Après avoir menacé l'Iran des foudres d'une « destruction totale » le président américain Donald Trump a annoncé dans la soirée du 7 avril un cessez-le-feu de deux semaines « à la demande pressante du Pakistan » pour donner une chance à la diplomatie. Ce cessez-le-feu est, selon lui, « assujetti à l'accord de la République d'Iran pour une ouverture complète, immédiate et sécurisée du détroit d'Ormuz ».
Cette annonce faite une heure avant le délai de 20h, heure de Washington, qu'il avait fixé pour que l'Iran ouvre le détroit d'Ormuz à la libre circulation était précédée d'une déclaration sur les réseaux sociaux du Premier ministre pakistanais affirmant que des efforts diplomatiques « progressaient constamment, fortement et puissamment avec le potentiel de conduire à des résultats substantiels ». Il a demandé au président Trump de prolonger le cessez-le-feu de deux semaines et à l'Iran d'ouvrir le détroit d'Ormuz pendant ces deux semaines.
Les Iraniens qui s'attendaient à des bombardements américains dévastateurs ont acquiescé avec soulagement au cessez-le-feu non sans avoir crié victoire. Le président Trump, qui de son côté, s'est déclaré victorieux et affirmé que l'Amérique avait atteint tous ses objectifs et même bien au-delà des attentes puisque l'Iran n'avait plus ni marine, ni aviation, ni radars ni défense anti-aérienne et que sa direction politique et militaire était décapitée. Il a désigné le vice-président Vance pour mener les négociations de paix avec l'Iran à Islamabad. La délégation iranienne, était dirigée par le président du Parlement, Mohammed Bagher Ghalibaf, un vétéran des Gardiens de la révolution et pivot du régime. Après 21h d'interminables tractations, les deux délégations se sont quittées le 12 avril sans parvenir à un accord tant leurs positions étaient éloignées, Washington exigeant une quasi-capitulation de l'Iran, l'ouverture à la libre circulation du détroit d'Ormuz, la remise de plus de 400 kg d'uranium enrichi, le renoncement à toute forme d'enrichissement d'uranium en contrepartie de la fourniture gracieuse par les États-Unis de l'uranium faiblement enrichi pour les centrales nucléaires et les usages médicaux.
La délégation iranienne a jugé les demandes américaines « maximalistes » et « non raisonnables ». Le président iranien Massoud Pezeshkian a affirmé sur les réseaux sociaux qu'un accord peut être obtenu si Washington « abandonne son approche maximaliste et respecte les droits du peuple iranien ». Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, « les États-Unis doivent apprendre qu'ils ne peuvent pas dicter leurs conditions à l'Iran ». Mais « ce n'est pas trop tard pour apprendre », a-t-il ajouté. Selon le négociateur en chef iranien les négociations ont échoué parce que les Américains n'ont pas réussi à gagner la confiance des Iraniens [New York Times, 12 avril).
C'est la première fois depuis la création de la République islamique, en 1979, que des pourparlers directs d'un tel niveau avaient lieu entre Américains et Iraniens. Leur échec laisse le président américain devant des options des plus difficiles : une escalade avec des bombardements massifs des infrastructures comme des centrales électriques et des ponts pour mettre le régime iranien à genoux au risque d'aliéner la population civile iranienne victime de la guerre et du régime ? Mettre en place un blocus prolongé des ports iraniens pour paralyser l'économie iranienne mais au risque d'asphyxier dans le même temps les pétromonarchies du Golfe très dépendantes de leurs exportations du pétrole et du gaz par le détroit d'Ormuz ?
Les Gardiens de la révolution qui ont réussi à abattre le 5 avril un avion de guerre américain grâce sans doute à de nouveaux missiles sol-air portables acquis auprès des Chinois ou des Russes poussent pour une poursuite de la guerre, convaincus que les Américains seront vite lassés sous la pression de leur opinion publique et du coût économique de la guerre. Les généraux qui dirigent désormais l'Iran sous le couvert de « directives » émanant d'un ayatollah Mojtaba Khamenei invisible et inatteignable prétendent infliger une défaite mémorable à l'armée américaine, ce qui consoliderait et légitimerait leur pouvoir. Le coût de cette guerre de 40 jours devient un élément de plus en plus omniprésent dans le débat public. Lors de leur audition par le Congrès, le 29 avril, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth et le général Dan Caine, le président du Comité conjoint des chefs d'état-majors (Joint Chiefs of Staff) ont affirmé que la guerre contre l'Iran avait coûté 25 milliards de dollars (New York Times, 29 avril). Mais cette guerre a surtout réduit sensiblement les stocks d'armes critiques comme des missiles. Dans cette guerre les militaires ont utilisé 1.100 missiles JASSM-ER dont chaque unité coûte 1,1 million de dollars et il n'en resterait plus qu'environ 1.500 dans les stocks. Les missiles d'interception Patriot dont chaque pièce coûte 4 millions de dollars, des Tomahawks à 3,6 millions de dollars la pièce ont été utilisés en grand nombre pour intercepter des missiles et drones iraniens à bas coût ou attaquer des cibles militaires. Leur remplacement prendra du temps car les industriels américains ne produisent que 600 intercepteurs Patriot par an.
Bref, la guerre pourrait s'arrêter bientôt faute de munitions adéquates suffisantes côté américain. Les Iraniens, eux, disposeraient encore d'environ 70% de leurs stocks de missiles et de drones bon marché ainsi que d'une flottille de plusieurs centaines de bateaux « moustiques », de petites vedettes rapides qui peuvent causer des dommages aux navires civils et aux pétroliers. L'Iran dispose donc d'une capacité de nuisance suffisante pour bloquer le détroit d'Ormuz et asphyxier les pétromonarchies du Golfe, voire prendre en otage l'économie mondiale pendant une période indéterminée. La carte du détroit d'Ormuz s'avère être une arme de dissuasion massive aussi redoutable que la bombe atomique que l'Iran s'efforce depuis des décennies de se doter pour assurer la survie de son régime.
Le Fonds monétaire international affirme que la croissance mondiale va ralentir. Les prix des carburants ont connu des hausses qui affectent lourdement les économies des pays pauvres, notamment d'Afrique et d'Asie du Sud-Est. Un choc gaziers craint ne s'est pas encore concrétisé, mais il pourrait advenir.
Les dégâts causés par les bombardements israélo-américains en Iran sont estimés à 229 milliards d'euros par le gouvernement iranien (Le Monde, 15 avril).
L'économie iranienne est en ruine. Faute d'internet, coupé depuis le début de la guerre, nombre d'entreprises licencient. Les fonctionnaires ne sont pas payés. L'inflation atteint des sommets et la monnaie iranienne est en chute libre. Mais les généraux qui gouvernent désormais le pays attribuent toutes ces difficultés de la vie quotidienne des Iraniens à la guerre. Les contestataires et opposants supposés sont durement réprimés. Les exécutions sont intensifiées. Déjà, avec 1639 exécutions recensées en 2025, l'Iran avait battu ses propres records macabres. Le Monde du 9 avril souligne « l'amertume et la colère des Iraniens : le geôlier n'a pas changé, mes amis, et nous sommes tous dans la file de la mort ».
Un second tour de négociations qui devait avoir lieu le 21 avril, avant l'expiration du cessez-le-feu, à Islamabad a finalement été annulé. Les Iraniens refusent de négocier sous la contrainte et exigent au préalable la levée du blocus américain dans le détroit d'Ormuz. Le président américain refuse de lever le blocus des ports iraniens qui lui paraît plus efficace que la guerre. Le 22 avril, il a décidé de prolonger le cessez-le-feu de façon unilatérale, sans donner de nouveau délai. Il affirme attendre que les différents courants du régime iranien, sécuritaire et politique, parviennent à une « proposition unifiée » (Le Monde, 22 avril). Des pourparlers indirects par l'intermédiaire du Pakistan semblent se poursuivre en coulisses. On entre dans une période de « ni guerre ni paix ». Les dirigeants iraniens jouent la montre, le président américain, qui s'est déjà à maintes reprises déclaré « victorieux » est pressé d'obtenir une « victoire totale et définitive » qui lui permettrait de passer à autre chose. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Araghchi, a effectué une tournée diplomatique au Pakistan, en Oman et à Moscou à la recherche d'appuis pour sortir de l'impasse. Une trentaine de pays réunis autour de la France et du Royaume-Uni se préparent à assurer la libre circulation dans le détroit d'Ormuz après la fin de la guerre, une fin des hostilités incertaine car les parties au conflit s'emploient à préparer la reprise des hostilités si les ultimes tentatives de recherche d'un compromis acceptable n'aboutissent pas.
À signaler qu'au beau milieu de cette période agitée, la diplomatie française est parvenue à obtenir la libération de deux otages français Cécile Kohler et Jacques Paris, détenus depuis 2022. Libérés le 5 avril, ils ont été exfiltrés vers Bakou d'où ils ont pu rejoindre Paris le 7 avril pour la plus grande joie de leur famille et de leurs proches (Le Monde, 8 avril). En échange, une Iranienne poursuivie et condamnée pour apologie du terrorisme, Mahdich Esfandiari, a pu regagner l'Iran.
À noter aussi, le déploiement au Kurdistan iranien des milices chiites irakiennes Hachd al-Chaabi, notamment dans les provinces de Kermanshah, Ravansar, Javanroud et Marivan, pour venir en aide aux Gardiens de la révolution mobilisés sur le front de guerre. Les milices sont chargées de surveiller et de terroriser la population kurde. Les ONG des droits de l'homme Hengaw et Kurdistan Human Rights Network (KHRN) rapportent de nombreuses arrestations à Bokan, Sanandaj, Piranshahr. Les prisonniers kurdes Mohammad Heydari et Aber Sharafi ont été exécutés dans la prison de Kermanshah le 15 avril, une dizaine d'autres Kurdes ont été condamnés à mort à Mahabad et à Téhéran.
Après près de cinq mois de conciliabules et de tractations le Parlement irakien a, le 11 avril, élu une personnalité kurde, Nizar Amedi, président de la République, à l'issue du deuxième tour du scrutin, avec 227 voix sur 300. Les partis kurdes n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur une candidature unique pour le poste, plutôt honorifique, qui d'après un usage établi depuis l'établissement de la démocratie parlementaire en Irak, en 2005, revient à une personnalité kurde. Conformément à un accord convenu entre les deux principales formations politiques kurdes, le PDK et l'UPK, son premier titulaire fut Jalal Talabani. Après le décès de celui-ci ses successeurs Fouad Massoum, Barham Salih et Abdul Latif Rashid étaient tous issus des rangs de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK). Arguant de l'évolution des rapports de force au cours des élections récentes, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) qui a obtenu un plus grand nombre de sièges à la fois au Parlement du Kurdistan et à celui de Bagdad revendiquait ce poste au nom de la légitimité démocratique. Mais l'UPK, soutenue par l'Iran, a su trouver suffisamment d'alliés parmi les partis chiites arabes pour faire élire son candidat.
Né en 1968 à Amadiya, capitale de l'ancienne principauté kurde de Bahdinan, Nizar Amedi a choisi, dès son jeune âge, de rejoindre les rangs de l'UPK alors que sa région d'origine était et reste encore un bastion du PDK. Il y a fait sa carrière politique sous la protection de Jalal Talabani. Il fut ensuite conseiller de ses successeurs à la présidence de la république, Fouad Massoum et Barham Salih, avant de devenir ministre de l'Environnement, entre 2022 et 2024, dans le gouvernement du Premier ministre sortant Mohammed Chia al-Soudani. Peu connu du grand public kurde et irakien, il est appelé à jouer un rôle plutôt protocolaire.
La première décision du nouveau président a été de désigner, au terme des quinze jours prévus par la Constitution, un Premier ministre, le 27 avril. Il s'agit d'Ali al-Zaidi, proposé par le Cadre de la coordination, alliance des factions chiites majoritaires au Parlement. Considéré comme une figure de compromis, al-Zaidi est peu connu des milieux politiques. Homme d'affaires, banquier et propriétaire d'une chaîne de télévision, il a en principe, tout pour plaire au président américain qui s'était publiquement opposé à la désignation du candidat favori l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki. Il dispose de 30 jours pour former son cabinet qui doit être investi par un vote du Parlement. S'il est confirmé il aura à faire face à des défis redoutables dont celui de rétablir des relations de confiance avec Washington sans provoquer des réactions hostiles de l'Iran et des milices chiites irakiennes qui lui sont dévouées. Le désarmement de celles-ci est d'ailleurs l'une des conditions posées par l'administration américaine pour un partenariat politique et économique stable.
Le nouveau Premier ministre devra également rétablir les relations endommagées de l'Irak avec les pays du Golfe, qui ont protesté contre les attaques menées sur leur territoire par des milices chiites irakiennes soutenues par l'Iran. Le Kurdistan qui a été, lui-aussi, victime des attaques de ces milices exige également de Bagdad de les mettre au pas.
Les défis économiques sont également redoutables. La guerre et la fermeture du détroit d'Ormuz bloquent en grande partie les exportations du pétrole irakien. Or celles-ci représentent environ 90% des recettes budgétaires du pays. Et faute de gouvernement l'Irak n'a pas encore adopté de budget pour 2026.
L'attitude du nouveau Premier ministre envers le Kurdistan sera également suivie de près. Les responsables politiques kurdes espérent que cet homme qui n'est pas issu du sérail politique chiite et qui semble pragmatique sera en mesure de régler de nombreux litiges financiers et politiques qui les opposent à Bagdad.
Le Kurdistan se remet progressivement des effets déstabilisateurs et destructeurs de la guerre de 40 jours. Malgré le cessez-le-feu décrété le 8 avril, 48 attaques de drones et missiles ont visé le territoire kurde. 37 d'entre elles ont ciblé des camps et des bases des partis kurdes iraniens. Le 14 avril, une attaque de drone a tué une combattante kurde, Ghazal Manlan, et blessé plusieurs autres dans un camp de Komala, près de Suleimaniyeh. Le 17 avril, une autre attaque iranienne contre un camp du PDKI dans la province d'Erbil a tué trois membres de ce parti : Neda Miri, Samira Allah-Yari et Shahin Azarbarzin. Le 22 avril, trois combattants du Parti de la Liberté du Kurdistan (PAK) ont été blessés à la suite d'une attaque de drone. L'Alliance des forces politiques du Kurdistan iranien, qui regroupe les principaux partis kurdes iraniens, a fermement condamné ces attaques contre les camps, y compris ceux de réfugiés civils, par des drones et missiles iraniens qui violent la souveraineté de l'Irak, du Kurdistan, et le droit international humanitaire qui assure la protection des réfugiés et des populations civiles.
Il est à noter que 75% de ces attaques intervenues après le cessez-le-feu sont l'œuvre des Gardiens de la Révolution iraniens, le restant celle des milices irakiennes pro-iraniennes. Les attaques d'avant le cessez-le-feu étaient à 68% lancées par ces dernières.
Au total, le Kurdistan a subi, depuis le début de la guerre, 695 attaques de drones et de missiles qui ont fait 22 morts et 107 blessés. Après le cessez-le-feu du 8 avril, les écoles et l'administration ont repris leurs activités normalement. La vie économique a retrouvé son cours normal. Le site gazier stratégique de Khor Mor, suspendu pendant la guerre a repris le 13 avril les opérations. Les sites de production de pétrole de DNO à Tawke et Peshkhabour ont redémarré dès le 9 avril. Le 23 avril, le ministère de l'Électricité du Kurdistan a affirmé que désormais près de 5,5 millions d'habitants, soit plus de 85% de la population de la Région du Kurdistan, disposent de l'électricité 24h/24, ce qui est sans précédent pour le Kurdistan et pour l'Irak. D'ici à la fin de l'année, grâce au projet en cours Rûnaki (Lumière) toute la population de la Région du Kurdistan pourra bénéficier d'un accès à l'électricité 7j/7 et 24h/24.
Sur le plan politique interne, la situation n'a guère évolué. Les deux principaux partis kurdes n'ont toujours pas trouvé de compromis pour former un gouvernement de coalition. Le Parlement est à l'arrêt. Pour sortir de l'impasse, des voix s'élèvent pour l'organisation de nouvelles élections.
Par ailleurs, le 17 avril, le conseil provincial de Kirkouk s'est réuni afin d'acter la démission du gouverneur kurde Rebwar Taha et d'élire un nouveau gouverneur, Mohammed Samaan Agha, chef du Front turkmène de l'Irak pour un mandat de deux ans. Le PDK avait décidé de boycotter cette réunion qui « décidant de l'avenir de Kirkouk sans en référer à la véritable volonté des représentants de la ville et aux voix de son peuple loyal nuit à la coexistence et aux acquis nationaux ». C'est la première fois dans l'histoire de Kirkouk qu'un Turkmène est nommé gouverneur. Un geste qui a été salué par la Turquie et devrait faciliter les relations compliquées de l'UPK avec Ankara.
L'une des premières mesures du nouveau gouverneur a été de réduire les pouvoirs à son prédécesseur kurde devenu son premier adjoint !
Selon l'accord convenu, le poste de gouverneur sera attribué dans deux ans à un Arabe puis, deux ans plus tard à nouveau à un Kurde.
Les partisans les plus enthousiastes du « processus de paix » ou de « désarmement du PKK » commencent à perdre leurs illusions. Malgré les affirmations récurrentes du président Erdogan assurant que « le processus d'une Turquie sans terreur suit son cours » aucun acte tangible n'a été enregistré depuis maintenant près d'un an et demi. Une commission ad hoc s'est réunie pendant des mois pour élaborer un rapport volumineux après l'audition de dizaines de responsables politiques, syndicaux, associatifs, militaires, etc. Mais ses propositions et préconisations, qui devaient faire l'objet de débats à l'Assemblée nationale afin d'être traduites en lois, restent toujours dans les tiroirs et aucun calendrier n'est prévu pour des réformes miroitées ou espérées.
Le 20 avril, la vice-présidente du groupe parlementaire du parti pro-kurde DEM Gülistan Kiliç Koçyiğit a déclaré que des mesures législatives étaient attendues pour la période d'après la fin du Ramadan mais que rien ne s'est produit. Elle a appelé tous les partis à assumer leurs responsabilités. Quelques jours plus tard, le 24 avril, le président du Parlement Numan Kurtulmuş a, de son côté, affirmé que la base légale pour les gens déposant leurs armes doit être clarifiée, que les partis doivent préparer des projets de loi et que le rapport de la Commission qu'il a présidée servirait de guide (road map). Mais il s'est abstenu prudemment d'avancer un calendrier. Le chef du Parti de l'Action nationaliste (MHP) Devlet Bahçeli qui avait été, en novembre 2024, l'initiateur de ce « processus » a appelé à un dialogue entre partis, pour avancer et demandé à nouveau la libération du leader kurde Selahattin Demirtaş, emprisonné depuis 2016 pour délit d'opinion et maintenu en détention malgré les arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme ordonnant sa libération immédiate. Il a aussi plaidé pour le retour à la tête de leurs municipalités des maires kurdes élus, déchus pour motif politique, et remplacés par des administrateurs nommés par le gouvernement turc. Les appels de ce pilier de la coalition gouvernementale, habituellement écoutés par son allié Erdogan, sont restés sans effet. Tout se passe comme s'il y avait un partage de rôles, le vieux chef de l'extrême-droite turque, Devlet Bahçeli, qui tout au long de sa carrière a été un pourfendeur féroce des revendications kurdes, étant chargé de dispenser espoirs et illusions pour les Kurdes et son allié Erdogan assumant lui la ligne de « la raison d'État » qui ne négocie pas avec les « terroristes du PKK », exige qu'ils déposent sans conditions leurs armes pour clore ce trop long et coûteux chapitre de la lutte armée.
Dans ce marché de dupes, le chef du PKK semble encore croire être chargé d'une « mission historique » de créer une Turquie démocratique où Turcs et Kurdes vivraient en paix et sur un pied d'égalité. Ses partisans continuent pour la plupart à adhérer à sa vision. Mais beaucoup de voix contestataires s'élèvent aussi un peu partout. Pour y remédier on organise des conférences ou on lance des appels à l'unité kurde, comme celui adressé le 26 avril par Ocalan à la conférence d'Amed (Diyarbakir) sur l'unité nationale kurde où il affirme que « l’unité démocratique est une nécessité historique » et que la convocation d'un « Congrès d'unité démocratique inclusive » est une tâche urgente.
Pendant ce temps, la Turquie a été secouée par des tueries dans des écoles à la mode américaine. Le 14 avril, des tirs dans une école primaire de Kahramanmaraş ont fait au moins neuf morts et 13 blessés (Le Monde, 15 avril). L'auteur de l'attaque armée, un adolescent, utilisait sur son profil WhatsApp une image faisant référence à Elliot Rodger auteur de la tuerie d'Isla Vista, en Californie qui avait fait 6 morts sur un campus de Santa Barbara (Le Monde, 15 avril). La veille, un autre adolescent né en 2007 et armé d'un fusil à pompe avait fait 16 blessés dans un lycée technique d'Urfa. À la suite de ces tueries, 162 personnes ont été interpellées et 1000 comptes sur les réseaux sociaux ont été bloqués (Le Monde, 16 avril). Le 22 avril, le Parlement turc a adopté une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les parents disposeront d'outils de contrôle et «en cas d'urgence» les principales plateformes devront intervenir dans l'heure suivant la diffusion des contenus préjudiciables (Le Monde, 23 avril).
La violence politique reste, elle aussi, très active. Le 7 avril, une fusillade a éclaté devant le consulat israélien à Istanbul. Un des assaillants a été tué et deux policiers blessés. Le consulat était vide de ses diplomates depuis octobre 2023. Selon la police turque, l'agresseur serait lié à « une organisation terroriste » (Franceinfo, 7 avril). La rhétorique anti-israélienne est omniprésente dans les médias turcs et les échanges d'amabilités, quasi-quotidiens entre Erdogan et Netanyahou au point où pour Israël la Turquie est en voie de devenir un nouvel Iran, à l'en croire The Jerusalem Post (13 avril) qui alerte sur la menace croissante qu'Erdogan pose à Israël. Selon son analyste, le président turc par ses déclarations prépare un plan structuré pour établir un nouvel axe sunnite qui pourrait remplacer le rôle régional de l'Iran.
Le correspondant du quotidien Le Monde en Turquie, Nicolas Bourcier, constate aussi que « le chaos au Moyen-Orient attise la rivalité entre la Turquie et Israël» (Le Monde, 7 avril). Le rapprochement militaire entre la Grèce et Israël, marqué par de nouveaux accords d'armement et de coopération, suscite la colère d'Ankara et ravive les tensions entre Athènes et Ankara (Le Monde, 14 avril). Inquiète, la Turquie cherche à renforcer sa position au sein de l'OTAN en décidant l'implantation de deux nouvelles structures militaires alliées sur son sol (Le Monde, 1er avril). Le prochain sommet des chefs d'État et de gouvernement devrait se tenir cet été à Istanbul. La Turquie qui continue de jouer sur tous les tableaux, de courtiser la Russie tout en vendant des armes à l'Ukraine et en soignant ses relations avec l'Iran veut se rendre « indispensable » à l'OTAN et à la défense de l'Europe.
À l'intérieur, la répression poursuit son rythme de croisière. La cible privilégiée reste le vieux parti kémaliste CHP dont les maires élus sont poursuivis et arrêtés les uns après les autres. Le 12 avril, le chef du CHP à Ankara Ümit Erkol a été arrêté et placé en détention pour « corruption ». Le 18 avril le journaliste Mehmet Yetim a été arrêté à Urfa. Le 17 avril, Cahide Töre, une dirigeante locale du Parti DEM à Gever a été arrêtée. Le 28 avril, plus d'une quarantaine de personnes dont des journalistes, des syndicalistes et des opposants ont été arrêtées en prévision des célébrations du 1er mai à Istanbul (AFP, 28 avril).
Le processus de naturalisation des Kurdes « apatrides » dans leur propre pays a débuté en avril et dès les premiers jours des milliers de personnes se sont présentées à des centres d'enregistrement de demandes à Qamichli, à Alep, à Damas et dans d'autres localités abritant des résidents kurdes.
Le processus vise à réparer une injustice massive commise sous la dictature du parti national-socialiste Baas qui prétendait faire de la Syrie une patrie arabe exclusive. Lors d'un recensement de population effectué en 1962 environ 130.000 Kurdes ont été arbitrairement déchus de la nationalité syrienne. Ils sont devenus des sans-papiers, des apatrides, des étrangers dans leur propre pays. Ne pouvant ni voter, ni être élus, ni posséder le moindre bien à leur nom, ils ne pouvaient pas non plus déclarer leurs enfants à l'état-civil. Les enfants scolarisés se voyaient refuser la délivrance de leur diplôme au terme de leurs études. Mais ils étaient mobilisables pour le service militaire souvent de trois à quatre ans où on les expédiait de préférence sur le front israélien !
En plus de 60 ans de cette déchéance de nationalité les enfants et les petits-enfants des déchus seraient au nombre de 300.000 à 400.000. Un grand nombre d'entre eux ont fini par s'exiler, notamment vers l'Europe où ils ont refait leur vie devenant pour la plupart des citoyens de leur pays d'adoption.
Ceux qui sont restés en Syrie sont environ 150.000 et ce sont eux qui sont en premier lieu concernés par ce processus de naturalisation prévu par un décret du président par intérim al-Charaa publié en janvier dernier. Ils disposent d'un délai d'un mois pour déposer leur dossier de demande qui seront « examinés avec bienveillance » promettent les autorités syriennes.
Cette mesure de justice s'inscrit dans le cadre plus général de l'application des accords kurdo-syriens du 29 janvier dont la mise en œuvre progresse mais lentement, à petits pas. Le 16 avril, une délégation kurde conduite par le général Mazlum Abdi et Ilham Ahmad a rencontré à Damas le président par intérim Ahmed al-Charaa pour discuter des modalités d'intégration des forces kurdes et des institutions kurdes dans l'armée et l'administration syriennes. Les questions non résolues sont nombreuses : l'échange des détenus, le retour dans leurs foyers des déplacés de guerre, notamment ceux d'Afrin, de Serê Kaniyê et de Girê Spî où l'armée turque et ses supplétifs syriens sont encore présents et toujours menaçants. Le sort de l'appareil judiciaire dans les territoires kurdes reste toujours un objet de discorde. Damas veut y nommer des juges, souvent issus de l'appareil judiciaire baassiste, ou des fidèles du régime. Les Kurdes demandent un recrutement sur la base de compétence mais aussi de connaissance de la langue des justiciables kurdes de la région. Le 23 avril, les dirigeants kurdes
ont fait savoir qu'ils ne remettraient pas à la délégation syrienne le Tribunal de Qamichli tant que la question de la nomination de juges compétents n'aura pas été réglée.
L'intégration des forces armées kurdes semble également marquer le pas. Elles devraient être regroupées au sein de trois brigades autonomes dont une pour les combattantes des Unités de protection des femmes (YPJ). Or le régime syrien, qui cherche à instaurer une république arabe islamique, a du mal à accepter la présence d'une brigade féminine au sein de l'armée, fût-elle stationnée en territoire kurde. Il propose que ces femmes combattantes officient au sein d'une unité ou brigade de police locale. 35 membres des YPJ sont d'ailleurs toujours détenues dans les geôles syriennes. Leur libération « prochaine » n'est toujours pas intervenue.
Le retour des déplacés dans leurs foyers se fait par étapes. Ceux qui rentrent trouvent souvent leurs maisons occupées par des miliciens arabes qui exigent un « dédommagement », voire une rançon pour déguerpir. L'Observatoire syrien des droits de l'homme a rapporté, le 15 avril, que des dizaines de jeunes Kurdes déplacés de retour à Afrin avaient été convoqués par les services de sécurité de la ville et longuement interrogés sur leur appartenance aux Assayish (forces de police kurdes), un harcèlement moral en contradiction aux promesses officielles d'un retour sûr et digne. Le retour des déplacés est encore plus compliqué pour les quelque 148.000 Kurdes qui ont dû fuir les affrontements armés de janvier dernier dans les quartiers kurdes d'Alep qui continuent d'être quadrillés par des milices arabes agissant à leur guise, imposant des brutalités et humiliations. La plupart des maisons sont détruites, les infrastructures en piteux état, l'activité économique à l'arrêt et aucun projet d'accompagnement et de réhabilitation.
Le poste frontalier de Semalka est passé sous le contrôle de l'Autorité générale des frontières et des douanes, certains des employés kurdes sont intégrés, d'autres licenciés. De son côté, l'Irak a rouvert le 20 avril un point de passage frontalier « stratégique » qui avait été fermé il y a 13 ans au commerce en raison de l'État islamique. Avec la réouverture de ce poste-frontière à proximité immédiate des villes de Rabia, côté irakien, et al-Yarubiyah côté syrien, les trois points de passage entre les deux pays sont désormais tous accessibles. (AFP, 20 avril)
Enfin, la Syrie a annoncé le 16 avril avoir pris le contrôle de toutes les bases militaires qui abritaient auparavant des forces américaines, présentes depuis 2014 pour lutter contre le groupe État islamique. La base aérienne de Qasrak près de Hassaké, bastion kurde, qui servait de centre logistique a été évacuée en dernier. Le transfert s'est déroulé « en totale coordination entre les gouvernements syrien et américain » selon le ministère syrien de la défense (AFP, 16 avril).
Ailleurs en Syrie, la communauté alaouite continue d'être malmenée. Selon le New York Times du 3 avril les enlèvements des femmes et des jeunes filles alimentent les craintes de la communauté alaouite. Le régime ne cesse de promettre de poursuivre et punir les auteurs de ces crimes, promesses qui n'ont pas été suivies d'effet à ce jour. Un certain chaos continue de sévir en Syrie.

