mis à jour le Mardi 6 octobre 2026 à 15h59
Lemonde.fr | Par Samuel Forey (Le Caire, correspondance)
Bagdad a décrété le 1ᵉʳ octobre Journée de la célébration après vingt-trois années de présence militaire des Etats-Unis, depuis l’invasion de mars 2003, tandis que le président américain, Donald Trump, se félicitait d’une « victoire » pour les deux pays.
Le C-130 s’aligne sur la piste de la base aérienne d’Erbil, s’élance puis décolle dans l’or du couchant. Jeudi 1er octobre, les dernières forces américaines ont quitté l’Irak. Il restait encore environ 1 500 militaires américains et de la coalition, la plupart concentrés dans cette ville du Kurdistan irakien après un retrait graduel du pays, entamé en octobre 2025.
C’est la fin officielle de l’opération « Inherent Resolve » – le volet américain de la coalition internationale contre l’organisation Etat islamique (EI) –, mise en place en 2014. L’équivalent français, l’opération « Chammal », prend fin lui aussi ; quelque 600 soldats français étaient déployés en Irak dans ce cadre. L’un d’entre eux, le major Arnaud Frion, a été mortellement blessé lors d’une attaque de drone, le 12 mars, dans la région d’Erbil.
Le gouvernement irakien a décrété le 1er octobre Journée de la célébration. Plusieurs rues de Bagdad étaient pavoisées, les voitures de police décorées de ballons et de rubans. Si leur présence était devenue minime, le départ des troupes occidentales est un symbole.
L’événement met fin à une présence militaire de plus de vingt-trois ans dans le pays, depuis l’invasion de mars 2003 qui avait abouti à la chute du dictateur Saddam Hussein. La campagne, dans la foulée de celle d’Afghanistan, avait provoqué un tourbillon de violences qui a divisé, détruit, meurtri l’Irak. La guerre et l’occupation qui ont suivi ont coûté la vie à plus de 115 000 Irakiens, selon les estimations les plus basses, et à 4 500 Américains. Mais cette tourmente a soufflé bien au-delà des frontières du pays.
La présence militaire américaine a connu deux périodes. La première, de 2003 à 2011, a provoqué l’effondrement du régime de Saddam Hussein. Mais Washington a dû lutter contre les fidèles du dictateur, l’influence croissante de l’Iran et une guerre civile entre chiites et sunnites (soutenant l’ancien pouvoir) devenue hors de contrôle. Le contingent américain a compté plus de 160 000 hommes, au plus fort de sa présence, en 2008.
La déstabilisation avait profité à des groupes djihadistes. Dans la concurrence ultraviolente de la guerre, l’un d’entre eux s’est imposé : l’organisation Etat islamique en Irak (EII), fondée en 2006, après la mort de l’inspirateur de celle-ci, le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui. Plutôt que de s’attaquer à l’« ennemi lointain » dans le cadre d’un djihad global comme Al-Qaida, le groupe veut lutter contre l’« ennemi proche ». Il est surtout composé d’anciens fidèles de Saddam Hussein convertis à la cause d’un djihad suprémaciste.
L’armée américaine réussit cependant à reprendre la main en ralliant des mouvements sunnites contre l’EII, considérablement réduit à partir de 2007. Un calme précaire revient. Cette année-là, en 2008, Barack Obama est élu président des Etats-Unis. Il s’était opposé à la guerre en Irak et il veut la terminer. Il ordonne le retrait des troupes américaines à la fin de l’année 2010.
L’EII était presque abattue en Irak, mais renaît de ses cendres en Syrie après 2011, quand la révolution y tourne à la guerre civile, phagocytant les groupes rebelles les uns après les autres, se renommant Etat islamique en Irak et au Levant, et se faisant connaître sous son acronyme arabe, Daech. Dès janvier 2014, l’organisation fait son retour dans son pays d’origine. Les troupes américaines parties, rien ne semble pouvoir en arrêter les combattants, qui profitent des luttes confessionnelles et de la colère des sunnites, marginalisés par le nouveau pouvoir. Les villes tombent successivement. Jusqu’à la prise de Mossoul, le 10 juin 2014.
En s’emparant de la plus grande cité du nord de l’Irak, de ses ressources, du matériel d’une armée irakienne équipée à grands frais par les Américains, l’EII devient une organisation capable de contrôler un vaste territoire, de lever des impôts et de mener des opérations militaires conventionnelles et clandestines. Pour traduire son ambition mondiale, elle se rebaptise « Etat islamique » (EI).
En Irak, le grand ayatollah Ali Al-Sistani a demandé aux chiites de se mobiliser contre ce nouvel ennemi. Des centaines de milliers d’Irakiens répondent à l’appel, certains au sein des unités de la Mobilisation populaire, dont plusieurs groupes sont soutenus par l’Iran. La contre-attaque commence.
En août 2014, l’EI lance une nouvelle offensive – de Mossoul, dans toutes les directions, dont la région du Sinjar, le fief des Yézidis. Les djihadistes considèrent les membres de cette minorité ethno-confessionnelle comme des hérétiques. Ils entament une destruction systématique du groupe, par la conversion, le meurtre ou le viol. Un génocide commence.
Barack Obama se résout alors à revenir en Irak. Des bombardements pilonnent les positions de l’EI. Mais les leçons de la première campagne ont été apprises. La seconde s’inscrit dans le temps long, travaille à la reconstruction des forces irakiennes, qu’elles soient arabes ou kurdes, avec une empreinte militaire occidentale légère. C’est aux troupes locales que revient l’assaut terrestre, aidées par des unités d’élite. La coalition, elle, assure le soutien logistique et aérien. Le président américain est si rétif à se réengager qu’au début, l’opération ne porte pas de nom. Ce n’est que trois mois après les premières frappes que la nouvelle campagne sera baptisée « Inherent Resolve ». Elle s’étendra ensuite à la Syrie.
La reconquête est longue. Elle s’accélère en 2016 quand les troupes kurdes et irakiennes se rapprochent de Mossoul. Il faut neuf longs mois pour reprendre cette ville immense, peuplée, au début de la bataille en octobre 2016, de quelque 800 000 personnes. Le volet humanitaire est soigneusement géré pour accueillir les dizaines de milliers de déplacés.
La méthode employée a fonctionné, au prix de très lourdes pertes pour les forces irakiennes qui, pourtant, ont tenu. Mais l’assaut final, sur la vieille ville de Mossoul, a tourné au massacre. Bastion djihadiste, elle est pilonnée et écrasée. Les morts se comptent par milliers. Mais la bataille est décisive. L’EI est défait en Irak en 2017 ; il est vaincu en Syrie en 2019. La menace qu’il représente devient résiduelle.
Depuis, l’Irak connaît un calme relatif. La coalition est restée, notamment en continuant d’assurer la formation des forces du pays, alors que l’Iran tentait d’y assurer sa mainmise, grâce aux milices chiites les plus fidèles à la République islamique. Si « Inherent Resolve » ne fait pas partie de cette bataille, les factions armées proches de Téhéran ont régulièrement présenté la présence américaine comme une justification de leurs attaques contre les forces des Etats-Unis.
L’administration du président américain, Joe Biden (de janvier 2021 à janvier 2025), conclut un accord de retrait en 2024. Les troupes américaines ont quitté la plus grande partie de l’Irak en 2025, se repliant sur Erbil, d’où elles ont achevé leur départ, mercredi 30 septembre 2026. Donald Trump clôt ainsi la mission avec succès, à côté du fiasco en Afghanistan, où les talibans ont repris le pays, en 2021, dès le départ des Américains.
Le président, qui voulait terminer les « guerres sans fin », englué dans son offensive contre l’Iran, trouve là une porte de sortie : « Cette journée est une victoire pour les Etats-Unis, une victoire pour l’Irak et une victoire décisive sur l’EI ! », a-t-il clamé sur son réseau, Truth Social. Et de célébrer sa bonne entente avec le nouveau premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, qui a promis de placer les groupes armés sous l’autorité de l’Etat.
Ceux-ci pourraient-ils être mis au pas ? « Le retrait des troupes américaines sape le discours que les factions qui se prétendent de la résistance véhiculent à leur propre sujet, affirmant qu’elles sont nées contre l’occupation. Et ça réduit la capacité de l’Iran à frapper ces troupes », analyse Ali Al-Mawlawi, directeur d’Horizon, un cabinet de conseil spécialisé sur l’Irak.
Restent les minorités non chiites. Le Kurdistan irakien, avec le départ de la coalition, voit la fin d’une « économie de violence » dont il captait les ressources, estime le docteur en science politique et spécialiste de l’Irak Hardy Mède. Mais le retrait militaire ne signifie pas la fin du soutien des Etats-Unis. Le consulat général américain à Erbil est le plus grand au monde. Le Kurdistan restera encore le relais des Occidentaux en Irak, voire dans la région.
Dans un Moyen-Orient en plein bouleversement, l’Irak franchit une étape. Dans l’espoir qu’elle ne mène pas à une nouvelle guerre.
