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POINT SUR LA SITUATION EN TURQUIE

CILDEKT
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Liste
NO: 43

11/9/1996

  1. TURQUIE: IMPASSE SÉCURITAIRE
  2. LE "PROCÈS" DE KAFKA À LA COUR DE SÛRETÉ DE L'ÉTAT D'ANKARA
  3. RECEVANT LE PREMIER MINISTRE TURC KADDHAFI DEMANDE LA CRÉATION D'UN KURDISTAN INDÉPENDANT ET PROVOQUE UNE TEMPÊTE POLITIQUE À ANKARA
  4. LE PRÉSIDENT TURC DEMIREL, EN VISITE EN ITALIE, TRÈS CRITIQUÉ SUR LA POLITIQUE KURDE DE SON PAYS


TURQUIE: IMPASSE SÉCURITAIRE


Le Secrétariat international d'Amnesty avec ses sections à travers le monde a lancé, le mardi 1er octobre, une campagne, de plusieurs mois, de sensibilisation sur la situation alarmante des droits de l'homme en Turquie. Amnesty international axe sa campagne sur les actions violentes des forces armées, le groupe le plus puissant du pays, perpétrées au nom de la sécurité de la Turquie. "On ne peut que dresser un sombre tableau de la situation des droits de l'homme en Turquie. Le recours à la torture et aux mauvais traitements y est depuis longtemps monnaie courante. Les "disparitions" et les exécutions extrajudiciaires sont de nouvelles formes de violations apparues dans les années 90. Les citoyens turcs ne jouissent pas d'une véritable liberté d'expression." C'est dans ces termes qu'Amnesty introduit son rapport consacré à la situation des droits de l'homme en Turquie. Malgré maintes promesses de réforme, par les différents gouvernements turcs, les citoyens turcs peuvent être détenus arbitrairement. A titre d'exemple, Amnesty dresse un sombre bilan pour la seule année 1995: plus de 35 "disparitions", 15 cas de mort en garde à vue à la suite de tortures et plus de 80 assassinats politiques. Les milices pro-gouvernementales (protecteurs de village) , mises sur pied et armées par les autorités, ne sont elles non plus épargnées par cette violence. C'est ainsi, signale Amnesty, "qu'en janvier 1996, le gouvernement a annoncé que des membres du PKK avaient tué 11 personnes non loin du village isolé de Güçlükonak. Sept des victimes appartenaient à la milice locale des protecteurs de village. Les conclusions d'une enquête indépendante laissent à penser que cette tuerie a en fait été perpétrée par les forces de sécurité". Ce genre de cas sont de plus en plus fréquents. Les forces de sécurité, en se servant des protecteurs de village comme guides dans la région, commettent des massacres de civils kurdes qu'elles attribuent aux "terroristes" puis exécutent les protecteurs des villages afin de se débarrasser de témoins indésirables de leurs exactions.

Par ailleurs, les groupes armés d'opposition qui sont tenus de respecter les principes fondamentaux du droit humanitaire, se sont eux aussi livrés à des actions violentes. Selon Amnesty qui s'appuie sur diverses sources, "les combattants du PKK ont tué au moins 400 prisonniers et civils entre 1993 et 1995. La plupart des victimes avaient rejoint le système des protecteurs de village armés par le gouvernement".

Le jour même du lancement de la campagne d'Amnesty, les forces de sécurité ont imputé au PKK le meurtre atroce de 4 instituteurs, dans la province de Diyarbakir. Les masse-médias turcs ont réservé leur "une" des journaux à cette tuerie et des funérailles nationales en présence de Mme. Çiller et de plusieurs ministres ont été organisées pour les victimes. Le PKK, qui généralement revendique ses actions même les plus sanglantes, a nié toute responsabilité dans la tuerie des instituteurs et l'a imputée aux forces de sécurité "qui ont commis cette tuerie comme une contre-offensive à la campagne d'Amnesty". De fait, les autorités turques interdisent aux ONG de mener une enquête indépendante sur cette tuerie.

Signalons enfin pour nos lecteurs désireux d'acquérir le rapport d'Amnesty qu'il est en vente au siège de notre Comité.

LE "PROCÈS" DE KAFKA À LA COUR DE SÛRETÉ DE L'ÉTAT D'ANKARA


Un acteur turc, Mahir Gunsiray, qui lors d'un procès pour délit d'opinion au mois de mai dernier avait comparu devant la Cour de sûreté de l'État, en prenant sa défense avait lu un passage du "procès" de Kafka. Il est aujourd'hui passible de plus de trois ans de prison. Car ce "procès" n'était pas du goût des juges turcs qui le considèrent comme "une insulte à la Cour". En commentant la peine requise à son égard, M. Gunsiray a déclaré que "le système juridique turc est une farce"

La même Cour a ouvert, mercredi 3 octobre, une enquête préliminaire à l'encontre du vice-président de l'Association turque des droits de l'homme, M. Erol Anar pour "propagande séparatiste". La Cour de Sûreté de l'État d'Ankara reproche à M. Anar un chapitre intitulé "la question kurde" paru dans son livre saisi trois mois après sa publication par les autorités.

RECEVANT LE PREMIER MINISTRE TURC KADDHAFI DEMANDE LA CRÉATION D'UN KURDISTAN INDÉPENDANT ET PROVOQUE UNE TEMPÊTE POLITIQUE À ANKARA


La visite de N. Erbakan en Libye aura des conséquences durables sur la vie politique turque. "Déconseillée" par le ministre turc des Affaires étrangères, très critiquée par Washington qui n'a pas encore digéré le voyage en Iran du Premier ministre turc et le contrat gazier de $ 23 milliard qui a été conclue à cette occasion, cette visite n'a même pas eu l'heur de plaire à Kaddhafi. Recevant le 5 octobre N. Erbakan sous sa tente, quelque part près de Cyrte, avec 1, 5 h de retard, le leader libyen s'est permis de lui infliger en public, au cours du dîner officiel, une véritable leçon sur la question kurde. Extraits: "Je suis contre le fait qu'on critique les Turcs, mais les Kurdes ont aussi le droit naturel d'être indépendants en Turquie, en Irak, en Iran, partout. Faire la guerre à des nations qui revendiquent leur indépendance n'aboutit à rien. La Turquie a essayé cela dans le passé. Comme les Kurdes, les Arabes ont dû entrer en guerre et ils ont obtenu leur indépendance. Nous sommes cotre la terreur, quelle vienne des Kurdes ou de l'Iran. Moi, je veux parler de la nation kurde. Le Kurdistan, la nation kurde, doit trouver sa place sous le soleil du Moyen-Orient. Les Kurdes sont aussi une nation musulmane et ce sont les frères des Turcs, des Arabes et des Persans (..) La Turquie doit chercher son avenir et sa sécurité non dans l'OTAN et les bases américaines, ou en martyrisant les Kurdes, mais dans sa noblesse et dans son passé. Les véritables alliés des Turcs devraient être ses voisins; les Arabes, les Kurdes auxquels les lient une longue histoire"

Dans sa réponse, le Premier ministre turc, qualifié par ailleurs par Kaddhafi de "commandant de l'Islam", s'est contenté de déclarer qu'en Turquie "Il n'y a pas de problème kurde, il y a un problème de terreur (..) L'Occident veut diviser la Turquie et pour cela se sert des droits de l'homme et prétend que nous opprimons les Kurdes"

Venu en Libye officiellement pour obtenir le payement des créances des entrepreneurs turcs (environ $ 380 millions), le Premier ministre turc est reparti économiquement bredouille et avec un lourd fardeau diplomatique. En rappelant que depuis 1974 la Libye avait offert à la Turquie $ 14 milliards de contrats, Kaddhafi a sans doute voulu qu'Ankara a été largement payé et ne devait pas réclamer autre chose.

Après Tripoli, M. Erbakan s'est rendu au Nigeria, autre pays estimé "peu fréquentable" par les Occidentaux et il s'apprête à recevoir ce week-end au congrès de son parti une brochette de dirigeants islamistes, dont le Soudanais Tourabi. Les média turcs mènent une intense campagne contre "ce Premier ministre qui chamboule la politique extérieure du pays et nuit gravement à l'image de la Turquie". Les partis de l'opposition (CHP, DSP, ANAP) se sont entendus sur une motion de censure pour renverser ce gouvernement coupable à leurs yeux "catastrophe diplomatique". Plusieurs députés du DYP de Mme. Çiller ont déclaré qu'ils allaient voter cette motion, qui sera soumise au vote le 16 octobre prochain. Le 8 octobre, pour la troisième fois en une semaine, Mme. Çiller a été reçue par le chef d'état-major des armées. Ce "briefing" auquel deux autres généraux ont assisté a duré 3, 5 heures. L'armée a démenti les rumeurs du coup d'État mais les jours du cabinet Çiller-Erbakan semblent désormais comptés.

LE PRÉSIDENT TURC DEMIREL, EN VISITE EN ITALIE, TRÈS CRITIQUÉ SUR LA POLITIQUE KURDE DE SON PAYS


Lors de sa visite en Italie, les 8 et 9 octobre, le président turc S. Demirel a été critiqué pour la politique répressive de son pays envers les Kurdes. Dans un communiqué, le vice-Premier ministre italien, Walter Veltroni, a exprimé "ses préoccupations sur la situation des droits de l'homme qui inquiète et émeut l'opinion publique et le Parlement en Italie". Il a ajouté "Rome est convaincu qu'une bonne volonté et une vision à long terme des parties concernées rendront possibles les définitions des solutions équitables respectant les droits de tous quelles que soient les controverses". Et de conclure "Appartenir à la famille européenne veut dire avant tout partager l'héritage civil, moral et politique des valeurs européennes". De son côté, le ministre italien des Affaires étrangères a demandé la reconnaissance d'une large autonomie pour les Kurdes en Turquie. Tout ce que S. Demirel a trouvé à dire en réponse aux préoccupations de ses hôtes est que: " des groupes de pressions en Europe travaillent contre la Turquie qui est un pays démocratique unitaire, sans danger, libéral et libre".

Pendant que le président turc présentait la Turquie comme une oasis de paix, les forces armées turques, ayant fait une incursion au Kurdistan d'Irak, annonçaient le bilan des victimes des affrontement avec les maquisards du PKK de la seule journée du mardi 8 octobre: 64 militants du PKK et 11 soldats tués. Ces affrontements qui continuent depuis le 5 octobre auraient en 4 jours fait enivrons 300 victimes des deux côtés selon l'agence semie-officielle Anatolie.