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POINT SUR LA SITUATION EN TURQUIE

CILDEKT
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Liste
NO: 34

4/6/1996

  1. GRÈVE DE LA FAIM DE 5 EX-DÉPUTÉS KURDES DANS LA PRISON D'ANKARA
  2. 1088 INTELLECTUELS TURCS ET KURDES DEVANT LA COUR DE SÛRETÉ DE L'ÉTAT D'ISTANBUL
  3. LA TURQUIE RECONNAÎT L'ÉVACUATION ET LA DESTRUCTION DE 2785 VILLAGES ET HAMEAUX KURDES
  4. LE PREMIER ANNIVERSAIRE DES MANIFESTATIONS DES FAMILLES DES DISPARUS
  5. LA FIN ANNONCÉE DE LA COALITION GOUVERNEMENTALE TURQUE
  6. PLUS DE 500 MAQUISARDS KURDES AURAIENT ÉTÉ TUÉS DEPUIS DÉBUT AVRIL
  7. UNE STATISTIQUE ALLEMANDE SUR "L'AUDIENCE DES ORGANISATIONS EXTRÉMISTES"
  8. LES ISLAMISTES GRANDS VAINQUEURS DES ÉLECTIONS MUNICIPALES PARTIELLES
  9. LA FRANCE ENVISAGE DE DOUBLER SES ÉCHANGES COMMERCIAUX AVEC SON PARTENAIRE TURC


GRÈVE DE LA FAIM DE 5 EX-DÉPUTÉS KURDES DANS LA PRISON D'ANKARA


Cinq anciens députés kurdes actuellement emprisonnés à Ankara-Leyla ZANA, Ibrahim AKSOY, Hatip DICLE, Orhan DOGAN, Selim SADAK- et l'ancien maire de Cizre Sabri VESEK ont décidé d'observer à partir du 3 juin une grève de la faim. Dans un communiqué de presse, publié le 2 juin, ils affirment que par cette action ils veulent attirer l'attention de l'opinion publique sur "plus de trois mille villages kurdes mis à feu, détruits et rayés de la carte", sur "les millions de Kurdes forcés à émigrer et à s'entasser dans les bidonvilles des métropoles où ils mènent au milieu d'un écheveau de problèmes un combat pour une vie dans la dignité". Les députés regrettent que dans tel un contexte se tienne à Istanbul la conférence mondiale Habitat II et affirment que "le badigeonnage en rose des trottoirs d'Istanbul à coup de millions de dollars le temps de la conférence ne constitue que le rafraîchissement du maquillage de la politique turque antidémocratique et basée sur la violence". Les signataires "soulignent une nouvelle fois que ce genre de politiques hypocrites ne saurait être convaincant" que "pour accéder à la respectabilité internationale, il faut absolument respecter la démocratie, le Droit et les droits de l'homme". Ils affirment enfin leur solidarité avec "les prisonniers dont la grève de la faim approche les limites de la mort et avec les grèves de solidarité menées par leurs proches". Dans leur déclaration, les cinq anciens députés accusent le gouvernement de coalition ANAP-DYP d'avoir, au lieu d'une approche démocratique du problème kurde, poursuivi la politique traditionnelle de l'État basée sur des opérations menées à l'intérieur et à l'extérieur du pays qui ont causé d'importantes pertes en vies humaines. Cela alors que "la guerre qui sévit depuis plus de 10 ans dans les provinces kurdes a fait de dizaines de milliers de morts et d'handicapés, forcé à l'émigration des millions de gens, rompu les équilibres écologiques, détruit la faune et les ressources naturelles" et que "le PKK a, le 15 décembre, annoncé un cessez-le-feu unilatéral inconditionnel et pour une durée indéterminée pour trouver une solution politique et démocratique à une guerre qui coûte chaque année 10 milliards de dollars à l'économie du pays".

La grève de la faim des ex-députés kurdes emprisonnés à Ankara se veut une action symbolique et elle doit, en principe, durer 5 jours.

1088 INTELLECTUELS TURCS ET KURDES DEVANT LA COUR DE SÛRETÉ DE L'ÉTAT D'ISTANBUL


Un groupe de 98 intellectuels turcs et kurdes qui s'étaient volontairement associés, comme coéditeurs, à la publication du livre "Liberté de pensée et d'expression" ont comparu, le mercredi 22 mai, devant la Cour N° 3 de Sûreté de l'État d'Istanbul. Déjà, au mois d'avril, un groupe de 99 de ces intellectuels, parmi lesquels figuraient les romanciers Yachar Kemal et Orhan Pamuk, le syndicaliste Munir Ceylan et le chanteur Zülfü Livaneli et d'autres noms connus du monde littéraire et artistique, avaient comparu devant la Cour de Sûreté de l'État. Leur cas a été examiné le vendredi 31 mai. Ce procès a été reporté au 22 juillet. Un message de soutien et de solidarité du PEN-Club signé par, entre autres noms littéraires connus, les dramaturges Edward Albee et Arthur Miller et les romanciers Norman Mailer et Susan Sontag et le philosophe Sir Isaiah Berlin. On peut lire dans ce message : "Il ne peut y avoir de liberté d'expression dans un pays ou des écrivains de l'envergure de Yachar Kemal sont poursuivis. Il n'y aura pas non plus de liberté de presse lorsque des journalistes qui veulent faire certains sujets tabous, tel que l'oppression de la minorité kurde, sont menacés de prison et même de mort."

Lors de l'audience du 22 mai, de nombreux intellectuels ont mis l'accent sur la liberté de pensée et d'expression en Turquie et affirment que leur action, volontaire, visait à élargir les frontière de la liberté d'expression. Les juges turcs n'entendaient pas les choses de cette oreille. Pour eux, cette action porte atteinte à l'intégrité territoriale et tombe de ce fait sous le coup de l'article 312 du Code pénal turc qui sanctionne "toute incitation à la haine raciale" et le tristement célèbre article 8 de la loi dite anti-terreur. Lors de cette audience, protégés par les caméras, certains intellectuels ont tenu à s'exprimer en toute liberté devant leurs juges. Extraits des ces déclarations :"Je prendrai part à toute initiative de défense de la liberté de pensée". "Une des qualités de l'être humain est justement sa capacité de penser". Tandis qu'un syndicaliste disait "Je me considère comme un rouage dans une usine à pensées, je ne peux me séparer de la chaîne en arrêtant de penser sous prétexte que mes idées ne sont pas du goût d'un juge". Alors qu'une dame disait: "moi, j'ai du mal à expliquer à mon enfant de 8 ans comment le fait de penser peut être en soi un crime." Ce dernier groupe recomparaîtra devant la Cour le 22 juin prochain.

Par ailleurs, l'organisation humanitaire américaine Human Rights Watch vient de décerner à Yachar Kemal son Prix Hellman/Hammett pour "son courage en réponse à la répression".

LA TURQUIE RECONNAÎT L'ÉVACUATION ET LA DESTRUCTION DE 2785 VILLAGES ET HAMEAUX KURDES


Cette statistique est donnée par le "super-préfet" de Diyarbakir cité par le quotidien turc Milliyet du 27 mai. Selon ce haut responsable turc d'après les données dont disposent ses services "918 villages et 1767 hameaux ont été évacués par les forces de sécurité pour des raisons d'ordre militaire". Certains de ces villages le sont totalement détruits d'autres sont "en grande partie ou partiellement". Les ONG locales citent généralement le chiffre de "plus de 3000 villages évacués et détruits".

LE PREMIER ANNIVERSAIRE DES MANIFESTATIONS DES FAMILLES DES DISPARUS


a été célébré le 1er juin à Istanbul avec la participation des proches des disparus et des militants des droits de l'homme. Claudia Roth, présidente du groupe des Verts au Parlement européen et vice-présidente du CILDEKT s'est rendue à Istanbul pour participer à cette manifestation. Depuis un an chaque samedi les familles des disparus se rassemblent pour demander aux autorités de faire la lumière sur le sort réservé à leurs proches.

LA FIN ANNONCÉE DE LA COALITION GOUVERNEMENTALE TURQUE


Le Parlement turc a décidé, le 3 juin, par 317 voix contre 124 de fixer au 8 juin le vote sur la motion de censure présentée par le Refah islamiste. Pour échapper aux enquêtes parlementaires concernant sa fortune et les graves accusations de corruption dont elle est l'objet, Mme. Çiller a décidé de retirer le soutien de son parti à l'actuelle coalition et à flirter ostensiblement avec le Refah islamiste. Dans ce contexte la chute du cabinet actuel ne fait guère de doutes. Reste à savoir combien de députés de son parti vont suivre Mme. Çiller dans son aventure de former une coalition avec les islamistes. Même en Turquie bien de gens, y compris des députés, se souviennent qu'en décembre dernier Mme. Çiller s'était présentée, à l'intérieur et à l'extérieur du pays, comme "un rempart contre le danger islamiste". Le président Demirel évoque l'éventualité d'élections anticipées si une nouvelle coalition majoritaire n'est pas formée dans un délai raisonnable. Les cabinets civils bancaux qui depuis plus d'un an occupent le devant de la scène politique turque ne font que l'affaire des militaires, qui dans ce contexte d'instabilité et de discrédit de la classe politique, contrôlent sans difficulté les principaux leviers de commande du pays.

PLUS DE 500 MAQUISARDS KURDES AURAIENT ÉTÉ TUÉS DEPUIS DÉBUT AVRIL


Alors qu'Ankara vit au rythme des péripéties de la crise de la coalition gouvernementale, l'armée continue son "offensive du printemps" dans les provinces kurdes. Selon un communiqué de la super-préfecture de Diyarbakir, rendu public le 28 mai, au cours de la dernière semaine "43 terroristes du PKK ont été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité", ce qui porte le bilan de l'offensive lancée début avril à plus de 500 morts dans les rangs du PKK. Ce dernier conteste la version officielle turque et affirme de son côté que "plusieurs centaines de soldats turcs ont été tués". Au-delà de ces versions contradictoires, un fait parait sûr: une guerre sanglante et meurtrière continue de sévir dans le Kurdistan turc, sans que l'on que l'on entrevoie à l'horizon la moindre lueur de trêve ou de paix.

UNE STATISTIQUE ALLEMANDE SUR "L'AUDIENCE DES ORGANISATIONS EXTRÉMISTES"


M. Manfred Kanther, ministre allemand de l'Intérieur, a présenté le 24 mai à Bonn le rapport annuel du Bureau fédéral de la protection de la Constitution (service de renseignements). Selon ce rapport "le PKK avec 8900 membres est le groupe de terreur étranger le plus dangereux en Allemagne". Malgré son interdiction, cette organisation aurait élargi son audience en recrutant en un an près de 2000 membres nouveaux et mis sur pied de nouvelles associations pour mener ses activités. Le rapport évoque aussi l'existence de "18 autres organisations extrémistes kurdes ayant environ 65O membres". Le document évalue à environ 40 milles le nombre de Turcs d'Allemagne affiliés à des "organisations extrémistes" dont l'audience se répartit comme suit: extrême gauche: 3720; extrême droite: 6000; mouvement intégriste musulman: 29400. La plus importante organisation intégriste est Milli Görüs (vision nationale) qui compte 26200 membres et dispose d'un réseau de 500 associations légales. Le PKK est la seule "organisation extrémiste" interdite en Allemagne. Les membres de toutes ces "organisations extrémistes" réunies représentent environ 2,7 % de la communauté turque et kurde d'Allemagne.

LES ISLAMISTES GRANDS VAINQUEURS DES ÉLECTIONS MUNICIPALES PARTIELLES


Les élections municipales partielles tenues le 2 juin dans 41 localités traduisent un net progrès des Islamistes. Dans les villes ayant le statut de préfectures, le Refah obtient 34,3% des suffrages contre 17,9% à l'ANAP de Mesut Yilmaz et seulement 6,5% au DYP de Mme. Çiller. Avec 8,6% des voix le DSP de Bulent Ecevit et le CHP de Deniz Baykal (5,6%) voient également leur audience s'effondrer. Dans les sous-préfectures, le Refah obtient 36,9% contre 23,3% pour l'ANAP; le DYP obtient 13,2%, le DSP 9,3% et le CHP 6,5 %. Ce n'est que dans des toutes petites communes dépendant lourdement des subsides gouvernementaux pour leur survie que les deux partis de la coalition gouvernementale font des scores honorables avec 28,6% des voix pour le DYP et 22,6% pour l'ANAP du Premier ministre.

LA FRANCE ENVISAGE DE DOUBLER SES ÉCHANGES COMMERCIAUX AVEC SON PARTENAIRE TURC


Déjà premier investisseur, avec 180 entreprises implantées dans le pays, la France envisage de doubler ses échanges commerciaux avec la Turquie sur les dix ans à venir. L'entrée en vigueur de l'union douanière, depuis le 1er janvier, facilite la tâche aux entrepreneurs français. Ceux-ci ont en grand nombre participé à l'exposition française Fransa 96 qui s'est tenue à Istanbul du 24 au 28 mai. Organisée sous l'égide des syndicats patronaux français et turc, cette exposition a été inaugurée par le président turc Suleyman Demirel et Yves Galland, ministre français délégué aux finances et au commerce extérieur. Malgré les difficultés de la Turquie avec l'Union douanière signée par les Quinze (la Grèce bloque toujours une aide sur cinq ans à la Turquie d'un montant de 8 00 millions d'écus), la France a l'intention de se faire le porte-parole des Turcs auprès de ses partenaires européens et pour cause. Car la France a pesé de tout son poids pour convaincre les Quinze de signer l'union douanière avec la Turquie: aujourd'hui elle veut en récolter les fruits. Elle se place au deuxième rang des pays, après l'Allemagne, qui accordent des aides publiques bilatérales à la Turquie. Selon Yves Galland, au cours des dix dernières années, la France a accordé une aide publique de 4 milliards de francs à la Turquie.