L'épreuve de force entre le régime iranien et l'administration Trump s'est poursuivie tout au long du mois de mai où des annonces de « progrès importants dans les négociations » voire d'« accord imminent » ont alterné avec des menaces de reprise de frappes massives et quelques échanges de tirs de missiles.
En Iran, en l'absence du nouveau « guide suprême », invisible depuis le début de la guerre, le pouvoir effectif serait exercé par une bande de généraux issus des Gardiens de la révolution prônant une ligne dure de confrontation, selon une enquête publiée dans le New York Times du 21 mai. Se considérant et se déclarant « victorieux », ils veulent poursuivre la guerre jusqu'à ce que toute la région du Golfe soit libérée de toute présence américaine.
Pour eux, le détroit d'Ormuz, qui est une voie de navigation internationale au même titre que le détroit de Gibraltar par exemple, appartient définitivement à l'Iran. Ils ont d'ailleurs annoncé le 18 mai la création d'un organisme iranien chargé de la gestion d'Ormuz, qui sera soumis à péage (Libération, 18 mai). Ils envisagent même de taxer les utilisateurs des câbles télécoms sous-marins du détroit d'Ormuz. Ces puissantes artères de fibre optique sous-marine, sont vitales pour le bon fonctionnement d'Internet et de secteurs sensibles, comme l'énergie ou la banque, rappelle Le Monde dans son édition du 22 mai.
Face à des généraux belliqueux en quête de gloire et de martyre, ne se souciant guère du sort de la population, des personnalités politiques considérées comme « modérées » et « pragmatiques » tels le président de la République Massoud Pezeshkian ou le président du Parlement semblent être mises à l'écart et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi réduit à un simple rôle d'exécutant.
La rhétorique guerrière iranienne, appuyée par ses attaques épisodiques de drones et de missiles vers certains pays du Golfe, semble avoir produit un certain effet sur quelques-uns d'entre eux. Ainsi, l'Arabie saoudite tente de se tenir à distance (RFI, 11 mai), le Qatar veut jouer les médiateurs mais les Émirats arabes unis restent convaincus qu'il faudra tôt ou tard faire face au défi militaire iranien.
La stratégie du président Trump reste confuse. Il ne cesse de revendiquer sa « victoire totale », menace de rayer l'Iran de la carte s'il n'obéit pas à des conditions de paix dans tel délai, puis rétropédale pour « donner à la paix une nouvelle chance ». Les marchés, très sensibles à ces déclarations, font le yo-yo et cette position maintes fois réitérée de « tenez-moi ou je vais faire un malheur » n'impressionne guère les Iraniens.
Il n'en reste pas moins que le double blocus du détroit d'Ormuz, iranien et américain, inflige des dégâts économiques considérables à l'Iran dont les exportations de pétrole ont été divisées par dix depuis le début du blocus. Les échanges commerciaux par voie terrestre via la Turquie et le Pakistan se poursuivent mais sont loin de répondre aux besoins de ce pays de 92 millions d'habitants qui souffre de plus d'un manque criant de devises et de moyens de payer ses importations.
Les salaires, en raison de la chute considérable de la monnaie iranienne, le rial, par rapport au dollar américain, sont devenus trop faibles pour le modeste pouvoir d'achat de la grande majorité des Iraniens et les produits importés inaccessibles.
Comme le rapporte le quotidien La Croix dans son reportage daté du 26 mai, « pour de nombreux Iraniens, la valeur du rial est l'indicateur le plus évident du déclin économique de leur pays. Il y a dix ans, un dollar américain s'échangeait contre environ 32.000 rials. Aujourd'hui, il avoisine 1,8 million de rials, presque le double du taux enregistré fin février, avant le début de la guerre ».
Selon les médias iraniens, au moins un million d'emplois ont déjà été perdus directement à cause de la guerre indique le quotidien catholique, sous un titre éloquent : « En Iran, un quotidien devenu hors de prix pour la population ».
Face au mécontentement croissant des Iraniens et afin d'étouffer dans l'œuf toute velléité de soulèvement ou d'opposition, le régime intensifie la répression. Les villes jugées sensibles ou rebelles comme celles du Kurdistan, du Baloutchistan et les grandes métropoles comme Téhéran, Mashhad, Tabriz sont quadrillées par des milices et par des Gardiens de la révolution.
Faute d'accès à Internet, réservé à une élite de professionnels pro-régime, les informations relatives à la répression circulent peu et il est encore difficile d'établir un bilan, même provisoire.
Voici un résumé des informations collectées et documentées par des ONG de défense des droits humains, notamment Hengaw, et compilées par Washington Kurdish Institute.
Selon les statistiques publiées début mai, au moins 26 personnes ont été exécutées en Iran durant le mois d’avril, dont 14 prisonniers politiques. Hengaw a également indiqué qu’au moins 30 personnes arrêtées lors des manifestations de janvier 2026 avaient été condamnées à mort et que plusieurs d’entre elles auraient déjà été exécutées en secret. Les Kurdes figurent parmi les groupes les plus touchés par cette répression.
L’un des faits les plus graves signalés en mai est l’exécution secrète de plusieurs prisonniers politiques kurdes. Hengaw a rapporté que les autorités iraniennes ont exécuté des détenus kurdes sans informer leurs familles à l’avance et sans leur remettre les corps après l’exécution. Les cas de Naser Bakrzadeh et Mehrab Abdollahzadeh ont suscité une vive inquiétude : leurs familles se sont vu refuser la restitution des dépouilles, ce qui constitue une atteinte supplémentaire à la dignité des victimes et aux droits de leurs proches.
Le 21 mai, Hengaw a également signalé l’exécution secrète de deux autres prisonniers politiques kurdes, Ramin Zaleh et Karim Maroufpour, dans la prison de Naqadeh.
Fin mai, Hengaw a rapporté la mort de deux frères kurdes, Meisam Veisi et Mojtaba Veisi, dans la province de Kermanshah. Selon l’organisation, les forces des Gardiens de la révolution ont encerclé leur habitation et ouvert le feu sans avertissement préalable. Les autorités iraniennes ont présenté une version différente des faits, affirmant que les deux hommes étaient armés et avaient tiré sur les forces de sécurité.
Ailleurs en Iran, le 4 mai, trois hommes ont été exécutés à Mashhad : Mehdi Rassouli et Mohammad Reza Miri, accusés d'être des agents du Mossad impliqués dans les émeutes de janvier et responsables de la mort d'un membre des forces de sécurité, ont été pendus. Un autre opposant, Ebrahim Dolatabadi, accusé d'être l'un des principaux instigateurs des émeutes de janvier, a lui aussi été pendu à Mashhad (AFP, 4 mai).
Le 11 mai, un ingénieur, Erfan Shakourzadeh, âgé de 29 ans, accusé de liens avec le Mossad et la CIA, a été pendu (Le Figaro, 11 mai).
Le 25 mai, un homme présenté comme l'un des « meneurs » locaux des manifestations de janvier dernier, Abbas Akbari, a été pendu. Il était accusé d'avoir ouvert le feu dans la rue sur les forces de sécurité dans la ville de Naïn (Le Monde, 25 mai).
Au Kurdistan, les arrestations se sont multipliés tout au long du mois de mai. À Boukan, Asti Mohammadi, âgée de 67 ans, a été arrêtée lors d’un raid nocturne le 11 mai. Des agents du ministère du Renseignement ont pénétré dans son domicile sans mandat, saisi des effets personnels et l’ont transférée dans un centre de détention sécuritaire à Ourmia. Elle a été privée de tout contact avec sa famille, d’assistance juridique et de ses médicaments, tandis que ses proches n’ont reçu aucune information sur les accusations portées contre elle ni sur son état de santé.
Dans la même ville, Seyyed Ali Ghoreishi, chanteur de musique folklorique kurde âgé de 66 ans et connu pour son rôle dans la préservation du patrimoine musical kurde, a été arrêté le 11 mai après une perquisition sans mandat à son domicile. Plusieurs jours après son arrestation, il demeurait détenu au secret, sans accès à un avocat ni possibilité de contacter sa famille. Un autre habitant kurde, Amir Yousofi, originaire du village de Salamat dans le district de Boukan, a été arrêté le 9 mai par les services de renseignement et transféré le lendemain vers un centre de détention à Ourmia pour interrogatoire. Aucun chef d’accusation n’a été rendu public.
À Piranshahr, plusieurs arrestations similaires ont été signalées. Mani Abdollahzadeh a été arrêté avec violence dans le village de Darbakeh après un raid sans mandat à son domicile. Abdollah Nabizadeh, du village de Chiane, a été arrêté le 4 mai dans des circonstances comparables et transféré vers un lieu inconnu. Shahram Pasupish, également originaire de Chiane, a été arrêté le 13 mai lors d’une opération similaire. Sabah Bivareh, 23 ans, du village de Kelekin, a été arrêté le 14 mai et transféré vers un lieu non divulgué. Vahed Soltani, 21 ans, du village de Khorenj, a été arrêté le 8 mai et détenu sans accès à un avocat, sans visites familiales et sans possibilité de communiquer avec l’extérieur.
Dans la province d’Ilam, plusieurs civils kurdes ont également été visés. Mohammad-Reza Faryadi, originaire de Sarableh, a été arrêté le 13 mai sans mandat. Malgré les démarches de sa famille, aucune information n’a été communiquée sur son lieu de détention ou son état de santé.
Arshia Qeysarbeigi, également de Sarableh, a été arrêté le 5 mai lors d’un raid à son domicile. Selon des informations rapportées, il aurait été placé à l’isolement et soumis à de graves actes de torture, subissant notamment des fractures à la mâchoire, au nez et aux dents. Il aurait ensuite été accusé d’« inimitié envers Dieu » et de « corruption sur terre », accusations passibles de la peine de mort en Iran.
À Dehloran, Abbas Mamousi a été arrêté le 14 mai et transféré dans le quartier de quarantaine de la prison centrale d’Ilam. Son arrestation aurait été liée à des expressions de satisfaction après l’annonce de la mort du Guide suprême iranien. Le 21 mai, Ali Eskandari, 41 ans, a également été arrêté lors d’un raid sans mandat à son domicile et conduit vers un lieu inconnu.
Dans le village de Kuseh Kahriz, près de Mahabad, les services de renseignement des Gardiens de la Révolution (IRGC) ont arrêté Ehsan Khorramabad, âgé de 17 ans, ainsi que Mikaeil Dudkanlou Milan, surnommé « Shouresh », après avoir pris d’assaut leurs domiciles.
À Naqadeh, Mamand Khodadadi a été maintenu au secret après son arrestation, sans accès à un avocat ni contact avec sa famille. Alan Hekmatirad, enseignant d’anglais kurde arrêté en avril, a été transféré en mai à la prison de Naqadeh après un passage dans un centre sécuritaire à Ourmia. Son matériel informatique et plusieurs livres avaient été confisqués lors d’une perquisition à son domicile.
La répression a également touché des personnalités culturelles et éducatives. Forouzan Nojavan, enseignante d’anglais, blogueuse et directrice d’un institut linguistique à Ourmia, a été arrêtée le 13 mai sans mandat puis transférée à la prison centrale d’Ourmia. Sa détention a été prolongée et elle n’a pas pu choisir librement un avocat.
À Téhéran, Majid Karimi, écrivain, poète et enseignant bénévole de langue kurde originaire de Quchan, a été arrêté le 14 mai. Son téléphone et son ordinateur portable ont été saisis lors de la perquisition. Lors des interrogatoires, il aurait été accusé de collaboration avec des partis politiques kurdes.
À Javanrud, le chanteur kurde Amir Sobhani a été arrêté le 18 mai après une descente des forces de sécurité à son domicile. Il a ensuite été transféré à la prison centrale de Kermanshah, connue sous le nom de Dizelabad.
La pression sur les activités culturelles kurdes s’est accentuée. À Boukan, des artistes, chanteurs, musiciens et propriétaires de centres musicaux auraient reçu des menaces de la part des institutions sécuritaires après l’arrestation de Seyyed Ali Ghoreishi. Ils auraient été avertis de ne plus interpréter de chansons épiques ou identitaires kurdes, qualifiées de « contre-révolutionnaires » par les autorités. Ces pressions s’inscrivent dans un contexte plus large touchant la musique, la langue et l’identité kurdes.
Le recours à la peine capitale a connu une forte augmentation en mai Mehrab Abdollahzadeh, prisonnier politique kurde arrêté lors du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », a été exécuté secrètement à la prison centrale d’Ourmia sans notification préalable à sa famille ni à ses avocats. Les autorités ont refusé de restituer son corps.
Le 21 mai, Ramin Zaleh et Karim Maroufpour ont également été exécutés en secret à la prison de Naqadeh après avoir été condamnés pour « rébellion armée » en lien avec leur prétendue appartenance au Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (KDPI). Leurs familles n’ont pas été informées à l’avance et n’ont pas pu leur rendre une dernière visite.
Enfin, à Mashad, le frère du célèbre avocat kurde défenseur des droits humains, Alkordi, emprisonné, Javad Alkordi a été condamné le 17 mai 2026 à 10 ans de prison.
À signaler aussi que Mme Narges Mohammadi, lauréate du Prix Nobel de la paix, a été hospitalisée en urgence le 2 mai. Selon son avocate, son état serait sérieux, elle serait « entre la vie et la mort ». « C'est la première fois qu'on dit qu'il y a un danger de mort. Aujourd'hui il faut agir avant que ce soit trop tard », a, de son côté, insisté le responsable Moyen-Orient de Reporters sans frontières (RSF), Jonathan Dagher (Le Monde, 5 mai).
Les démocrates iraniens traversent une période particulièrement difficile et douloureuse, dans un pays sans perspective, désillusionné.
Une cour d'appels d'Ankara a, le 21 mai, invalidé, au motif d'irrégularités, l'élection de la direction du CHP et de son chef, Özgür Özel, lors du congrès de ce parti en novembre 2023. La cour ordonne en outre le retour à la tête de la principale formation de l'opposition de son ancien leader Kemal Kılıçdaroğlu, l'homme aux 13 défaites électorales tombé en disgrâce dans les rangs des membres et des sympathisants.
Quelques semaines auparavant, le président Erdogan avait écrit sur son compte X : « La démocratie turque aura l'opposition qu'elle mérite ». Grâce à une justice instrumentalisée et aux ordres, c'est désormais chose faite. Le parti fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk et, jusqu'en 1946, parti unique, est désormais brisé dans son élan vers le pouvoir qui s'était notamment concrétisé par des victoires électorales lors des élections municipales de mars 2024 où il avait emporté, avec le soutien du parti pro-kurde DEM, toutes les grandes métropoles du pays, y compris Istanbul, Ankara et Izmir, infligeant au parti présidentiel AKP sa plus lourde défaite depuis son accession au pouvoir en 2003.
La vengeance est un plat qui se mange froid, comme dit le dicton. Battu dans les urnes, le gouvernement a mobilisé son appareil judiciaire et les médias à ses ordres, pour discréditer puis démanteler systématiquement le vieux parti en s'en prenant à ses leaders les plus populaires. Le maire élu d'Istanbul a été arrêté le jour même où sa candidature à l'élection présidentielle était annoncée. Poursuivi pour « corruption », il croupit depuis dans la tristement célèbre prison de Silivri ainsi que plusieurs dizaines de membres de son équipe municipale. Depuis, 24 autres maires du CHP ont été démis et 22 incarcérés. 85 mairies ont changé de mains par nomination d'administrateurs, destitution ou changement de conseils municipaux (Le Monde, 22 mai). Le pouvoir met bon nombre de maires CHP élus devant un choix draconien : démissionner de leur parti et rejoindre l'AKP ou faire face à des poursuites judiciaires et aller en prison.
Le chantage a fonctionné et nombre de maires CHP ont tourné casaque pour garder leur poste. D'autres ont résisté et ils sont soit déjà destitués et embastillés, soit en voie de l'être. Par le biais d'une justice instrumentalisée, le pouvoir a pu ainsi retourner les résultats des urnes qui lui étaient défavorables. Il retrouve aussi à la tête du CHP son opposant préféré, « l'éternel loser », que le président turc aime tant rudoyer et « puncher » dans ses discours électoraux.
Le 24 mai, des centaines de policiers antiémeute ont pris d'assaut le siège du CHP à Ankara. Des policiers casqués et équipés de boucliers sont entrés de force dans les locaux, cassant portes et fenêtres, pour déloger par la force le leader du CHP Özgür Özel, son équipe de direction et des centaines de leurs partisans qui s'étaient enfermés dans ce bâtiment pour le défendre. Les dirigeants élus, pour la plupart députés, se sont alors dirigés vers le Parlement.
Le 30 mai, devant une foule immense rassemblée au centre d'Ankara, Özgür Özel, 51 ans, a dénoncé un « coup d'État » manigancé par le pouvoir et fustigé « les autocrates au pouvoir » qui ont attaqué son parti et le système démocratique tout entier. L'ancien maire d'Istanbul a aussi, sur son compte X, dénoncé « un coup dur pour le CHP, un coup dur pour la Turquie, un coup dur pour la démocratie ».
Le même jour, devant le siège du CHP, Kılıçdaroğlu s'adressait à une poignée de collaborateurs et quelques centaines de fidèles, lisant un texte écrit où il condamnait la direction du parti qui lui a succédé et la corruption qui selon lui se serait généralisée. Il a promis la convocation d'un congrès pour élire une nouvelle équipe, sans donner de date précise.
La principale formation de l'opposition turque est désormais plongée dans une crise existentielle. Les deux camps en conflit semblent irréconciliables. Au congrès de novembre 2023, Özgür Özel avait été élu avec 812 voix contre 536 à Kemal Kılıçdaroğlu, soit une avance importante de 276 voix. Depuis, le rapport de force n'a cessé d'évoluer en faveur d'Özgür Özel qui peut compter sur le soutien de 111 députés sur les 138 que compte le CHP. Son rival en a moins de 20, quelques députés préférant pour l'heure rester neutres.
Selon un sondage de l'Institut Konda, seuls 5 % des électeurs du CHP sont favorables au retour de Kılıçdaroğlu à la tête de leur parti (Le Monde, 31 mai). Le seul moyen de sortir de l'impasse actuelle serait d'organiser un nouveau congrès pour renouveler la direction du parti. Pour cela il faudra recueillir des signatures auprès des délégués à travers le pays. Une autre option consisterait à forcer la tenue d'un congrès dans un délai de 45 jours par une démission collective du conseil du parti. 35 des 57 membres de ce « parlement » du parti soutiennent Özgür Özel qui doit en convaincre 3 ou 4 autres pour atteindre les deux tiers de voix nécessaires pour parvenir à un vote sur une démission collective.
Élu président du groupe parlementaire du CHP à l'Assemblée nationale turque, Özgür Özel mobilise son équipe pour explorer à fond les deux pistes afin de convoquer un congrès dans les meilleurs délais. Son rival, Kılıçdaroğlu, cherche à gagner du temps, à utiliser jusqu'au bout les moyens juridiques que la justice turque met à sa disposition, ainsi que les moyens logistiques et financiers qu'il contrôle désormais en tant que chef « légal », à défaut d'être légitime, du CHP, sous le regard malicieux du président Erdogan, passé maître dans l'art de l'ingénierie et de la manipulation politiques.
Le CHP qui était resté silencieux lorsque le pouvoir destituait les maires kurdes élus après chaque élection municipale depuis 2016 découvre avec amertume que les procédés de diabolisation et de liquidation politique des opposants ne sont plus réservés aux partis d'opposition kurdes mais désormais à toute forme d'opposition politique, sociale, syndicale, intellectuelle par un régime affaibli, contesté, qui se « poutinise » de plus en plus.
Cependant, cette « poutinisation » ébranle la fragile confiance des investisseurs étrangers dont l'économie turque a tant besoin. Le jour de la décision judiciaire révoquant la direction du CHP, le ministre turc des Finances, Mehmet Şimşek, était à Londres pour une réunion avec de potentiels investisseurs. Celle-ci s'est soldée par un fiasco et la bourse turque a clôturé en baisse de 6,1 %, suscitant en moins de deux heures 14 milliards de dollars de pertes. Lors de l'arrestation du maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu, les marchés avaient également réagi avec une forte baisse et la Banque centrale avait dû injecter en quelques jours environ 40 milliards de dollars pour soutenir la livre turque qui décrochait. Un euro vaut actuellement plus de 53 livres turques alors qu'il valait 2 LT en 2010.
Pour donner le change, le pouvoir consent parfois à faire quelques gestes d'apaisement. Ainsi, les 576 manifestants arrêtés lors de la célébration du 1er mai ont été relâchés plus tard. Un journaliste de la Deutsche Welle, Alican Uludağ, a été remis en liberté conditionnelle le 21 mai, trois mois après le début de sa détention à Istanbul. Il reste cependant poursuivi pour « insulte au président » et « diffusion publique de fausses informations ». Le président turc qui avait pris, le 22 mai, un décret ordonnant la fermeture de l'université Bilgi d'Istanbul, réputée libérale, est revenu deux jours plus tard sur sa décision qui avait suscité un tollé général dans le monde universitaire.
Sur le front kurde, le « processus » de « paix » et du désarmement du PKK s'enlise. Quelques déclarations des uns et des autres mais aucune mesure concrète à noter. Deux membres de la direction du PKK à Qandil, Mustafa Karasu et Serdar Avesta, ont déclaré qu'aucun progrès réel ne serait possible tant que le statut de leur chef, Abdullah Öcalan, ne serait pas clarifié et qu'il ne disposerait pas des conditions nécessaires pour travailler librement.
En réponse, le chef du Parti de l'action nationaliste (MHP), extrême droite, Devlet Bahçeli, initiateur du « processus », a proposé qu'Abdullah Öcalan joue un rôle officiel de « coordinateur du processus de paix et de la transition politique ». Sans la reconnaissance d'un statut officiel d'Öcalan, il sera impossible d'avancer, affirme-t-il.
Dans ce savant partage de rôles où Bahçeli joue le rôle du gentil partenaire, l'AKP continue de défendre une approche de fermeté exigeant le désarmement du PKK avant toute réforme légale dont le contenu éventuel et le calendrier restent inconnus.
La députée du parti pro-kurde DEM, Gülistan Kılıç Koçyiğit, constate que le processus « marque une pause, mais pas un arrêt complet » et juge « irréaliste » l'exigence gouvernementale d'un désarmement total immédiat du PKK sans avancées démocratiques réelles.
Le 24 mai, une délégation du DEM a rendu visite à Öcalan dans sa prison d'İmralı. Elle a rendu public le 25 mai le message du chef du PKK qui met en garde contre tout nouveau retard dans le conflit kurde. « Il est bien sûr important que tout ce qui est entrepris le soit sur une base légale. Mais prolonger l'attente ne produit que des risques. Nous n'avons pas de temps à perdre », affirme notamment Öcalan qui ajoute : « Une réglementation légale nous fera entrer dans une véritable construction politique (...). La démocratisation est un besoin vital et le succès du processus nous rapprochera de cet objectif. »
Réagissant à l'actualité politique, il dénonce le chaos survenu le jour de cette visite, le 24 mai, au siège du CHP : « Est-il concevable, en démocratie, de pénétrer au siège d'un parti en enfonçant sa porte à coups de masse ? Les pratiques et les événements qui visent le Parti républicain du peuple sont liés à l'absence de démocratie » (AFP, 25 mai).
Certains députés kurdes mettent en avant la question des droits linguistiques et culturels des 26 millions de Kurdes en Turquie. Pour eux, le fameux « processus » ne peut se limiter au désarmement du PKK et à des mesures d'accompagnement.
Pour la députée DEM de Şırnak, Newroz Uysal Aslan, le statut accordé à la langue kurde déterminera en grande partie le sort du « processus » lui-même. Elle affirme que son parti a présenté plusieurs propositions visant à supprimer les restrictions frappant les journaux, les livres, la musique, les universités, les hôpitaux, les tribunaux, les financements culturels et les services publics en langue kurde.
« Les droits linguistiques kurdes ne peuvent être réduits aux émissions de la chaîne publique TRT Kurdî ou à quelques cours optionnels, puisque l'enseignement dans la langue maternelle et la reconnaissance officielle du kurde restent toujours absents », souligne la députée qui rappelle que le kurde continue d'être désigné dans les minutes du Parlement comme « une langue autre que le turc » ou remplacé par des points de suspension, ce qui démontre que les politiques de négation linguistique se poursuivent.
On apprend par ailleurs qu'à la prison de haute sécurité de Sincan n° 2 d'Ankara, plusieurs détenus ont signalé que leur correspondance en kurde était bloquée à moins qu'ils paient des frais de traduction. L'association des détenus a saisi les associations de défense des droits de l'homme, estimant que ces restrictions affaiblissent encore davantage les rares moyens de communication dont disposent les prisonniers soumis à un régime d'isolement strict.
Dans ce paysage politique sombre, la population kurde a trouvé un motif de réjouissance dans les performances du club de football de Diyarbakır, Amedspor. Malgré ses moyens financiers modestes, les multiples obstacles dressés sur son chemin et les campagnes de racisme anti-kurde qui le visent lors de ses déplacements, Amedspor a validé le 2 mai son billet pour la 1re division, une victoire qui va bien au-delà du football et touche toute la communauté kurde au cœur.
« À peine le match terminé, une clameur a résonné de ville en ville dans le sud-est du pays comme dans les grandes villes de l'ouest, telle Istanbul où la communauté kurde très présente a défilé sous les bannières aux couleurs rouge et verte du club et du drapeau kurde », écrit l'AFP dans une dépêche du 2 mai.
« Toute la ville est dans la rue », témoigne le correspondant de l'AFP à Diyarbakır où Amedspor est « un trésor de famille ». Selon le président du club, Nahit Eren, Amedspor est plus qu'une simple équipe de football : « c'est une identité, des couleurs, des valeurs et des prises de position ».
Selon la députée du parti DEM, Ceylan Akça, « qu'il gagne ou non, le club continuera d'être le ciment des Kurdes dispersés dans la région et à travers le monde ».
Ancien footballeur, le président turc a tenu lui aussi sur X à « féliciter de tout cœur Amedspor qui représentera notre Diyarbakır la saison prochaine en Süper Lig et mes frères kurdes » (AFP, 2 mai).
Le Premier ministre irakien désigné le 27 avril par le Cadre de la coordination, alliance des partis chiites majoritaires au Parlement, disposait d'un délai légal de 15 jours pour former son cabinet. C'est ce qu'il a réussi à faire au terme de longues tractations avec ses partenaires chiites, les partis kurdes et les factions arabes sunnites.
Le 14 mai, quatorze membres du nouveau gouvernement, qui doit compter vingt-trois ministres, ont obtenu la confiance de la majorité absolue du Parlement. Les autres portefeuilles ministériels seront attribués au fur et à mesure des résultats des négociations en cours et, une fois pourvus, ils devront être soumis un à un au vote de confiance et de ratification du Parlement.
La majorité des ministres ayant été approuvés par le Parlement dans les délais prévus par la Constitution, le nouveau gouvernement fédéral irakien est constitutionnellement investi et légitime. La répartition des postes ministériels suit généralement un usage bien établi. Le Premier ministre Ali al-Zaidi, chiite, aura deux vice-premiers ministres : l'un kurde, proposé par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), l'autre arabe sunnite issu de l'une ou l'autre des deux coalitions arabes sunnites. Le poste de ministre des Affaires étrangères revient à Fouad Hussein, du PDK, qui occupait déjà cette fonction dans le gouvernement sortant. Le PDK obtient aussi le Ministère des municipalités, du logement et de la reconstruction.
Un Kurde proposé par l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), Khaled Shwani, est nommé ministre de la Justice tandis qu'une autre Kurde, Serwa Ebdulwahîd issue du Parti Nouvelle Génération, allié de l'UPK, devient Ministre de l'Environnement.
La coalition arabe sunnite Taqaddum (progrès) obtient les ministères de l’Education et de l’Industrie, les ministères du Pétrole, de l’Electricité et de l’Agriculture sont attribués à l’autre coalition arabe sunnite, l’Alliance Azem tandis que les autres portefeuilles sont partagés par les divers partis chiites.
Le programme gouvernemental de M. Zaidi a été présenté aux élus mais pas encore rendu public. Dans un contexte régional conflictuel où le détroit d'Ormuz reste toujours fermé, l'Irak, dont l'économie est très dépendante de ses exportations de pétrole, aura beaucoup de mal à boucler son budget et à faire face à ses dépenses de fonctionnement comme le paiement des salaires. Le nouveau gouvernement est de plus soumis à de fortes pressions américaines pour qu'il désarme les milices chiites pro-iraniennes que Washington considère comme des organisations terroristes. Elles n'ont cessé d'attaquer les bases militaires américaines et les installations civiles et diplomatiques en Irak, au Kurdistan et dans les pays voisins. Les États du Golfe exigent également le désarmement de ces milices qui bombardent à coups de drones et de missiles des cibles à l'intérieur de leur territoire.
Bagdad semble prendre très au sérieux les menaces de sanctions de Washington. Le 5 mai, un haut responsable américain a déclaré que les États-Unis ne reprendront les transferts financiers en Irak et leur assistance en matière de sécurité que lorsque Bagdad aura pris des "mesures concrètes" contre les milices armées pro-iraniennes (AFP, 6 mai). La reprise du soutien américain suppose "l'expulsion des milices terroristes de toute institution étatique, la coupure de leur financement par le budget irakien et le refus du versement de salaires à leurs combattants", précise ce haut responsable cité par l'AFP (6 mai). Selon ce dernier, les installations américaines en Irak ont subi plus de 600 attaques depuis le début de la guerre avec l'Iran et "certains éléments de l'État irakien ont continué d'assurer une couverture politique, financière et opérationnelle à ces milices terroristes".
Le mois dernier, les États-Unis avaient suspendu la livraison de dollars à Bagdad ainsi que des programmes de coopération militaire afin de forcer l'Irak à démanteler les milices pro-iraniennes.
De son côté, le président français s'est entretenu le 3 mai avec le nouveau Premier ministre irakien Ali al-Zaidi, dont la tâche sera "décisive pour l'avenir de l'Irak, dans un contexte régional particulièrement exigeant". Selon le président Macron, "un Irak stable, souverain et pleinement acteur de son destin est essentiel pour la sécurité du Moyen-Orient comme de l'Europe".
Dès sa prise de fonctions, le nouveau ministre irakien du Pétrole, Bassem Muhammed Khudair, a affirmé, le 16 mai, que les exportations de pétrole de l'Irak par le détroit d'Ormuz ont quasiment été divisées par dix en avril par rapport aux mois d'avant-guerre. "L'Irak exportait auparavant 93 millions de barils par mois via le détroit d'Ormuz, mais en avril nous n'en avons exporté que 10 millions, à cause de la guerre", a-t-il ajouté (AFP, 16 mai).
L'Irak exportait auparavant quelque 3,5 millions de barils par jour et les revenus des exportations de pétrole représentent 90 % des recettes budgétaires de l'État. Privé de ressources, l'Irak a lancé une noria d’environ un millier de camion-citerne par jour vers le port de Banias de la Syrie afin de poursuivre ses exportations, mais les volumes restent très modestes par rapport à ceux permis par la voie maritime. Il utilise aussi l'oléoduc reliant le Kurdistan au port turc de Ceyhan pour exporter environ 250.000 barils par jour.
L'autre événement majeur du mois a été la découverte dans le désert irakien d'une base secrète établie par Israël pour mener certaines de ses opérations contre l'Iran. L'affaire a été révélée par le Wall Street Journal, le 9 mai. Selon le quotidien américain, Israël avait construit ce poste militaire clandestin avec l'aval des États-Unis peu avant la guerre contre l'Iran. La base abritait des forces spéciales et servait de plateforme logistique pour son armée de l'air.
Elle comprenait également des équipes de recherche et de sauvetage positionnées pour porter assistance aux pilotes israéliens abattus.
Des sources sécuritaires irakiennes ont confirmé l'information à l'AFP le 10 mai : "Des forces israéliennes ont établi une base sur une piste d'atterrissage désaffectée, construite par Saddam Hussein, dans le désert de Nadjaf", dans le sud du pays, mais "il n'y a plus de forces sur place". Un autre responsable irakien a confirmé à l'AFP la présence sur le site d'hélicoptères CH-47 Chinook, du matériel, notamment un radar, aurait été laissé sur place. L'Irak a protesté auprès de la coalition internationale de lutte contre Daech et affirme que « ces questions ont été réglées par l'État irakien (...) la voie diplomatique a été l'approche stratégique privilégiée » (Le Monde, 12 mai).
Le Parlement irakien a convoqué les ministres de la Défense et de l'Intérieur pour avoir des explications. L'opinion arabe et l'Iran qui n'ont eu de cesse ces dernières années d'accuser injustement le Kurdistan d'abriter des installations israéliennes découvrent des bases militaires secrètes israéliennes dans le désert de Nadjaf, à quelques encablures des lieux saints chiites.
Le Kurdistan a subi en mai, malgré le cessez-le-feu, 21 attaques de drones et de missiles qui ont fait 9 blessés dans les camps des partis kurdes iraniens. Les attaques ont été annoncées et revendiquées par des Gardiens de la révolution iraniens qui affirment "frapper des groupes liés aux États-Unis et à Israël".
Trois des principaux partis kurdes iraniens en exil au Kurdistan irakien ont démenti le 19 mai les accusations de l'Iran selon lesquelles ils auraient essayé de faire entrer en Iran "une importante cargaison d'armes et de munitions américaines". "Les informations sur des expéditions d'armes sont complètement fausses et ne servent que de prétexte à l'Iran pour poursuivre ses attaques de drones et de missiles sur le Kurdistan", a déclaré un porte-parole (AFP, 19 mai). Depuis le début de la guerre, le Kurdistan a subi 856 attaques de drones et de missiles d'Iran et des milices chiites pro-iraniennes.
Par ailleurs, le procès devant la cour d'appel irakienne de Russafa de l'un des pires exécutants de la campagne génocidaire d'Anfal, Ajaj Ahmad Hardan al-Tikriti, a suscité une vive émotion au Kurdistan, remuant des plaies encore vives de cette terrible période. 26 survivants ont témoigné devant la cour contre ce tueur et violeur en série qui officiait dans la sinistre prison de Nugra Salman. Pour un résumé de ces témoignages voir Rudaw du 7 mai dans notre revue de presse.
La situation politique au Kurdistan reste bloquée. L'UPK qui s'est alliée à la troisième formation parlementaire, Nouvelle Génération, revendique la formation d'un gouvernement de coalition où cette nouvelle alliance qui dispose de 38 sièges obtiendrait la moitié des postes ministériels, l'autre moitié devant revenir au PDK qui a 39 sièges au Parlément du Kurdistan qui en compte 100. Les pourparlers devraient reprendre en juin.
Dans le cadre de l'intégration progressive des Kurdes aux institutions civiles et militaires du nouveau régime syrien, des comités locaux formés par une Autorité électorale nommée par Damas ont « élu » le 24 mai 11 « députés » dont 8 Kurdes et 3 Arabes pour représenter au futur « Parlement » syrien les territoires à forte majorité kurde comme la province de Hassaké, Kobané, Qamishli et Dêrik.
Le collège électoral comprenant 200 membres à Qamishli a désigné 4 « députés », celui de 198 membres de Hassaké a désigné 3 « députés », celui de 100 membres de Kobané 2 « députés » et celui de Dêrik 2 « députés ». Selon plusieurs témoignages certains candidats auraient été désignés avant même le début du vote.
Les partis kurdes syriens se sont tenus à l'écart de cette consultation singulière en ne présentant pas de candidats. Ils ont tous rejeté, le 25 mai, dans un communiqué, la désignation comme députés de « ces personnes ne représentant qu'elles-mêmes », dénonçant « une logique d'exclusion et de marginalisation » (AFP, 25 mai). Ils réclament l'organisation dans les meilleurs délais d'élections parlementaires au suffrage universel qui devraient permettre à la population kurde d'être représentée au prorata de son importance numérique par environ 40 députés sur un total de 240 membres du futur Parlement syrien. Seul un Parlement élu au suffrage universel direct peut se prévaloir de légitimité démocratique et populaire. Ce point de vue est également partagé par les minorités druze, arménienne, syriaque et alaouite du pays.
Le nouveau régime syrien, issu d'un coup de force et soutenu par une coalition disparate de milices islamistes, cherche ainsi à se donner un vernis de légitimité populaire tout en refusant le risque d'organiser de véritables élections. C'est ainsi qu'en octobre dernier une Haute commission électorale créée par le président syrien par intérim avait mis en place des comités locaux regroupant au total moins de 5000 "grands électeurs" proches du régime qui ont "élu" les deux tiers des 240 membres du "Parlement" du régime. Les régions à majorité kurde et druze avaient été exclues de ce processus "pour des raisons de sécurité". La région druze de Soueida refuse d'ailleurs toujours la tenue d'un tel scrutin sur son territoire.
Le futur "Parlement" comptera 170 membres désignés par des comités locaux et 70 membres qui doivent être nommés directement par le président par intérim al-Charaa. Le mandat de ce "Parlement" désigné est de deux ans et demi, renouvelable. Aucun calendrier n'est avancé pour une éventuelle transition démocratique passant par l'élection d'une assemblée constituante chargée d'élaborer une nouvelle constitution. Le nouveau régime se contente d'une "Déclaration constitutionnelle" sommaire accordant l'essentiel des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire au président par intérim.
C'est dans ce contexte particulier que les représentants kurdes multiplient les réunions avec les dirigeants de Damas pour la mise en œuvre progressive des accords kurdo-syriens du 29 janvier dernier sur l'intégration de leurs forces et de leurs institutions civiles. Une bonne partie des déplacés du canton d'Afrin a pu regagner ses foyers. Leurs maisons, leurs commerces et leurs terres sont encore parfois occupés par des miliciens arabes qui exigent des rançons, des "compensations" pour partir. Les litiges et contentieux sont légion. Selon un responsable kurde local, Fouad Mannan, cité dans un reportage du Monde du 6 mai, il resterait encore 10.000 familles déplacées en attente de retour.
La question de la libération de près de 300 prisonniers de guerre kurdes n'a guère avancé en mai, celle de l'intégration éventuelle des unités de protection des femmes non plus. Les forces kurdes contrôlent encore un poste frontalier avec le Kurdistan irakien et le camp de Roj où sont détenus des proches des djihadistes de l'État islamique. Les pays concernés rechignent toujours à rapatrier leurs ressortissants. Mais après maints démêlés, un groupe de 13 Australiens, quatre femmes et neuf enfants, suivi d'un autre de sept femmes et neuf enfants ont pu finalement regagner leur pays en mai (AFP, 26 mai). Les autorités australiennes n'ont procédé à aucune arrestation à l'arrivée de ces épouses et enfants de Daech, se contentant d'une fouille de leurs effets personnels et de leurs téléphones. Des investigations pourraient avoir lieu ultérieurement.
En l'absence des forces kurdes et de la surveillance aérienne américaine, les cellules dormantes de Daech se manifestent çà et là par des attaques. Le 11 mai, deux soldats syriens ont été tués et d'autres blessés dans « une attaque perpétrée par des inconnus » contre un car militaire sur la route reliant Ras al-Aïn/Serê Kaniyê, sous occupation turque, à la localité d'Aïn Issa (AFP, 11 mai).
Quelques jours plus tôt, le 2 mai, l'armée jordanienne avait déclaré avoir "mené une opération de dissuasion visant plusieurs sites utilisés par des trafiquants de drogue et d'armes" le long de la frontière syro-jordanienne dans la province à majorité druze de Soueida. Selon la télévision publique syrienne, l'armée jordanienne a "probablement ciblé un quartier général contenant des armes et des drogues contrôlées par des groupes rebelles dans le village de Shabba, à Soueida", sans préciser de quels "groupes rebelles" il s'agissait (Le Monde, 3 mai).
À signaler aussi la visite du général Mazlum Abdi à Erbil où il a été chaleureusement reçu par le président Nechirvan Barzani le 27 mai. Au cours de leur entretien, le chef des forces kurdes syriennes a exprimé "ses remerciements et son appréciation pour le soutien constant du président Barzani et des leaders de la Région du Kurdistan pour les droits des Kurdes et d'autres composantes en Syrie". Le président Barzani, de son côté, a souligné "la nécessité du dialogue et de la compréhension entre les partis kurdes syriens afin de régler leurs problèmes avec Damas" (Rudaw, 27 mai).

