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POINT SUR LA SITUATION EN TURQUIE

CILDEKT
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Liste
NO: 60

11/4/1997

  1. FUNÉRAILLES NATIONALES POUR LE LEADER NEO-FASCISTE TURC
  2. LE CONSEIL DE SÉCURITÉ NATIONALE (CSN) ACCORDE AU GOUVERNEMENT UN DÉLAI D'UN MOIS POUR LA MISE EN OEUVRE DE SES "RECOMMANDATIONS"
  3. LA COMMISSION PARLEMENTAIRE ENTERRE LE SCANDALE DE SUSURLUK
  4. UN ORGANISME OFFICIEL FRANÇAIS DÉNONCE LES ATTEINTES AUX DROITS DE L'HOMME EN TURQUIE
  5. NOUVELLES EXÉCUTIONS SOMMAIRES
  6. TENSIONS KURDO-TURQUES EN ALLEMAGNE ET AUX PAYS-BAS


FUNÉRAILLES NATIONALES POUR LE LEADER NEO-FASCISTE TURC


Le colonel Alpaslan Turkes, chef du Parti d'action nationaliste, néo-fasciste, décédé le 4 avril à l'âge de 80 ans d'une crise cardiaque a été enterré le 4 avril à Ankara après des funérailles grandioses transmises en direct par les télévisions turques. Le président Demirel, le Premier ministre N. Erbakan, le vice Premier ministre T. Çiller, de nombreux ministres, les leaders de tous les partis politiques turcs, de nombreux députés et des centaines de milliers de nationalistes turcs ont participé à ces funérailles. Seuls les responsables kurdes et des intellectuels turcs libéraux et de gauche, ont refusé de prendre part à ces cérémonies à la gloire d'un homme qui toute sa vie à prôné la haine raciale, la violence et des idéaux fascistes. Chantre inlassable d'un "empire turc allant des Balkans à la muraille de Chine", Turkes était au cours de la deuxième guerre mondiale un propagandiste zélé du hitlérisme au sein de l'armée turque. Un rapport de la Gestapo, cité par le journal Le Monde du 6 avril, le décrivait comme "le Führer du panturquisme". En 1944, après la victoire des Alliés, il comparut devant un tribunal militaire pour "activités racistes et pro-nazies et apologie de Hitler".

Après un an de prison, il réintégra l'armée où il poursuivit tranquillement sa carrière. L'état-major turc l'envoiya en formation à l'étranger, notamment aux États-Unis où il passa 3 ans. On le retrouve en 1960 porte-parole de la junte militaire qui le 27 mai 1960 renverse le gouvernement civil légitime et envoie à la potence le Premier ministre Adnan Menderes et deux de ses ministres. La junte, où il joue un rôle important, met à la retraite d'office 300 généraux et plus de 700 colonels et commandants considérés comme " peu sûrs" car fidèles à la légitimité constitutionnelle. Selon le Hurriyet du 7 avril qui cite cet épisode, le Trésor turc ne disposait pas de dotation pour payer les indemnités de retraite de tant d'officiers et pour y remédier le colonel Turkes sollicite l'aide des États-Unis qui font un don spécial de 15 millions de dollars pour régler ce problème d'intendance. Cela alimente les rumeurs selon lesquelles le coup d'État était soutenu par la CIA. L'ultranationalisme et les ambitions démesurées du colonel Turkes finissent par inquiéter le chef de la junte, le général Gursel qui envoie en exil Turkes et 13 de ses partisans nommés à des postes diplomatiques en Asie et en Amérique du Sud. Dès son retour d'exil, en 1963, le colonel Turkes se lance dans la vie politique et mène campagne pour "l'union des Turcs du monde". Se faisant appeler Basbug (Führer), il prône "l'élimination des ennemis intérieurs empêchant l'union turque" et pour ce faire forme, avec la bienveillance, voire la complicité de certains secteurs de l'armée et de la police, des milices de combat appelées Bozkurt (Loups Gris). Cette appellation fait référence à l'histoire mythique des Turcs écrite sous Ataturk faisant descendre la race turque d'une louve de la non moins mythique vallée d'Ergenekon dans les monts Altay, aux confins de la Mongolie actuelle. Ces loups gris, recrutés généralement dans les universités et formés dans des camps spéciaux par des officiers à la retraite, sont utilisés comme auxiliaires de police contre les mouvements étudiants de gauche et contre des étudiants kurdes. Tant en Turquie qu'en Europe, Turkes n'hésite pas à afficher le caractère raciste et violent de son mouvement: " Nous devons exterminer les Kurdes, les Arméniens, les Arabes et les Juifs" déclare-t-il en 1976 à Berlin devant 2000 militants de son parti (cité par Le Monde du 6 avril 1997). Ces appels au meurtre ne font l'objet d'aucune poursuite judiciaire. Il devient même vice-Premier ministre entre 1975 et 1978 dans deux gouvernements de coalition dirigés par Demirel et comprenant également l'islamiste Erbakan. Il en profite pour faire entrer ses militants dans la police, les services de renseignements et l'éducation nationale. Avec la complicité de l'État et l'argent de la drogue ses réseaux se structurent en Europe où l'un de ses militants, Mehmet Ali Agca, attente à la vie du Pape.

Quand les partisans d'un État fort pour mettre au pas les mouvements de gauche et les militants kurdes mettent en oeuvre une stratégie de la tension pour préparer le terrain à l'intervention de l'armée, les loups gris sont largement mis à contribution pour assassiner des journalistes libéraux, des syndicalistes et des intellectuels. Cette violence fait de 1978 à 1980 plus de 5000 morts et sert de justification au coup d'État militaire de septembre 1980. L'armée qui dissout le Parlement, les partis, les syndicats et les associations fait arrêter 140 000 personnes. Parmi elles le colonel Turkes qui est poursuivi pour incitation au meurtre et constitution de milice armée. Le colonel déclare ne pas comprendre les raisons de sa détention. "Mes idées sont au pouvoir et on me met en prison" fait-il remarquer devant la Cour de sûreté de l'État. La peine capitale est requise contre lui, cependant il est condamné à 11 ans et passe quatre ans et demi en prison. En 1987 il reprend ses activités politiques (Les militants kurdes condamnés à une peine de prison de plus d'un an pour délit d'opinion "séparatiste" sont déchus à vie de leurs droits politiques). Après l'éclatement de l'Union soviétique, le parti de Turkes et ses milices reconstituées de loups gris s'activent avec le soutien public d'Ankara. Le colonel Turkes accompagne les présidents turcs en visite dans ces républiques. Les loups gris sont impliqués dans une tentative du coup d'État contre le président azéri Aliyev, considéré comme "peu favorable" aux idées pan-turques. Mais l'essentiel des troupes des loups gris est recruté par l'État dans des "unités spéciales" (Ozel tim) opérant au Kurdistan, connues par leur sauvagerie contre les populations civiles kurdes. Lors des élections de décembre 1995, le parti de Turkes n'ayant pu franchir la barre des 10% n'a pas obtenu de sièges au Parlement. Cependant, il entretenait des relations étroites avec Mme. Çiller avec qui il avait pensé former une coalition électorale. Nombre de ses militants ont été élus sur les listes des deux principaux partis de droite, l'ANAP de Mesut Yilmaz et le DYP de Tansu Çiller. Du procureur général Nusret Demiral au tristement fameux chef de police Mehmet Agar, devenu ministre de l'Intérieur de Mme. Çiller en passant par le ministre d'État Ayvaz Gokdemir, nombre de ses partisans ont occupés de hautes responsabilités au sein de l'État turc. C'est sans doute la raison pour laquelle ce leader néofasciste et criminel qui dans toute démocratie digne de ce nom aurait été couvert d'opprobre, a reçu tous les honneurs officiels. Le Conseil des ministres a autorisé son enterrement au cimetière d'État où un mausolée sera érigé pour le Basbug (Führer) des Turcs idoles de ces loups gris qui continueront longtemps encore à troubler la paix et la cohabitation des Turcs et des Kurdes tant en Turquie qu'en Europe.



LE CONSEIL DE SÉCURITÉ NATIONALE (CSN) ACCORDE AU GOUVERNEMENT UN DÉLAI D'UN MOIS POUR LA MISE EN OEUVRE DE SES "RECOMMANDATIONS"


Lors de la réunion du 31 mars du CSN, les chefs militaires ont réitéré leur détermination à voir appliquées dans les meilleurs délais les décisions adoptées le 28 février au sujet de la laïcité et du respect des "réformes d'Ataturk". Ils ont également exprimé leur "mécontentement" face aux critiques formulées par certains responsables du parti islamiste à l'encontre du Conseil et de ses décisions. Les généraux ont également mis en garde les responsables gouvernementaux contre les tentatives d'atermoiement et indiqué qu'ils demanderaient des comptes précis et circonstanciés sur l'application par le gouvernement de leurs décisions lors de la prochaine réunion du CSN, prévue pour fin avril. Après cette réunion tendue, le général Çevik Bir, dans une interview au quotidien Milliyet, a déclaré que l'armée ne transigerait jamais sur aucune de ses exigences et que toutes les décisions du CSN doivent être appliquées à la lettre. Le même général affirme dans le Washington Post du 5 avril "le péril anti-laïc est désormais la préoccupation n°1 de l'armée et qu'il éclipse l'insurrection kurde". Abondant dans son sens, le ministre des transports, O. Barutçu, proche de Mme. Çiller, déclare au Milliyet du 4 avril: "Le CSN est organe qui détermine la politique de sécurité nationale du gouvernement. S'écarter de ses décisions reviendrait à s'écarter de la Constitution. Nous ne laisserons personne enfreindre même un trillionième de ces décisions". De son côté, le député islamiste d'Ankara O. F. Ekinci compare la liberté des parlementaires à celle des ânes. "A quoi servent les députés et le Parlement si des décisions aussi importantes pour la vie du pays et son mode d'organisation sont prises par des organes non élus" s'interroge-t-il dans le Hurriyet du 1er avril. Il reproche aux adversaires du Refah de se réjouir des ennuis de ce parti avec l'armée et rappelle que cela peut leur arriver également puisque le chef actuel du CSN, le président Demirel, a été renversé à deux reprises par les militaires.



LA COMMISSION PARLEMENTAIRE ENTERRE LE SCANDALE DE SUSURLUK


Cette Commission instituée à la suite de la révélation, dans l'accident de Susurluk, des liens entre la mafia, la police et certains secteurs de l'État a rendu public, le 4 avril, son rapport. Le texte de 350 pages qui comporte 75000 p. d'annexes a été remis la veille au président du Parlement turc. Sur les faits eux-mêmes, le rapport décrit, parfois avec force détails, les divers gangs agissant au sein de l'État, en particulier au sein de la police, en liaison avec des organisations de la mafia et des Loups gris du colonel Turkes. Il parle également de "détournement de trillions de livres turques et du pillage des terrains de l'État" par ces gangs. Il mentionne "l'évasion étrange" des criminels endurcis des prisons et leur utilisations par les divers services de police, lesquels ont également fourni toutes facilités (passeports, transports) à des barons de la drogue. Les règlements de compte entre les services de police sont également mentionnés. Mais, comme le fait remarquer le Turkish Daily News du 5 avril, le rapport reste silencieux sur les questions du blanchissement de l'argent de la drogue des meurtres en série des hommes d'affaires kurdes, sur le rôle des services turcs dans l'évasion d'une prisons suisse du Chef mafieux A. Çath, sur les nominations à des hauts postes, y compris ministériels, des personnes ayant, selon les rapports mêmes des services secrets turcs (MIT) de liens étroits avec la mafia. Au niveau des responsabilités politiques, les rapporteurs se contentent de montrer du doigt le député Sedat Bucak du DYP de Mme. Çiller, chef d'une milice privée, et l'ancien ministre de l'Intérieur, Mehmet Agar, et demandent la levée de leur immunité parlementaire et leur jugement. Ils s'abstiennent d'évoquer l'implication du couple Çiller et de certains généraux incriminés par plusieurs témoins ayant déposé devant la Commission. En somme, les rapporteurs, issus dans leur majorité des partis de la coalition gouvernementale, désignent des boucs émissaires de second rang et épargnent les véritables responsables des actions criminelles commises au nom de l'État. L'ex-ministre M. Agar a d'ailleurs réagi en indiquant qu'il avait agi dans le cadre strict des décisions du Conseil de sécurité nationale. "Allez lui demander des comptes si vous le pouvez" a-t-il lancé à ses détracteurs. L'affaire sera donc, selon toute vraisemblance, enterrée. Pour empêcher un tel enterrement, des organisations de la société civile ont lancé une nouvelle campagne d''une minute de ténèbres pour faire la lumière sur les scandales". Le chef du principal parti d'opposition, Mesut Yilmaz, qualifie le rapport parlementaire de "conte pour enfants". De cette tentative manquée d'opération "mains propres" restera sans doute de profondes tensions entre les divers services de police et les services de renseignements de la gendarmerie (JITEM) qui en dévoilant partiellement les actions criminelles et les meurtres commis par leurs concurrents dans l'espoir de se dédouaner ont surtout réussi à montrer jusqu'à quel point l'appareil d'État est gangrené par les gangs, la mafia et les crimes perpétrés en toute impunité au nom de la "défense de la patrie contre le séparatisme".



UN ORGANISME OFFICIEL FRANÇAIS DÉNONCE LES ATTEINTES AUX DROITS DE L'HOMME EN TURQUIE


La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), un organisme chargé de conseiller le gouvernement français sur la question des droits de l'homme, a dénoncé, jeudi 10 avril, "l'utilisation quasi-systématique de la torture dans les commissariats" en Turquie et la progression continuelle du nombre des "exécutions extrajudiciaires des disparitions " et "l'impunité des tortionnaires". La CNCDH demande de "façon urgente" au gouvernement "de tout mettre en oeuvre pour obtenir des autorités turques que leurs engagements répétés en matière de protection des droits de l'homme soient enfin respectés". Elle demande à la France d'agir avec ses partenaires européens pour que "la Turquie assume pleinement ses obligations d'Etat-membre du Conseil de l'Europe" et notamment qu'elle "veille au plein respect des arrêts" de la Cour européenne des droits de l'homme rendus à son encontre et à diffuser cette jurisprudence en Turquie.

NOUVELLES EXÉCUTIONS SOMMAIRES


Deux bergers kurdes ont été abattus à bout portant le 5 avril par une patrouille d'unités spéciales de l'armée turque près du village Sureven du district d'Igdir, près du Mont Ararat. Les deux bergers, Halis et Ali Karatas, faisaient paître leur troupeau lorsque vers 8h du matin la patrouille turque a tiré sur eux les blessant mortellement. Deux autres bergers ont pu s'enfuir à temps. Selon le quotidien Ozgür Politika du 7 avril qui donne cette information, les 150 moutons du troupeau ont été pillés par les soldats. Près de six mille habitants du district ont participé aux funérailles de ces deux bergers en scandant des slogans accusant l'État de ce double meurtre.

Par ailleurs, le 3 avril, Mme Halim Onen a annoncé la mort sous la torture de son mari Mehmet Sirin Onen qui s'était évadé le 8 mars de la prison d'Iskenderum. Le 14 mars, la police anti-terroriste de Mersin avait informé sa famille qu'il avait été tué au cours d'affrontements avec l'armée. Se rendant à la morgue Mme Onen a constaté que son mari avait été sauvagement torturé. "Ses bras et ses jambes étaient broyés, ses deux oreilles coupées, ses dents brisées, la peau de ses mains et de ses cuisses écorchée. Son dos et son ventre étaient transpercés. Il avait manifestement été achevé sous la torture" a déclaré Mme Onen, mère de 4 enfants, au quotidien Ozgur Politika du 4 avril.

Le 6 avril, deux cadavres incinérés ont été trouvés près du pont de Zengol, dans la province de Bitlis. Il s'agissait de deux hommes âgés de 40 et 22 ans environ. Deux jours plutôt, un autre cadavre incinéré avait été trouvé près de la ville de Kozluk. Les autorités judiciaires n'ont pas jugé nécessaire de procéder à des identifications pour savoir s'il s'agit de citoyens portés "disparus".



TENSIONS KURDO-TURQUES EN ALLEMAGNE ET AUX PAYS-BAS


Le conflit kurde qui avive la polarisation entre Turcs et Kurdes en Turquie est en train de détériorer gravement les relations entre les communautés kurde et turque en Europe et de troubler sérieusement l'ordre public. La période des célébrations du Nouvel An kurde, Newroz, fêté le 21 mars, est particulièrement propice au regain de la tension. Dans un climat tendu, largement alimenté par les média turcs, le moindre incident peut donner lieu à des dérapages et à des affrontements inter-communautaires. Ainsi l'incendie criminel qui a, le 2 avril, provoqué la mort de 3 membres d'une famille turque dans la ville allemande de Krefeld a suscité des troubles entre Kurdes et Turcs et des tensions entre Bonn et Ankara. Le ministre turc de l'Intérieur a accusé les Allemands de "brûler ses compatriotes pour les forcer à partir" déclaration jugée "inacceptable" par le ministre allemand Klaus Kinkel. Deux jours plus tard, une famille kurde de 6 personnes était brûlée dans un incendie criminel aux Pays-Bas, incendie que la communauté kurde locale attribue aux Loups gris turcs particulièrement bien implantés aux Pays-Bas où ils contrôleraient le marché de la drogue. La tension suscitée par cette tuerie a dégénéré en affrontements violents entre Kurdes et Turcs à la Haye. Le maire de la capitale néerlandaise a été obligé de décréter le 5 avril l'état d'urgence pour endiguer les violences. Entre temps, la police allemande a arrêté le chef de la famille turque ayant préri dans l'incendie de Krefeld et l'a incarcéré car, document vidéo à l'appui, elle a pu établir que peu de temps avant l'incendie il avait acheté des jerricanes d'essence et que l'appartement avait été incendié de l'intérieur. Il serait donc, pour des motifs personnels, la cause des affrontements et tensions des derniers jours. Cela confirme une fois de plus que le problème kurde n'infeste pas seulement la vie sociale et politique en Turquie, il menace également la paix et l'ordre public dans les pays de l'Union européenne qui abrite 3 millions de Turcs et de Kurdes. Il devient urgent pour les pays de l'Union de coordonner leurs efforts pour amener la Turquie à y trouver une solution équitable.