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Bulletin N° 495 | Juin 2026

 

 

IRAN : UN PROTOCOLE D'ACCORD FAVORABLE AU RÉGIME IRANIEN

Après des semaines de négociations ponctuées de menaces réciproques et d'accrochages divers, les États-Unis et l'Iran ont signé le 17 juin un protocole d'accord mettant fin aux hostilités. Le document a été signé par le président Trump au château de Versailles, au cours d'un dîner offert en son honneur par le président Macron à l'issue du sommet du G7 d'Évian-les-Bains. Côté iranien, c'est le président Massoud Pezeshkian qui l'a paraphé en ligne.

Le protocole annonce la fin des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban, dont l'intégrité territoriale est mentionnée. L'Iran doit ouvrir le détroit d'Ormuz à la circulation tandis que les États-Unis lèveront leur blocus naval contre les navires iraniens. Les États-Unis s'engagent à dégeler les fonds iraniens immobilisés dans des banques étrangères. Ils organiseront aussi la levée de toutes les sanctions contre l'Iran de façon progressive. Grâce à un aménagement temporaire des sanctions financières, l'Iran pourra, pendant 60 jours, exporter librement son pétrole. Le protocole mentionne aussi la création d'un fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction de l'Iran, dont l'origine et les éventuels contributeurs ne sont pas précisés. Une promesse qui n'est pas sans rappeler celle d'un fonds de 1 000 milliards de dollars pour la reconstruction de Gaza qui devait être collecté et mis en place par un Board of Peace présidé par Donald Trump lui-même et qui n'a pas connu un début de concrétisation.

En contrepartie, l'Iran s'engage notamment à ne pas développer ni acquérir la bombe, ce qu'il avait déjà fait dans l'accord conclu en 2015 avec les Occidentaux, dénoncé en 2017 par le président Trump. Lors de son intervention devant l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025, le président iranien avait, la main sur le cœur, réitéré cet engagement qui n'a pas empêché l'Iran d'accélérer son programme nucléaire et d'enrichir environ 420 kg d'uranium, de quoi fabriquer, le moment venu, en quelques mois une bonne dizaine de bombes.

Dans le protocole d'accord, un seul paragraphe sur quatorze est consacré à la question nucléaire. L'Iran s'engage à diluer ses 420 kg d'uranium enrichi sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique dans un délai de 60 jours. Les experts affirment que le processus de dilution n'est pas irréversible et l'Iran n'a pris aucun autre engagement sur le démantèlement éventuel de son vaste arsenal de centrifugeuses et sur le sort de ses sites nucléaires. La guerre lancée pour mettre fin au programme nucléaire iranien et, éventuellement, au régime des mollahs, s'achève sur un renforcement politique de ce régime et sur de grandes incertitudes sur l'avenir du programme nucléaire iranien qui doit, en principe, faire l'objet de nouvelles négociations au cours des deux mois à venir. Le protocole ne prévoit aucune mesure contre l'arsenal balistique iranien, que le président américain se vantait, à tort, d'avoir détruit à 85 %. Aucune mesure non plus pour mettre fin au financement et à l'armement des milices pro-iraniennes au Liban (Hezbollah), en Irak et au Yémen (Houthis).

La navigation dans le détroit d'Ormuz qui était, conformément au droit international, libre avant la guerre, pourrait être soumise à un péage ou à des « frais de services maritimes » à l'issue de la période de 60 jours du protocole.

Dans une analyse publiée dans son édition du 18 juin, Le Monde relève que « malgré une économie en lambeaux et des capacités militaires largement atteintes, l'Iran triomphe et ne renonce à rien. Malgré la supériorité écrasante de son armée, Washington n'a d'autre choix que d'acter son errance stratégique ». On est assurément loin de la capitulation de l'Iran exigée encore il y a peu par le président Trump.

Le protocole d'accord est dénoncé par les démocrates américains comme une « catastrophe stratégique ». La plupart des conservateurs américains voient également dans ce document un renforcement du régime iranien. Un « apaisement », selon le mot de l'ancien vice-président républicain Mike Pence : « L'histoire nous apprend que donner des milliards de dollars à des dingues théocrates qui veulent nous assassiner n'est pas une bonne idée. Je pense que le président reçoit de très mauvais conseils sur cet accord », affirme le sénateur Ted Cruz (Texas) sur le site The Hill. Son collègue Bill Cassidy, sur X, parle du « pire échec en politique étrangère depuis des décennies. Reagan se retourne dans sa tombe. Les ambitions nucléaires de l'Iran n'ont pas été freinées. Il a appris qu'agiter la menace d'un blocage du détroit d'Ormuz fonctionne — et exploitera sans aucun doute ce levier à l'avenir ».

Les alliés arabes des États-Unis sont déçus par un tel accord. Certains, comme l'Arabie saoudite et le Qatar, s'efforcent de renouer avec l'Iran. Leur confiance dans le bouclier américain pour les défendre contre les visées belliqueuses de la République islamique est entamée mais ils semblent n'avoir guère d'autre choix.

Les critiques les plus virulentes contre le protocole d'accord viennent des responsables israéliens et des élus et médias américains pro-israéliens. Pour eux, la guerre avait bien commencé mais elle a été interrompue par une administration américaine pressée et les yeux constamment fixés sur les cours de la Bourse et ceux du baril de pétrole. Une préoccupation économique à court terme qui a empêché toute vision stratégique.

Critiques qui ont provoqué l'ire de Donald Trump et de son vice-président J. D. Vance. Celui-ci a rappelé que les États-Unis étaient le dernier allié qui restait encore à Israël et que les deux tiers des armes qui ont protégé Israël étaient payés par les contribuables américains.

« Donald Trump est le seul chef d'État dans le monde entier qui a des sympathies pour la nation d'Israël en ce moment et il se trouve être le leader de la superpuissance mondiale. Si j'étais dans le cabinet du gouvernement israélien, je n'aurais pas attaqué le seul allié puissant qu'il lui reste dans le monde entier », a déclaré le vice-président américain dans une rencontre avec la presse à la Maison-Blanche (New York Times, 18 juin).

Ces fissures dans l'alliance Israël–États-Unis ne peuvent que réjouir les dirigeants iraniens qui ont abordé le nouveau cycle de négociations en Suisse avec assurance.

Le 22 juin, à Bürgenstock, un palace situé sur une montagne de la Suisse centrale et appartenant au Qatar, la délégation américaine dirigée par le vice-président J. D. Vance a rencontré les négociateurs iraniens dirigés par le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, homme clé du régime, entouré du ministre des Affaires étrangères, du ministre du Pétrole et du directeur de la Banque centrale.

« Avant toute concession sur le nucléaire, le régime iranien compte obtenir des Américains le dégel de dizaines de milliards d'avoirs gelés afin de renflouer des finances exsangues », souligne Le Monde du 23 juin, qui cite une source iranienne évoquant une négociation « au pas de charge, à la manière trumpienne » : « Les négociateurs iraniens ne cherchent pas à gagner du temps. Au contraire, ils veulent aller très vite. »

Il s'agit d'une fenêtre d'opportunité évanescente. Le président américain semble désirer limiter la casse et croit avoir affaire à une nouvelle génération de dirigeants iraniens « très rationnels », « agréables, forts et intelligents » et « pas radicalisés ». « Ils cherchent à aider leur pays. » Ces compliments ne l'ont pas empêché de menacer de nouveau de frapper l'Iran quand les négociations n'avançaient pas assez vite à son goût. La délégation iranienne s'est dite offusquée et a menacé de se retirer. Puis les négociations intenses ont repris et ont, selon la délégation américaine, permis d'avancer.

L'objectif premier de l'Iran étant l'argent, le 23 juin, le Trésor américain a émis une première waiver, une levée d'une ampleur jamais vue depuis quatre décennies des sanctions imposées à la vente de produits pétroliers iraniens, et ce jusqu'à la fin de cette période de négociations prévue au 21 août.

Dès le 21 juin, le président iranien avait affirmé que « 6 milliards de dollars de fonds iraniens au Qatar seront dégelés ». Selon le vice-président américain, les fonds dégelés serviraient exclusivement à l'achat « de soja, de maïs et de blé américains » au bénéfice du peuple iranien. Cependant, Téhéran affirme qu'il utilisera ces fonds à sa guise.

Au terme de dix-huit heures de discussions intenses, J. D. Vance affirme avoir obtenu un accord de principe permettant le retour « assez rapide » des inspecteurs de l'AIEA en Iran qui pourraient se rendre sur les sites sensibles.

La médiation du Qatar aura permis aussi d'établir une ligne d'urgence directe entre Téhéran et Washington, un téléphone rouge censé permettre aux hauts échelons sécuritaires de juguler une escalade incontrôlée dans le détroit d'Ormuz.

Aucune date n'a été annoncée pour le prochain cycle de négociations qui vont sans doute se poursuivre en coulisses via les intermédiaires qataris et pakistanais, du moins jusqu'à la fin des funérailles de l'ayatollah Khamenei qui doivent débuter le 4 juillet, le jour des festivités célébrant les 250 ans de l'indépendance américaine.

L'aile radicale des Gardiens de la révolution critique aussi le processus de négociations avec l'ennemi américain et veut continuer la guerre pour « venger la mort de l'ayatollah Khamenei ». Le 26 juin, un navire commercial transportant des conteneurs de marchandises a été attaqué dans le détroit d'Ormuz par des tirs de drones iraniens. L'armée américaine a répliqué en bombardant des rampes de lancement de missiles et des systèmes de défense anti-aérienne iraniens situés sur des sites bordant le détroit d'Ormuz. Et grâce aux efforts des intermédiaires qataris et pakistanais, l'incident a été provisoirement circonscrit (New York Times, 26 juin). Mais le cessez-le-feu précaire pourrait être à nouveau rompu à tout moment par les gardiens de la révolution qui comptent sur une guerre d’usure dans la durée.

Sur le plan intérieur, comme le note Le Monde dans son édition du 26 juin, « l'Iran intensifie la répression interne depuis la guerre ». Les ONG alertent sur la poursuite des exécutions et des arrestations massives. Le 16 juin, Javad Zamani et Abolfazl Saeidi, deux manifestants arrêtés en janvier dernier, ont été exécutés à Shahroud, dans le nord du pays. Ils étaient accusés de « guerre contre Dieu » et de corruption sur terre. Le 1er juin, deux autres manifestants de janvier, Mehrdad Mohammadi-Nia et Ashkan Malek, avaient été pendus, accusés d'avoir « incendié une mosquée à Téhéran ». Le 5 juin, Volker Türk, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, a annoncé que l'Iran avait exécuté depuis le début de l'année environ 40 personnes accusées d'« atteinte à la sécurité nationale », dont la moitié en lien avec les manifestations de janvier dernier. Selon l'organisation Center for Human Rights in Iran, au moins 75 personnes sont actuellement menacées d'une exécution prochaine. En 2025, l'Iran a exécuté 2 159 personnes, soit plus du double par rapport à l'année 2024.

 

Parmi elles, huit prisonniers politiques kurdes, dont un adolescent de 16 ans. D'autres ONG ont, lors d'une conférence de presse tenue à Paris le 10 juin, ont affirmé que 749 personnes ont été exécutées au cours des cinq premiers mois de l'année et 55 000 manifestants ont été arrêtés et emprisonnés pendant la même période. Zahra Tabani, ingénieure en électricité âgée de 68 ans, a été condamnée à mort le 14 avril pour avoir écrit sur un tissu « Femme, Vie, Liberté ». Des jeunes diplômés, des intellectuels et 24 personnalités sportives figurent parmi les milliers de personnes arrêtées (Libération, 11 juin). Le 7 juin, une cour iranienne a confirmé la condamnation à un an de prison du cinéaste Jafar Panahi, Palme d'or 2025 à Cannes avec son film Un simple accident. Il est accusé de propagande contre l'État (Le Figaro, 8 juin).

Au Kurdistan iranien, selon un bilan parcellaire établi par des ONG kurdes, 26 civils kurdes ont été arrêtés, dont plusieurs mineurs à Mahabad, Kamyaran, Malekshahi (Ilam), Dehloran, Bokan. Le 10 juin, Zakaria Khezri-Mezhad, prisonnier kurde originaire de Mahabad, a été exécuté. Le 15 juin, Aram Zarei a été exécuté à Sanandaj (Sine). Le 16 juin, Mohammad Ahmadi, âgé de 23 ans, a été exécuté.

D'autres prisonniers kurdes, dont Karim Karami, originaire de Kermanshah, ont également été exécutés au cours du mois. Deux prisonniers kurdes, Ashkan Maleki et Mehrdad Mohammadinia, originaires de Qorveh, arrêtés lors des manifestations de janvier, ont été exécutés secrètement début juin.

Le 11 juin, Matlab Kheyberi, un modeste colporteur (kolber) kurde, père de deux enfants et originaire de Baneh, a été tué d'une balle près de la frontière du Kurdistan irakien. Selon les témoins, il ne transportait aucune marchandise de contrebande au moment où il a été abattu. Le même jour, Nash Khodaei, jeune kolber marié et père d'un enfant, a été grièvement blessé à la jambe.

 

La population iranienne vit l'une des périodes les plus pénibles de son histoire récente, sans perspective ni espoir de changement. Selon l'hebdomadaire Le Point, après les massacres et les bombes, la population reprend contact avec le monde en constatant amèrement que « personne ne se soucie du peuple en Iran ».

TURQUIE : DUEL RHÉTORIQUE ENTRE ERDOGAN ET NETANYAHOU À PROPOS DE GÉNOCIDES

Longtemps alliés, la Turquie et Israël sont devenus ces dernières années deux puissances régionales hostiles, du moins sur le plan rhétorique. Le président turc s'est imposé comme l'un des plus virulents critiques de la guerre à Gaza, comparant à maintes reprises les dirigeants israéliens à des responsables nazis. De son côté, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a régulièrement riposté à ses attaques, le qualifiant de « dictateur antisémite qui commet un génocide contre les Kurdes ».

La tension est montée d'un cran à la suite de la reconnaissance par le gouvernement israélien du génocide des Arméniens perpétré en 1915 par les dirigeants Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman. Le 28 juin, le gouvernement israélien a approuvé à l'unanimité la proposition du ministre Gideon Saar de reconnaître le « génocide arménien », a annoncé dans un communiqué le ministère israélien des Affaires étrangères, qualifiant la décision d'« historique ». Répondant à des critiques sur cette reconnaissance tardive, le ministre Saar a répondu : « Il n'est jamais trop tard pour faire ce qui est juste (...). C'est à la fois un devoir moral et un devoir historique » (AFP, 28 juin).

Cette décision a, comme l'on pouvait s'y attendre, provoqué l'ire du président turc qui l'a dénoncée comme « une basse manœuvre politique pour détourner l'attention de l'opinion publique mondiale du génocide en cours à Gaza » et qualifié « le gang d'assassins au pouvoir en Israël de pire que le régime nazi ». Il avait déjà, le 11 juin, accusé le Premier ministre israélien de « marcher sur les pas d'Hitler ». Affirmant qu'Israël s'est mué en une « usine à créer de la souffrance » se nourrissant « de sang et de larmes », R. T. Erdogan a à nouveau comparé B. Netanyahu à Adolf Hitler, lui prédisant « le même sort que celui des autres tyrans de l'histoire » et dénonçant « le réseau génocidaire sioniste dirigé par Netanyahu ». L'AFP, qui rapporte ces polémiques, titre sa dépêche du 11 juin : « Génocide toi-même ! Erdogan et Netanyahu s'écharpent sur le Proche-Orient ».

La Turquie ne reconnaît pas le génocide des Arméniens et continue de parler « des événements de 1915 » au cours desquels beaucoup de civils ont perdu la vie. Ceux qui en furent les planificateurs sont toujours célébrés comme des héros de la guerre ; certains d'entre eux sont inhumés sur la Colline de la Liberté (Hürriyet Tepesi) à Istanbul. De nombreux autres ont fait de belles carrières politiques et ministérielles dans la Turquie d'Atatürk et ont joué un rôle de premier plan dans la politique de négation et de massacres des Kurdes des années 1920-1930. Loin de se considérer comme un dictateur et un tyran, le président turc se présente comme « le défenseur des opprimés à travers le monde », sauf évidemment les opprimés kurdes.

 

Ses opposants kurdes et turcs sont d'un tout autre avis. Le 31 mai, dans une déclaration commune, 262 écrivains turcs, dont Aslı Erdoğan et Buket Uzuner, dénoncent « un système judiciaire aux ordres du pouvoir » qui a destitué le 21 mai le dirigeant élu du principal parti d'opposition : « Le parti au pouvoir a une nouvelle fois porté un coup à nos droits constitutionnels fondamentaux par le biais d'un système judiciaire qu'il contrôle », affirment les signataires de cette déclaration (Le Monde, 1er juin).

Le Parti républicain du peuple (CHP) est, à la suite de cette décision judiciaire, plongé dans une crise existentielle. Le dirigeant élu mais destitué par la justice, Özgür Özel, bénéficie du soutien d'une bonne centaine de députés qui l'ont élu président du groupe parlementaire du CHP à l'Assemblée nationale. Le dirigeant « légal », l'ancien chef du CHP Kemal Kılıçdaroğlu, occupe avec les siens le siège du parti et contrôle sa riche trésorerie. Invoquant des procédures juridiques en cours devant la Cour d'appel, il refuse de convoquer rapidement un congrès extraordinaire du parti afin que les délégués puissent élire la nouvelle direction et les instances du parti.

Devant cette impasse, de nombreuses voix s'élèvent chez les partisans d'Özgür Özel pour la création d'un nouveau parti démocratique rompant avec les dogmes du CHP hérités de l'époque de son fondateur Mustafa Kemal Atatürk. L'issue de ces querelles intestines qui déchirent ce vieux parti, qui a plus de 1,5 million d'adhérents, reste incertaine. Mais le président Erdogan savoure, en toute discrétion, sa victoire tactique de division de la principale formation d'opposition qui menaçait sa mainmise sur le pouvoir. Il prépare déjà le coup d'après : le moment opportun pour convoquer des élections anticipées qu'il espère gagner face à ses adversaires divisés ou neutralisés.

La conjoncture régionale semble aussi favoriser la main du président turc qui espère connaître son moment de gloire avec le sommet de l'OTAN qui se réunira les 7 et 8 juillet à Ankara. Son « ami » Donald Trump, qui semble avoir apprécié son rôle d'intermédiaire dans l'accord de cessez-le-feu à Gaza entre Israël et le Hamas, protégé turc, a confirmé sa participation à ce sommet et déclaré qu'il ne se rendrait pas à Ankara les mains vides. À sa demande, la procédure en cours depuis 2019 contre la banque d'État turque Halkbank, accusée d'avoir massivement violé les sanctions américaines contre l'Iran, a été classée sans suite par un juge fédéral de Manhattan (Le Figaro, 17 juin). La vente éventuelle des F-35 à Ankara est également à l'ordre du jour, mais elle nécessiterait un vote au Sénat où la Turquie compte de nombreux et influents adversaires. En attendant, l'administration américaine s'est dite prête à vendre des moteurs de jet à l'industrie d'armement turque.

Les Turcs ont l'ambition de produire leurs propres avions de combat avec des équipements électroniques et optiques achetés assez librement auprès de leurs alliés de l'OTAN. Pour les moteurs de jet, ils coopèrent plus ou moins discrètement avec les Britanniques et les Ukrainiens, si l'on en croit certaines sources. Les Italiens et les Espagnols ont développé avec Ankara des programmes de coopération en matière de défense pour la fabrication de drône et des navires de guerre. La livraison des moteurs de jet américains ne peut que combler le président turc dont les relations avec son autre « ami », Vladimir Poutine, semblent quelque peu battre de l'aile (New York Times, 8 juin). La Turquie n'a toujours pas dit ce qu'elle ferait des systèmes de défense antiaérienne S-400 achetés à la Russie qui avaient suscité de vives réactions aux États-Unis.

Jouant sur tous les tableaux, mais à ses conditions, la Turquie demande à présent d'intégrer les structures européennes de défense (RFI, 29 juin). Elle qui n'a appliqué aucune sanction occidentale contre la Russie à la suite de l'invasion de l'Ukraine, qui a multiplié les échanges commerciaux avec Moscou en servant de plaque tournante régionale dans le contournement des sanctions, prétend participer à la défense de l'Europe. Contre qui ? Pas contre, la Russie, dont elle dépend lourdement pour son approvisionnement énergétique, ses exportations et ses millions de touristes ? Ni contre l'Iran d'ailleurs.

Sur le plan intérieur, le processus de « désarmement » du PKK n'a guère avancé en juin. Les députés kurdes réclament un cadre juridique afin de transformer la fin du conflit armé en un règlement politique durable. Le 24 juin, le président turc a annoncé que le gouvernement préparait un cadre juridique qui sera soumis au Parlement sans indiquer de calendrier. Selon lui, cette législation accélérera la dissolution du PKK.

Mais la société civile kurde multiplie les conférences et les colloques pour formuler les revendications linguistiques et culturelles kurdes. Les 27 et 28 juin, une conférence réunissant des responsables politiques, des universitaires, des juristes, des représentants du monde culturel kurde s'est tenue dans la capitale kurde Diyarbakır. La conférence a réclamé une protection constitutionnelle de la langue kurde, son enseignement dans les écoles publiques ainsi que la suppression de nombreux obstacles juridiques limitant l'usage du kurde dans les institutions publiques. Les intervenants affirment que la question kurde ne saurait être résolue tant que la langue kurde sera absente de l'enseignement officiel et ne bénéficiera pas d'un statut juridique protégé. Le 4 juin, ce député kurde d'Ağrı (Ararat) Sırrı Sakık a été reçu par le président Erdogan. Au cours de cette audience, le député, vétéran de la politique kurde qui a déjà passé plusieurs années derrière les barreaux pour délit d'opinion, a exposé les attentes et espérances de la population kurde pour une paix durable. « Le processus actuel a besoin de mesures concrètes. Les Kurdes ont des demandes de démocratie et de justice légitimes. Il faut avancer vite. Les députés devraient ajourner leurs vacances pour que l'Assemblée nationale adopte cet été les lois nécessaires. Les Kurdes mais aussi les Turcs aspirent à la paix, à la fin de l'effusion de sang et des larmes. Vous avez une immense responsabilité pour régler cette question qui persiste depuis un siècle », a plaidé devant le président turc le député. Il lui a cité un proverbe kurde : « L'eau qui stagne dans la mare finit par se putréfier » (Rudaw, 5 juin).

Du fond de sa prison où il est embastillé depuis dix ans, le leader kurde Selahattin Demirtaş a également appelé à des « mesures concrètes » pour la paix (AFP, 24 juin).

Témoignage d’Ahmet Türk

Le doyen de la classe politique kurde, l’ancien député et maire de Mardin, Ahmet Türk, a livré un témoignage saisissant sur son parcours qui illustre le sort des Kurdes en Turquie.

Intervenant lors d’une conférence organisée à Istanbul le 14 juin, Ahmet Türk a partagé son expérience des périodes passées, Ahmet Türk, qui a passé une dizaine d’années dans les prisons turcs pour délit d’opinion, a déclaré :

« Nous avons été contraints de démissionner du CHP parce que nous avions participé à la Conférence kurde de Paris d’octobre 1989. Nous avons ensuite œuvré à la création d'une nouvelle formation politique. Lorsque nous avons fondé le HEP, les Kurdes nous ont soutenus. Depuis le HEP jusqu'à aujourd'hui, huit partis kurdes ont été dissous. Depuis cette époque, qu'avons-nous défendu ? Nous avons toujours plaidé pour que les peuples kurde et turc se retrouvent autour des valeurs démocratiques. Nous avons défendu un avenir libre et démocratique. Depuis la création du HEP, nous avons toujours défendu la même chose : la politique démocratique. Nous n'y avons jamais renoncé. En particulier durant les années 1994-1995, nous avons été confrontés aux assassinats non élucidés. Nous avons perdu des camarades précieux comme Musa Anter et Mehmet Sincar. Mais nous sommes restés déterminés. Nous étions convaincus que la solution résidait dans la politique démocratique. Afin d'assurer la paix sociale, nous avons décidé de mener une lutte commune avec les mouvements démocratiques de Turquie. C'est encore ainsi que nous agissons aujourd'hui. »

Affirmant que « tous les processus sont très importants pour nous », Ahmet Türk a poursuivi :

« Dans son ensemble, le mouvement kurde a exprimé clairement ses positions en faveur d'une paix digne. Je souhaite maintenant partager quelques souvenirs de cette période. En 1993, nous avions annoncé que nous nous rendrions à Damas afin de rencontrer M. Öcalan. Après cette déclaration, nous avons rendu visite au regretté Turgut Özal. Le président Özal nous a dit : "Le fait d'y aller ou non vous appartient. Mais si vous y allez, dites-lui (à Abdullah Öcalan) ceci : 'Il n'y a pas de solution par les armes. Il faut développer la politique démocratique. Il faut rechercher une politique de compromis. Je ne suis pas un homme peureux comme Süleyman Demirel. Chacun viendra déposer une requête qui restera sous enveloppe scellée. Si, pendant cinq ans, ils ne commettent aucune infraction, ces enveloppes seront détruites.'" »

« Pourquoi est-ce que je raconte cela ? Parce qu'à une époque où aucun processus n'était encore engagé, il essayait déjà d'expliquer ce qu'il serait possible de faire et quelles pourraient être les propositions concrètes. Pourtant, depuis le 27 février, depuis les déclarations de M. Öcalan, malgré les rencontres de haut niveau, nous ne savons toujours pas quelle est la feuille de route, quelles sont les attentes ni ce que les responsables eux-mêmes envisagent réellement.

Bien entendu, pour que ce processus débouche sur une paix durable, nous, les Kurdes et la représentation politique kurde, continuerons à attendre avec patience. Ce ne seront pas les Kurdes qui feront échouer ce processus. Nous continuerons à le suivre avec patience. Cependant, nous constatons également que la méfiance grandit au sein de la société. J'espère que ce processus aboutira et que les obstacles qui empêchent la paix sociale seront levés.

Pour que ce processus fonctionne correctement, nous avons besoin des démocrates et des socialistes de Turquie. C'est ensemble que nous pourrons surmonter cette épreuve. J'espère qu'à l'issue de cette conférence, nous saisirons cette dynamique et que, tous ensemble, nous deviendrons une force de pression importante pour pousser la classe politique et le gouvernement à agir. »

 « Ils parlent des administrateurs nommés par l'État (kayyım). Le Conseil électoral suprême (YSK) a pourtant déclaré, à trois reprises, qu'aucun obstacle ne s'opposait à ma candidature. J'ai été candidat à trois reprises à la mairie métropolitaine de Mardin, et à chaque fois, j’ai été élu maire mais un administrateur turc a été nommé à ma place.

Ils demandent ce que veulent les Kurdes ; je prends mon propre exemple. Je suis issu d'une famille possédant de vastes terres au Kurdistan. Pourtant, je n'ai pas d'identité. Je n'ai pas de langue. Mon peuple est nié. Voilà, la question kurde, c'est moi. Je dis : la question kurde est ici. »

« Tout au long de notre vie, nous n'avons jamais été des séparatistes ; nous avons toujours cherché à être des rassembleurs. Nous avons défendu la fraternité des peuples. Malgré toutes les politiques d'oppression, nous continuons à défendre cette idée. Nous n'avons jamais renoncé à la politique démocratique. Nous avons toujours cru que les problèmes pouvaient être résolus par la politique démocratique. Nous ne voulons pas perdre cette conviction.

Je souhaite lancer un appel à tous les acteurs qui conduisent ce processus : c'est un drame pour le peuple kurde, c'est un drame pour le peuple turc. Soyez des rassembleurs, ouvrez les bras à tous les peuples et présentez des projets qui garantissent l'avenir. »

Le président turc écoute les uns et les autres mais poursuit sans broncher son propre plan. En attendant, la répression des opposants kurdes et turcs se poursuit aussi sans relâche. Le 19 juin, un tribunal de Diyarbakır a condamné l'ancienne maire kurde de Nusaybin, Ayşe Gökkan, à 19 ans et six mois de prison à l'issue d'un nouveau procès portant sur des accusations liées au terrorisme. Elle a présenté sa défense en kurde et déclaré que les poursuites visaient son identité de femme kurde et son engagement en faveur de la philosophie « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Ses avocats ont soutenu que les éléments retenus contre elle reposaient essentiellement sur des rapports de police.

À l'approche du sommet de l'OTAN des 7-8 juillet à Ankara, la police turque a arrêté fin juin 209 personnes au cours d'opérations de grande ampleur visant des journalistes, des avocats, des universitaires, des syndicalistes, des militants écologistes ainsi que des figures de l'opposition. 181 personnes ont été placées en détention provisoire.

Le racisme envers les Kurdes en Turquie ne connaît ni âge ni statut social. En témoignent les propos racistes et sexistes d'un milliardaire turc de 95 ans contre une femme kurde qui ont provoqué de vives réactions. Rahmi Koç, héritier de l'un des plus grands conglomérats du capitalisme de connivence turc, Koç Holding, a cru devoir faire une plaisanterie lors de l'inauguration d'un hôpital à İzmir, dans l'ouest du pays. Selon cette plaisanterie de mauvais goût, une femme kurde consulte un médecin turc qui, après un entretien préliminaire, lui demande de se déshabiller. La femme kurde lui répond : « C'est à vous de vous déshabiller en premier ! »

D'Istanbul à Diyarbakır, les entreprises du milliardaire turc, dont la banque Yapı Kredi et la branche automobile Otokoç, ont subi des attaques de Kurdes outrés. À la demande du parti DEM, le parquet a ouvert une enquête qui sera, bien sûr, classée sans suite.

Le ministre de la Justice Yılmaz Tunç a indiqué sur X que l'enquête portait sur des « propos jugés visant les femmes et les citoyens d'une identité ethnique particulière (...). Prononcer de tels mots sous couvert de blague ou d'humour n'atténue en rien l'impolitesse manifestée à l'égard de nos femmes et d'une partie spécifique de notre société ».

Rahmi Koç a fini par présenter de brèves excuses publiques par Koç Holding sur X, affirmant que ses propos « n'avaient pas pour but de viser un groupe particulier ». « Je souhaite exprimer sincèrement mes regrets », a-t-il écrit (AFP, 6 et 8 juin).

IRAK : LUTTE CONTRE UNE CORRUPTION ABYSSALE

Le nouveau Premier ministre irakien, Ali al-Zaidi, investi mi-mai, veut marquer les esprits tant en Irak qu'à l'étranger en lançant une vaste opération contre la corruption endémique et systémique dont le pays est victime depuis des décennies.

Nul ne connaît encore l'ampleur exacte de cette corruption qui s'apparente d'ailleurs à une véritable prédation. Une évaluation prudente est avancée par le représentant en Irak du Programme des Nations unies pour le développement, Titon Mitra : « Les experts internationaux et même les responsables officiels du gouvernement irakien estiment qu'environ 20 % des fonds publics du pays ont été perdus à cause de la corruption. Selon lui, entre 150 et 450 milliards de dollars d'avoirs ont pu être transférés à l'étranger ou cachés en Irak, ce qui rend impossible leur recouvrement » (Rudaw).

De son côté, le conseiller juridique du Premier ministre irakien, Munir Haddad, dans un entretien accordé le 31 mai à la chaîne de télévision d’Etat Al Iraqiya News Channel affirme que le montant des fonds publics détournés depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 s'élève en réalité à plus de deux trillions de dollars et que la probabilité d'en récupérer même une partie significative est très faible.

À quoi rime alors l'opération « Aube », lancée le 28 juin par le Premier ministre ? Elle a permis l'arrestation d'une soixantaine de bureaucrates, dont un ex-secrétaire d'État du ministère du Pétrole, et Adnan Al-Jumaili et une douzaine de députés sunnites et chiites.

Le gouvernement du Kurdistan a remis aux autorités de Bagdad huit suspects arabes résidant ou se trouvant à Erbil. Des arrestations ont également eu lieu dans la Zone verte où sont situées la plupart des ambassades étrangères et des ministères.

D'autres pourraient intervenir dans les semaines à venir mais, pour l'instant, ne sont visés que des responsables mineurs, les cartels des milices chiites pro-iraniennes et les parrains de certains partis politiques qui ont mis les ressources du pays en coupe réglée sont épargnées.

À noter que cette opération « Aube », contre le menu fretin de la galaxie de la corruption en Irak, intervient deux semaines avant la visite du Premier ministre irakien à Washington.

Lors de sa visite à Bagdad, le 16 juin, l'ambassadeur américain Tom Barrack, également envoyé spécial du président Trump pour la Syrie et l'Irak, a remis à Ali al-Zaidi une invitation officielle à la Maison-Blanche à la mi-juillet.

Au menu de leur rencontre : le désarmement des milices armées pro-iraniennes qui n'ont eu de cesse de s'attaquer aux bases et représentations diplomatiques américaines en Irak tout au long de la guerre opposant les États-Unis à l'Iran.

Washington attend de Bagdad des « mesures concrètes » avant de reprendre la livraison de dollars à l'Irak, suspendue depuis avril dernier, et de discuter de partenariats sur d'autres sujets.

Le Premier ministre irakien a réaffirmé à cette occasion l'engagement de son pays « à approfondir les relations commerciales et d'investissement avec Washington ». Après des conflits qui ont dévasté ses infrastructures, l'Irak cherche à attirer les investisseurs, en particulier dans le secteur énergétique. Le géant américain Chevron est, depuis plusieurs mois, en négociations pour développer les champs pétroliers de West Qurna 2 et de Nassiriya. Mais l'absence d'un État de droit digne de ce nom et l'ampleur de la corruption découragent la plupart des investisseurs étrangers.

Selon les médias irakiens, le Trésor américain aurait communiqué une liste de près d'un millier de particuliers et d'entités irakiennes impliqués dans le vaste réseau de corruption qui sévit dans le pays.

On ne sait si l'opération « Aube » s'inspire de cette liste, si elle va s'inscrire dans la durée ou si elle va finir en queue de poisson comme une opération similaire lancée par son prédécesseur en 2022 contre le « casse du siècle », où une poignée d'individus bien connectés ont pu détourner 2,5 milliards de dollars des caisses du Trésor public irakien, somme qui s'est évaporée ; certains complices arrêtés dans un premier temps ont été libérés pour qu'ils aillent récupérer les fonds détournés là où ils les avaient cachés. Ils se sont évaporés à leur tour !

Autre promesse ambitieuse du Premier ministre irakien avant son voyage à Washington : il donne jusqu'à fin septembre aux milices armées pour qu'elles remettent leurs armes à l'État.

La milice de l'influent leader chiite Moqtada al-Sadr a déclaré qu'elle déposerait ses armes mais deux puissantes milices pro-iraniennes refusent de se plier à cette injonction sous prétexte que leur désarmement affaiblirait la résistance.

Le pillage des ressources du pays continue et affecte lourdement la population qui souffre depuis des décennies de l'état piteux des services publics (eau, électricité, écoles, routes, hôpitaux).

Au Kurdistan, le ministère des Finances du gouvernement régional a affirmé, chiffres à l'appui, que pendant ce pillage en règle à Bagdad, le gouvernement fédéral n'a payé que 42 % de la dotation budgétaire du Kurdistan pendant la période de 2019-2025.

Dans un rapport détaillé, chiffré et documenté, le ministère a établi que pendant cette période de sept ans la dotation budgétaire du Kurdistan devait s'élever à plus de 79 trillions de dinars irakiens, soit environ 60 milliards de dollars.

Bagdad a versé 48,7 trillions de dinars, utilisant le reste des fonds pour le paiement des salaires des fonctionnaires et employés du service public sans verser de fonds pour les dépenses opérationnelles et d'investissement.

Selon ce rapport, le budget total de l'Irak pour cette période de sept ans était de 1 155 trillions et 733 milliards de dinars irakiens, soit environ 881 milliards de dollars.

Sur ce montant, 12,67 %, soit 118 milliards de dollars, devaient revenir à la Région du Kurdistan mais Bagdad n'en a déboursé que 55 milliards, prétextant des dépenses fédérales de « souveraineté » et de gouvernement exorbitantes et non justifiées pour amputer substantiellement la part qui, d'après la Constitution, doit être allouée au Kurdistan (25 juin 2026, Rudaw).

Les discussions sur les contentieux financiers entre Bagdad et Erbil ont continué en juin. Le 10 juin, le Premier ministre kurde Masrour Barzani a proposé la création d'un comité permanent de haut niveau réunissant des ministres et de hauts responsables des deux gouvernements. Les négociations semblent avoir marqué quelques progrès sur trois dossiers majeurs : les exportations de pétrole, l'audit financier et les recettes non pétrolières.

L'objectif affiché est d'établir des mécanismes prévisibles pour le calcul des recettes et le paiement des salaires afin de réduire les crises récurrentes que connaissent les relations entre Bagdad et Erbil.

Le 18 juin, un accord en 16 points a été signé entre responsables kurdes et irakiens sur le système douanier ASYCUDA, destiné à numériser et à harmoniser les procédures douanières dans l'ensemble des postes-frontières irakiens.

L'accord prévoit notamment l'application de tarifs douaniers unifiés, l'intégration de la langue kurde dans les procédures ainsi que la création d'un comité conjoint chargé des postes-frontières qui ne sont pas encore officiellement reconnus par Bagdad.

Les discussions sur le pétrole ont également progressé.

Le ministre de l'Intérieur du Kurdistan, Reber Ahmed, a déclaré que Bagdad et Erbil étaient parvenus à un accord concernant les garanties de sécurité destinées aux champs pétroliers, condition exigée par les compagnies énergétiques internationales avant toute augmentation de la production et toute reprise des exportations.

Les compagnies pétrolières demandaient des garanties concernant tant la sécurité physique de leurs installations que la protection de leurs droits contractuels et financiers.

Le 24 juin, plusieurs compagnies pétrolières, dont la britannique Gulf Keystone, ont annoncé la reprise progressive de leurs opérations au Kurdistan, suspendues depuis mars dernier.

La société américaine Hunt Oil reprendra ses opérations le 8 juillet.

D'après un porte-parole du gouvernement du Kurdistan, cité par l'AFP, le retard dans la reprise de la production est dû aux « dégâts considérables causés par les attaques contre les installations ».

Quant à l'Irak, qui avant la guerre exportait environ 3,5 millions de barils de pétrole par jour, dont la majeure partie transitait par le détroit d'Ormuz, le retour de la production à ce niveau d'avant-guerre ne pourrait intervenir que « d'ici un à deux mois », selon le ministère irakien du Pétrole (AFP, 24 juin).

Malgré ses difficultés à obtenir sa part du budget fédéral, le Kurdistan continue de tirer avantage de sa position géographique de point de passage incontournable vers la Turquie et, dans une moindre mesure, vers l'Iran. L'essentiel du commerce de l'Irak en provenance de Turquie et d'Europe passe par le Kurdistan. Le volume de ce commerce s'est élevé à 173 milliards de dollars au cours des sept dernières années et les revenus des douanes à 6,8 milliards de dollars pour cette même période, soit près d'un milliard de dollars par an, selon un rapport du ministère kurde des Finances (Rudaw, 26 juin).

Les retombées de ce commerce sont importantes pour l'économie locale, tout comme les revenus du tourisme et, bien sûr, le secteur en fort développement de la production de pétrole, de gaz et d'électricité.

Les centrales électriques kurdes, fonctionnant au gaz devraient couvrir les besoins du Kurdistan d'ici fin 2026.

Les réseaux d'adduction d'eau ont été largement rénovés et modernisés.

Le prochain objectif ambitieux du gouvernement du Kurdistan est de verdir davantage les grandes villes pour lutter contre le réchauffement climatique.

Ainsi, la capitale Erbil devrait être entourée d'une large ceinture boisée représentant environ 25 % de sa superficie.

Les projets sont conçus et mis en œuvre par un gouvernement qui, en principe, est chargé de la gestion des affaires courantes jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement de coalition.

Celui-ci tarde à se concrétiser.

Les discussions n'ont pas abouti en juin. La proposition de l'Union patriotique du Kurdistan, qui s'est alliée au parti Nouvelle Génération pour former un gouvernement de coalition avec le PDK sur la base d'un partage égalitaire des portefeuilles, n'a toujours pas reçu de réponse favorable.

Le PDK dispose de 39 sièges au Parlement du Kurdistan et l'alliance UPK–Nouvelle Génération de 38.

À signaler aussi que, malgré le cessez-le-feu entre l'Iran et les États-Unis, les groupes d'opposition kurdes iraniens établis au Kurdistan irakien ont continué de subir des bombardements iraniens.

Le 7 juin, le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) a annoncé que l'une de ses bases situées dans la province d'Erbil avait été visée par un drone.

Deux autres drones ont été interceptés au-dessus de la région d'Akre.

Quelques jours plus tôt, le quartier général du parti Komala avait été frappé par des missiles iraniens.

Le 16 juin, le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI) a signalé une nouvelle attaque de drone contre son camp de Zewiya Spî, près de Koya, accueillant ses membres et leurs familles.

Selon le PDKI, ses camps, ses hôpitaux et ses écoles ont été visés par plus de 138 missiles et drones depuis le début de la guerre entre l'Iran et les États-Unis.

SYRIE : LE PRÉSIDENT PAR INTÉRIM NOMME SES 70 « DÉPUTÉS »

Le processus politique visant à donner un minimum de légitimité « démocratique » au nouveau pouvoir islamiste syrien se poursuit. Le président par intérim al-Charaa a, le 30 juin, rendu publique la liste des 70 « députés » qu'il a unilatéralement désignés conformément à la sommaire « Déclaration constitutionnelle » qu'il avait promulguée et qui lui accorde l'essentiel des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Parmi les « députés » nommés par le président par intérim, une demi-douzaine de femmes, deux Kurdes, deux Druzes et deux Chrétiens pour donner l'image d'un simulacre de diversité. Ces 70 « députés » nommés viennent rejoindre les 140 autres désignés par quelque 4 000 à 5 000 « grands électeurs » triés sur le volet parmi les fidèles du nouveau régime. Le « Parlement » ainsi constitué devrait se réunir début juillet. Les « députés » vont prêter serment puis désigner les commissions et instances de leur « Parlement ».

Les dirigeants kurdes ont protesté contre cette « farce électorale » et la sous-représentation criante des Kurdes dans les instances politiques et administratives de Damas.

Faute de choix, abandonnés par leurs alliés occidentaux, ils se consacrent à l'application des dispositions de l'accord du 29 janvier signé avec le régime syrien.

Dans ce cadre, des progrès ont été enregistrés sur le volet « intégration » des forces kurdes au sein de l'armée et de la police syriennes. Environ 5 000 combattants kurdes des FDS ont rejoint les nouvelles brigades militaires basées en pays kurde et 4 000 autres ont intégré les forces de sécurité intérieure relevant du ministère syrien de l'Intérieur. Un millier de combattants est retourné dans le canton d'Afrin et environ 2 000 autres devraient les rejoindre « prochainement » pour y intégrer une nouvelle formation militaire.

Par ailleurs, selon un haut responsable des Assayish (police kurde), les dossiers d'environ 1 000 membres des forces de sécurité de Kobané avaient été transmis au comité conjoint chargé de l'intégration. Cela représenterait environ 60 à 70 % des quelque 1 500 à 1 600 membres des Assayish présents dans la ville de Kobané.

Selon un haut responsable des FDS, cité par la chaîne d'information kurde Rudaw, environ 8 000 combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'avaient toujours pas été intégrés, « faute de postes disponibles dans les nouvelles brigades ». Les discussions se poursuivent concernant leur futur lieu d'affectation, la reconnaissance de leurs grades ainsi que la question de savoir si ces brigades conserveront un caractère régional spécifique ou seront dispersées au sein de l'armée syrienne.

Autre question majeure en discussion : l'avenir des Unités de protection des femmes (YPJ). La commandante générale des YPJ, Rohilat Afrin, a déclaré que cette force exclusivement féminine devrait être reconnue au sein de l'armée syrienne. Selon elle, les droits des femmes ne bénéficieraient plus d'une protection institutionnelle si les YPJ étaient dissoutes ou réduites à une simple force de police comme le propose Damas.

Les organisations féministes kurdes soulignent que le statut militaire des YPJ, qui ont joué un rôle emblématique dans la guerre contre Daech, dépasse largement la seule dimension opérationnelle. Elles y voient « une garantie essentielle de la participation des femmes aux institutions politiques, sécuritaires et administratives ». L'avenir de toutes les institutions féminines de Rojava reste en suspens tant elles s'avèrent peu compatibles avec les orientations politiques, sociales et sociétales du nouveau régime islamiste de Damas.

Le sort de quelque 2 000 civils et combattants kurdes portés disparus depuis les affrontements kurdo-syriens de janvier dernier reste toujours non élucidé. Le régime syrien, qui a procédé à quelques dizaines de libérations, n'a toujours pas publié de liste complète et vérifiable précisant le sort des personnes capturées, disparues, libérées, transférées ou décédées. Le 26 juin, Damas a libéré un nouveau groupe de détenus des FDS sans donner d'indications sur la suite de ces libérations prescrites dans l'accord kurdo-syrien du 29 janvier 2026.

Conformément à cet accord, près de 1 700 familles kurdes déplacées d'Afrin ont pu, le 10 juin, regagner leurs foyers. Au total, environ 8 720 familles déplacées ont ainsi pu regagner le canton d'Afrin, ce qui constitue à ce jour le point le plus positif du processus de mise en œuvre de l'accord du 29 juin. Cependant, le gouvernement syrien n'a pas encore mis en place un mécanisme crédible et efficient de restitution des propriétés kurdes confisquées, de responsabilité juridique des exécutants des crimes perpétrés ces dernières années par des milices syriennes supplétives de l'armée turque, désormais intégrées à l'armée syrienne et aux structures officielles de l'État syrien.

En raison des péripéties quasi quotidiennes du bras de fer entre l'Iran et les États-Unis qui occupent les médias internationaux, la situation en Syrie est moins visible, comme on peut le constater aussi à la lecture de notre abondante revue de presse où la Syrie ne fait l'objet que de trois ou quatre dépêches d'AFP. Les héroïques combattants kurdes de la guerre contre Daech sont, eux, tombés dans l'oubli.

C'est pour tenter de briser ce « mur du silence » que le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), le général Mazlum Abdi, a entrepris, en compagnie d'Ilham Ahmed, chargée des relations internationales, une petite tournée diplomatique.

Celle-ci a débuté à Erbil où la délégation a été chaleureusement accueillie par le président Nechirvan Barzani. Elle a pu y rencontrer également, le 17 juin, l'ambassadeur Tom Barrack, envoyé spécial du président américain pour la Syrie et l'Iran. Celui-ci a réaffirmé le soutien des États-Unis « au dialogue et à la stabilité de la Syrie ».

Le président Barzani, qui joue un rôle de canal privilégié entre le Rojava et les médiateurs occidentaux, a insisté sur la nécessité de garantir les droits des Kurdes et des autres composantes de la société syrienne.

La délégation kurde s'est rendue ensuite à Rome où elle a eu des entretiens avec des responsables des ministères des Affaires étrangères et de la Défense italiens.

À Paris, c'est le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui a, le 20 juin, reçu cordialement le général Mazlum Abdi et Ilham Ahmed. Les deux dirigeants kurdes ont informé le ministre français de l'état de leurs négociations avec Damas et appelé la France à user de toute son influence pour que les droits linguistiques kurdes soient garantis par la Constitution syrienne, que la participation politique des Kurdes dans les institutions de l'État soit assurée. Ils ont aussi plaidé pour la reconnaissance officielle des institutions dédiées aux femmes et pour une décentralisation administrative permettant à toutes les composantes de la société syrienne de prendre part à la gestion de leurs affaires.

Les Kurdes espèrent que, lors de sa visite officielle à Damas en juillet, le président français plaidera leur cause auprès de son homologue syrien.