iran mène une politique volontariste d'unification ethnique. « Unité nationale » signifie que le persan est considéré comme la langue unique et jusqu'à la diversité vestimentaire est interdite. Le terme de « Ostan », utilisé pour désigner les provinces, provient de l'époque sassanide. Aucun Ostan ne correspond à un groupe ethnique, et c'est volontaire. »

La question minoritaire ethnique se double d’ailleurs souvent du problème des minorités religieuses puisque, hormis les Azéris, la plupart des ethnies musulmanes non persanes sont sunnites, alors que les Persans et les Azéris chiites barrent l’accès, en plus du pouvoir religieux, à la représentation politique des provinces sunnites et à leur développement économique : « : rappelons qu'il n'existe pas une mosquée sunnite à Téhéran ! De même, le gouvernement ne comprend pas un seul ministre sunnite. En faisant référence à ces zones sunnites entourant l'Iran, on a pu parler d'un « arc sunnite oriental » en partie située en Asie centrale.

À la difficulté politique vécue par ces groupes ethniques périphériques, vient s'ajouter la médiocrité de leur situation économique. » Les revendications de toutes ces minorités ethniques sont très diverses, en fonction de leur nombre démographique, de leur histoire et des mots d’ordre de leurs mouvements politiques, allant de « manifestations culturelles, radicalisation autonomiste, jusqu'à l'action violente », par exemple le PJAK kurde, face auquel l’État par des exécutions, et par le bombardement de villages kurdes situés au Kurdistan d’Irak, à l’instar de la Turquie. « Mais il existe d'autres procédés moins visibles. Ainsi, la « semaine de la défense sacrée », consiste en un défilé des minorités en habits traditionnels. Et dès qu'une association locale est créée par une minorité, le centre réagit en créant ses propres associations, officielles, le soutenant. La même technique est utilisée pour les revues. Les services culturels du Centre savent très bien récupérer les festivals locaux, ainsi que les activités qui prennent place dans la maison des groupes ethniques, à Téhéran, où on insère des discours religieux ou de soutien à l’Etat. »

Concernant la situation des Kurdes, Christian Bromberger note la vitalité culturelle et politique de la société kurde en Iran, avec une « véritable fièvre éditoriale et associative ».

Le professeur Thierry Coville se livre à une analyse poussée de la situation économique de l’Iran, qu’il qualifie d’emblée de « mauvaise », notamment avec les deux chocs de 2008 : d’une part « l'injection populiste des pétrodollars dans l'économie par le président Ahmadinejad a provoqué une inflation de 10 à 20 % puis un freinage de l'économie. Ensuite, suite à la crise financière de l'été 2008, la demande en pétrole ayant chuté en raison du ralentissement économique général, le prix du pétrole a baissé. Ainsi le FMI, après avoir calculé une croissance de 6 %, a fait une estimation à 2 % pour 2010. » Les sanctions de la communauté internationale, et notamment bancaires, ont également pesé sur l’économie.

Malgré cela, l’Iran a de quoi faire face à de telles sanctions. 65% de ses recettes proviennent des revenus pétroliers, et la hausse du baril (de 70 à 80 $) lui est évidemment favorable, permettant à ce pays d’être très peu endetté (moins de 10% du PIB), et de se constituer de grosses réserves monétaires, de 80 à 100 milliards de dollars. De plus, le secteur de l’exportation connaît un grand essor vers les pays frontaliers.

Passant en revue les maux dont souffre l’économie iranienne, Thierry Coville en pointe plusieurs : l’inflation, le mauvais état du système bancaire, le déficit budgétaire et le taux de chômage : « Le grand problème demeure l'inflation, qui a eu un impact sur la campagne électorale de 2009. La banque centrale iranienne a annoncé un ralentissement de l'inflation, de 20 % en 2009 à 10 % pour mars 2010. Mais personne n'y croit ! Les citoyens iraniens sont par exemple confrontés à une augmentation de 22 % des frais médicaux. Et c'est la classe moyenne qui souffre le plus de cette situation. Le système bancaire iranien est en très mauvais état. Le développement des prêts a été un échec total, le FMI estime que 20 % de l'actif des banques iraniennes n’a aucune valeur. Depuis deux ou trois ans, on assiste à un grand développement des banques privées. C'est peut-être pour contourner les sanctions, mais la frontière est très floue entre public et privé en Iran. Ainsi de nombreuses fondations sont très liées avec les pasdaran. Il existe un assez important déficit budgétaire : officiellement il est à 6 % du PIB en 2008 et à 4 % de 1009. Ces chiffres soulèvent des doutes […] Le taux de chômage, officiellement à 9 % de 1009 et à 14 % en 2010, doit certainement en réalité être beaucoup plus élevé. » L’effet des sanctions internationales se fait moins sentir sur « les groupes qui sont proches du régime […] car ils ont su depuis 20 ans développer les moyens de les contourner, mais le secteur privé, lui, en souffre beaucoup. Ainsi « le taux de change du marché noir s'est effondré en octobre 2010 alors que jusqu'alors il était identique au taux officiel. Ce pourrait être lié à une inquiétude par rapport aux sanctions, car les banques iraniennes ne parviennent plus à trouver de partenaires extérieurs, même aux Émirats Arabes Unis : les banques étrangères ont peur des représailles américaines si elles travaillent avec l'Iran. L'Iran travaille donc plus à présent avec l'Asie, notamment la Chine et la Russie, mais aussi avec la Turquie. »

Les mesures « populistes » prises par Ahmadinejad dans le domaine de l’économie ont eu des effets pervers : ainsi les importations massives qui ont nui aux industries locales. On peut enfin s’attendre à de grandes difficultés sociales et économiques touchant les plus pauvres avec l’adoption de la nouvelle loi supprimant les subventions pour tous les produits de première nécessité comme l’essence, l’eau, le blé, la farine, le lait. « Cette suppression doit s'étaler sur cinq ans, mais doit commencer ce mois-ci, il paraît difficile de comprendre comment le gouvernement a pu se lancer dans une telle réforme dans la situation difficile qu'il connaît. Pour les gens les plus pauvres, il est prévu que l'État compense l'augmentation de prix qui suivra cette suppression des subventions par des aides compensatoires qui seront versées directement. Le centre des statistiques a demandé aux gens de s'inscrire sur Internet pour déterminer leur droit à recevoir ces aides.

La grande inquiétude est que cette suppression pourrait mener jusqu'à 50 % de hausse des prix et provoquer un important choc inflationniste. Les conséquences sociales également sont potentiellement effrayantes. Enfin, les chiffres montrent que les aides compensatoires coûteraient à l'État plus cher que les économies qu'il réaliserait. » La dégradation économique qui toucherait les classes les plus pauvres peut amener, selon Thierre Coville, à « une alliance entre le mouvement vert et le mouvement ouvrier si la situation économique se dégrade. En ce moment, se discute le plan quinquennal 2010-2015. Ahmadinejad vient d'être exclu du comité de direction de la banque d'Iran. Le rachat récent de la plus grande entreprise de télécommunications par les pasdaran a été très critiqué, et remis en cause au parlement. Il y a une lutte des conservateurs modérés contre Ahmadinejad. Le gouvernement, quant à lui, met en avant la lutte contre la corruption, en avançant le slogan : « il y a des mafias en Iran », ce qui est bien la réalité. Ainsi l'économie est beaucoup utilisée dans le débat politique interne. »

La seconde table ronde, modérée par Marc Semo, journaliste à Libération, réunissait Hamit Bozarslan, directeur d'études à l'EHESS, Abdolkarim Lahidji, Vice-Président de la FIDH et Bernard Hourcade, directeuur de recherche au CNRS (Monde iranien). La table ronde portait sur les perspectives envisageables à la crise iranienne.

Hamit Bozarslan a tout d’abord émis deux interrogations : pourquoi l’Iran inquiète-t-il tant ? en doutant que la seule raison en soit la question nucléaire et la raison pour laquelle le « moment Khatami » n’a été qu’une « parenthèse » de la vie politique iranienne. Concernant ce second point, Hamit Bozarslan émet l’hypothèse que « Khatami n'a pas été en mesure de s'attaquer à la contradiction au coeur du système. Il a choisi la logique de la stabilité de l'État par rapport à celle de la démocratie. »

Il développe ensuite les « contradictions » de la révolution iranienne, contradictions portées, selon lui, au « paroxysme » avec l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad : « La Révolution islamique a représenté à la fois un nouvel ordre à l'intérieur du pays et une ambition d'exportation. Elle a commencé comme une révolution de gauche mais il ne faut pas sous-estimer l'impact de la guerre Iran Irak sur la direction qu’elle a prise, notamment parce que l'Irak a à l'époque été extrêmement soutenu par l'Occident […] Pour l'Iran, cette révolution s'est transformée en révolution conservatrice. Son radicalisme est directement venu des champs de bataille avec l'Irak. Le président actuel Ahmadinejad a joué à l'époque un rôle important, même si il demeura discret, dans les provinces kurdes. Nous avons peu de connaissances sur cette période de sa vie. »

N’ayant pas de « pouvoir unifié », l’Iran ne peut être qualifié d’État totalitaire. Il est, selon le chercheur, « traversé par trois rationnalités contradictoires » « : 1. Une rationalité bureaucratique. Ahmadinejad représente la génération des 20 ans au moment de la révolution. Il faut noter que lors de son arrivée au pouvoir, il a fait remplacer tous les ambassadeurs du pays et tous les gouverneurs de province. Il s'agissait réellement d’une clôture brutale de la période Khatami. 2. Une rationalité paramilitaire et para-étatique, très inquiétante. Elle a trois composantes : les bassidji, les pasdaran, qui sont des forces à la fois officielles mais agissant en dehors de l'État, auxquelles il faut ajouter les fondations pieuses ou les fondations de martyrs. On a une coexistence État – non-État ou État et para étatique particulière en Iran. 3. Une dimension millénariste. Le totalitarisme, c'est la composition d'une utopie millénariste et d'une rationalité positiviste. Le millénarisme joue un rôle dans la fondation du shiisme. Mais dans la durée, pour construire les institutions étatiques, on se trouve dans la nécessité d'ajourner ce millénarisme. Ici, on a au contraire la sensation qu'il y a volonté d'anticiper sur le millénarisme. Il y a auto-alimentation de ce millénarisme. »

Abdolkarim Lahidji, Vice-Président de la FIDH, est revenu sur cette notion d’État total ou totalitaire (en refusant, de même que Hamit Bozarslan, de l’appliquer à l’Iran) et en analysant la part du religieux et du politique dans le pouvoir actuel. Même si le pays est doté de « toutes les instances de l'État moderne : parlement, président, instances judiciaires... Mais ces trois pouvoirs sont-ils réellement fonctionnels, où y a t-il fusion entre droit divin et droit humain ? Car il y a un pouvoir au-dessus de ces instances, qui tire sa légitimité du divin. Le chef de l'État est un représentant de cet Imam caché... Alors que les titres des mollahs n'ont aucun fondement ni hiérarchique ni théologique. Mais celui qui est sans légitimité populaire détient selon la constitution 80 % du pouvoir.

La marge de manoeuvre du parlement est limitée, car les lois doivent être contrôlées par un conseil de six théologiens nommés par le Guide suprême. Si cette loi est reconnue contraire aux règles islamiques elle est déclarée caduque. Cependant les règles islamiques dont il est question ne sont définies nulle part. On se trouve donc dans l'arbitraire total. »

Sur les discriminations pratiquées en Iran, Abdolkarim Lahidji démontre qu’elles sont à la fois ethniques et religieuses, en prenant l’exemple du Baloutchistan, région sunnite, qui est la plus privée de services publics et la plus pauvre du pays. […] Dans les régions sunnites aucun préfet (ostandar), aucun sous-préfet (fermandar) n'est sunnite. » La discrimination envers les sunnites (15 à 20% de la population) concerne l’ensemble du pays : « À Téhéran, qui compte entre 20 et 25 % de sunnites, il n'existe pas de mosquée sunnite, alors qu'il y a des églises et des synagogues. » Pour les discriminations ethniques elles se traduisent par un déni culturel, linguistique et une répression politique : « En ce qui concerne les langues des minorités, elles sont théoriquement autorisées à l'enseignement, mais dans les faits, la loi n'est pas appliquée. Il y a même répression, et depuis un moment, une sorte d'état de siège, de nombreuses arrestations, les prisonniers qui sont éloignés vers Téhéran, jugé à huis clos devant les tribunaux révolutionnaires. Lors des manifestations pacifiques, des dizaines de personnes ont été assassinées. Certains avocats ont été mis en prison, dont trois femmes, incarcérées pour avoir fait leur métier en défendant des prisonniers politiques. »

Enfin, pour Bernard Hourcade, les sanctions de la communauté internationale et l’opposition au programme nucléaire de l’Iran ne font que conforter le régime et empêche l’ensemble de la société iranienne d’entretenir des contacts avec l’extérieur. « Les sanctions mènent à un retrait de l'Iran. La France interdit aux universitaires de s'y rendre. Ce retrait aboutit en fait à laisser tomber la classe moyenne iranienne. Le nucléaire est un prétexte. En particulier, l'arme iranienne justifie celle d'Israël […]Il y a 30 pays dans le monde qui ont un programme nucléaire du genre de celui de l'Iran.... »

Ainsi, pour Bernard Hourcade, « cette politique des Occidentaux ne fait que renforcer les radicaux iraniens. Les sanctions mènent aussi à l'émigration des opposants, ce qui est contre-productif […] Donner des visas aux Iraniens pour qu'ils émigrent est une solution de désespoir […] La grande crainte du gouvernement iranien n'est pas le bombardement israélien, ni les sanctions, mais les contacts avec les étrangers. »

CULTURE : SULAÏMAINIEH HONORE LA MÉMOIRE DE L’ÉCRIVAIN GREC NIKOS KAZANTZAKIS

Du 10 au 14 novembre 2010, s'est tenue à Sulaïmanieh la 14ème édition du festival culturel Gelawêj. Plusieurs personnalités littéraires, kurdes ou européennes avaient été invitées dont Georges Stassinakis, le fondateur et président de la Société internationale des Amis de Nikos Kazantzakis, venu de Suisse, qui, se disant "ravi par l'accueil et l'hospitalité des organisateurs et du peuple martyr kurde" a rédigé une note sur son séjour au Kurdistan sur Voici.

« Du 10 au 14 novembre 2010, a eu lieu à Sulaymania (ville située à l'est du Kurdistan) la 14e édition du Festival Galawezh. Il comprenait des expositions de livres, de peintures et de calligraphies, de la musique et des chants traditionnels kurdes et un nombre impressionnant de conférences littéraires. Inauguré par Mme Hero Talabani, épouse du président de la République irakienne, et en présence d'un grand nombre de personnalités de la culture et de la politique, il a connu un réel succès.

Invités par le Dr. Mohsen Ahmed Omer, chef du département français à la faculté des langues de l'université d'Erbil (capitale du Kurdistan), traducteur et écrivain, ont participé des écrivains, poètes, universitaires et chercheurs francophones, tels qu'André Velter (France), Ahmad Mala (Espagne) Fawaz Hussain )France) et Georges Stassinakis (Suisse). Georges Stassinakis, président de la Société internationale des amis de Nikos Kazantzaki (SIANK) a inauguré, le 10 novembre, le salon du livre.

Puis, le 12 novembre, il a donné en français une conférence sur « Nikos Kazantzaki et le monde», suivi d'un intéressant débat sur la nature, les femmes, la politique, la spiritualité et la position de Kazantzaki sur les Kurdes. Dans le cadre du Festival, le président de la SIANK a rencontré plusieurs écrivains, poètes et traducteurs kurdes, arabes, iraniens et européens. Il a constaté avec une grande satisfaction leur parfaite connaissance et leur admiration pour l'œuvre de Nikos Kazantzaki. Rappelons que huit de ses romans ont été traduits en kurde (du persan, ou de l'arabe) : Alexis Zorba, La liberté ou la mort, Le Christ recrucifié, La dernière tentation, Rapport au Greco, La pauvre d'Assise, Le jardin des rochers et Les frères ennemis.

Les deux moments les plus émouvants du Festival furent la visite, le 12 novembre, de la prison de Sulaymania, aujourd'hui lieu symbolique, où des milliers de patriotes kurdes furent atrocement torturés et exécutés et le pèlerinage, le 13 novembre, du musée-monument de Halabja, village martyr bombardé aux gaz chimiques, le 16 mars 1988. Il s'en suivit, en quelques minutes, la mort de plus de 5 000 femmes, enfants et vieillards. Ces massacres, perpétrés par Saddam Hussein et ses acolytes, resteront gravés à jamais dans la mémoire des hommes et des femmes épris de justice et de liberté.

Le 15 novembre, Georges Stassinakis a rencontré à Erbil le Dr Frédéric Tissot, Consul général de France, et Amélie Banzet, directrice du Centre culturel français. Il a offert sept romans de Nikos Kzantzaki, Le dissident, biographie de son épouse, un CD de la télévision belge francophone et le texte d'une de ses conférences sur "Kazantzaki et la France". À l'issue de ces rencontres fructueuses, le professeur Mohsen Ahmad Omer, responsable local depuis un an de la SIANK, procédera à la création au cours des prochains mois d'une section de la SIANK au Kurdistan. »