mis à jour le Lundi 19 octobre 2026 à 17h54
Lemonde.fr | Par Hervé Morin
Les restes d’un individu inhumé il y a 75 000 ans dans la grotte de Shanidar, dans le Kurdistan irakien, portent les traces de graves blessures, dont la dernière a été fatale.
Le bon vieux temps n’était pas si idyllique. En témoignent les restes d’un Néandertalien datés de 75 000 ans, mis au jour dans la grotte de Shanidar, dans le Kurdistan irakien. Ses dents usées et fracturées suggèrent un grave traumatisme au visage, auquel il aurait survécu au moins plusieurs mois. Puis une blessure probablement infligée par une lance ou un épieu en bois ayant perforé une omoplate lui a été fatale. Shanidar A, comme il a été nommé par ses découvreurs dirigés par Graeme Barker (université de Cambridge), est décrit dans Scientific Reports du 15 octobre.
La grotte de Shanidar est bien connue dans le milieu de la paléoanthropologie. Fouillée dans les années 1950 par l’équipe de l’Américain Ralph Solecki (1917-2019), elle avait livré au moins quatre individus, trois adultes et un nourrisson. Depuis la reprise des fouilles en 2015, trois nouveaux Néandertaliens adultes ont été exhumés dans la même zone, derrière un gros bloc vertical. Shanidar A en fait partie. Seule une portion de son squelette a été retrouvée, le reste ayant probablement été balayé par une crue soudaine qui a labouré les sédiments.
L’omoplate est la pièce la plus marquante. « Il est extraordinaire de trouver une omoplate parfaitement conservée datant de 75 000 ans. Ces os sont si fins qu’il est rare de trouver des omoplates complètes dans les sépultures modernes, explique dans un communiqué Emma Pomeroy, docteure en archéologie de l’université de Cambridge et autrice principale de l’étude. Nous avons pu l’extraire d’un seul bloc sous près de 8 mètres de roche et de sédiments. »
C’est à l’examen au scanner de ce bloc que la blessure est apparue, mais aussi des éclats d’ossements détachés sur la partie externe de l’omoplate. Les chercheurs ont pu en déduire que la perforation, un trou circulaire de 15 millimètres, provenait de la face avant de l’individu : le pieu ou la lance de bois qui a causé sa mort a d’abord traversé sa cage thoracique avant d’atteindre l’os. Comme si c’était la région du cœur qui était visée intentionnellement, une hypothèse privilégiée par les chercheurs, plutôt que celle de l’accident de chasse.
« Les trous laissés par les reconstitutions de lances de cette époque correspondent parfaitement à celui que nous avons trouvé », ajoute Emma Pomeroy. Les lances en bois les plus anciennes parvenues jusqu’à nous datent de 400 000 ans, et ont été retrouvées sur le littoral britannique à Clacton-on-Sea, en 1911.
Si les Néandertaliens étaient des tailleurs de pierre habiles, le bois était une matière première de choix pour leurs outils et leurs armes. Une étude parue le 7 octobre dans Science Advances décrit ainsi un ensemble d’empreintes laissées par de tels artefacts dans la roche calcaire du site d’Abric Romani, dans la région de Barcelone, il y a entre 62 000 et 40 000 ans.
Mais revenons à Shanidar A. Ses dents étaient très usées, l’une d’elles fracturée, d’autres comportant des facettes d’usure incompatibles avec une arcade dentaire normale. Les chercheurs font donc l’hypothèse que celle-ci avait été fracassée, et que ce Néandertalien a dû considérablement souffrir et bénéficier de l’aide de son groupe pour s’alimenter.
Le paléoanthropologue Bruno Maureille, spécialiste des Néandertaliens au laboratoire Pacea à Bordeaux, reste prudent concernant l’hypothèse de cette première blessure. Pour lui, l’usure très avancée de ces dents pourrait être due à « une activité masticatoire pas seulement orientée vers l’alimentation ». Les Néandertaliens se servaient-ils de leurs quenottes comme d’outils ? Le cas du mâchonnement du brai de bouleau pour en faire de la colle est en tout cas avéré.
Bruno Maureille n’en considère pas moins que la découverte est « exceptionnelle ». « Il reste rarissime de trouver des cas de violence interindividuelle chez les Néandertaliens », rappelle-t-il. C’était déjà le cas avec Shanidar 3 (45 000 ans), qui portait une lésion à une côte attribuée à un projectile de faible masse. Certains se demandent s’il n’aurait pas été lancé par un représentant de notre espèce Homo sapiens, récemment arrivée d’Afrique dans la région, et qui n’allait pas tarder à supplanter son cousin Homo neanderthalensis.
La découverte à Shanidar de nouveaux squelettes depuis 2015, qui semblent avoir été enterrés successivement à quelques années ou décennies d’intervalle, est « extraordinaire », ajoute Bruno Maureille. Elle fait apparaître « un espace géré collectivement, comme s’il était prévu d’enterrer là des corps au fur et à mesure des décès », près d’une pierre verticale bien identifiée. L’analyse de ces gestes funéraires restera malheureusement partielle : au fil des guerres, on a perdu la trace des fossiles de Ralph Solecki, conservés à Bagdad.
En 1971, le préhistorien américain avait publié Shanidar, the First Flower People, un clin d’œil au « flower power » de 1968, qui n’avait guère séduit le monde académique : la présence de pollens regroupés autour des restes de Shanidar 4 (50 000 ans environ) avait fait naître l’idée d’une sépulture fleurie. Mais de nouvelles analyses ont suggéré que ces pollens auraient pu être amenés dans la grotte par des animaux fouisseurs. Et la fin tragique de Shanidar A suggère que les Néandertaliens n’étaient pas de paisibles hippies.
