Loussiné Sahakian : Komitas Vardapet et la musique kurde

mis à jour le Vendredi 29 mai 2026 à 12h00

Komitas Vardapet, fondateur de l’école nationale de la composition, ethnographe et folkloriste, théoricien, pédagogue et interprète, a mené, au début du XX siècle, l’activité de tout un conservatoire.  Il a étudié la musique arménienne religieuse et après ses années d’étude passées en Europe, notamment à Berlin, il a consacré toute sa vie à l’exploration de la musique arménienne afin de prouver son autonomie fondamentale et de l’imposer comme un fait indéniable.

Il est également le fondateur de la musicologie comparée dans la réalité arménienne. L’analyse systématique des cultures musicales de différents peuples et de leurs origines, la révélation des analogies et des différences des langages musicaux respectifs constituent, on le sait, les fondements de la musicologie comparée.

Il serait impossible d’embrasser dans l’espace d’une conférence toutes l’étendue et l’ampleur de l’héritage musical et musicologique de Komitas ainsi que les vertus humaines de cet artiste de génie. Cependant cette conférence, en ce lieu symboliquement si chargé, pourrait révéler ne serait-ce que l’une des sphères importantes de l’activité de ce folkloriste musical de premier ordre que fut Komitas. 

Komitas, explorateur de la musique kurde

Les Kurdes, ce peuple du Proche Orient détenteur d’une identité nationale et d’une culture originale, ayant leur histoire, leur langue et leur littérature, n’ont pas encore leur propre Etat. Depuis des siècles les Arméniens et les Kurdes ont vécu côte à côte dans le territoire de l’Arménie historique (en Anatolie orientale et dans les montagnes d’Arménie).

Ces peuples séculaires ont traversé et traversent encore les turbulences de l’histoire en préservant leur identité nationale et leur dignité, en dépit des épreuves et des temps orageux.

La culture kurde a toujours été et demeure l’objet d’un vif intérêt scientifique et artistique des intellectuels et des artistes arméniens. Un nombre de documents préservés au Maténadaran, le musée- institut des manuscrits anciens, en est le témoignage : depuis des siècles l’histoire, la tradition orale, l’ethnographie du peuple kurde, diverses questions relatives à la langue kurde ont été au centre des investigations et des préoccupations des représentants de l’intelligentzia arménienne.

Moïse de Khorène, Pavstos Biuzande, Eguiché, Razar Parpétsi, pour n’en mentionner que quelques-uns, se sont déjà interrogés sur les origines ethniques, l’histoire, la tradition orale et la langue kurdes. Dans leurs écrits ils ont surtout évoqué les ancêtres des Kurdes, les mares. C’est à Erévan, dans la capitale arménienne, qu’en 1930 fut fondé l’un des premiers journaux kurdes, «  Rya Thaza », voulant dire « Nouvelle voie ». Un autre journal, « Bothan » qui voit le jour deux fois par mois, y succèdera plus tard.

Depuis 1955 une chaîne de radio arménienne, « Dengué Erivan » (littéralement « La voix d’Erévan »), disposait d’une heure de diffusion journalière en langue kurde; d’ailleurs, on comptait parmi ses auditeurs des kurdes ethniques vivant dans la partie sud-est de la Turquie.

Mesdames, Messieurs, je me trouve aujourd’hui en un lieu qui détient, certes, un maximum de savoirs et de données scientifiques sur l’histoire et la culture de son peuple, mais j’ose croire que cette tentative d’élucidation des investigations arméniennes dont celles, notamment, de Komitas sera un investissement de plus dans les études de la culture kurde séculaire.

Permettez-moi, toutefois, d’évoquer une seconde motivation qui explique ma présence ici aujourd’hui. A vrai dire, ce n’est pas uniquement l’intervention de mes amis artistes ni l’invitation si obligeante de l’Institut qui m’ont disposée à faire cette intervention ; si je suis ici, aujourd’hui, c’est aussi grâce au souvenir de ces beaux moments passés en présence de l’historien, kurdologue Djalilé Djalil, ami universitaire de mes parents, intellectuel courtois dont nous avions la joie de savourer la présence chez nous, c’est grâce à leurs souvenirs communs des années d’étude qui m’ont été transmis par mes parents historiens. D’ailleurs, c’est précisément à l’aide de Djalilé Djalil que furent restitués les fragments textuels des chants kurdes de Komitas.

Bref rappel biographique : en 1899 Komitas termine ses études en Allemagne, au département de la philosophie de l’Université impériale Wilhelm Friedrich et obtient un diplôme ; il termine également sa formation au conservatoire de Richard Schmidt qui lui livre un certificat. Ces documents sont en conservation au Musée-institut Komitas. Membre fondateur de l’Association internationale de la Musique de Berlin, Komitas Vardapet donne plusieurs conférences musicologiques d’une qualité exceptionnelle, consacrées, entre autres, à la musique des peuples orientaux, notamment kurde. Toujours en Allemagne, Komitas décidera de consacrer son mémoire de recherche aux airs (aux mélodies) kurdes, qu’il choisira à la place de la musique arménienne.

Pourquoi ?

Question intéressante qui n’a pas été suffisamment mise en lumière jusque là. Il nous appartient d’en élucider les raisons. Le travail de recherche de Komitas ne nous est pas parvenu dans son intégralité, partageant le sort d’un grand nombre de ses manuscrits et documents disparus à l’issue de sa fin tragique.

Certes, nous avons noté à plusieurs reprises qu’en tant que fondateur de l’analyse comparée en musicologie, Komitas connaissait parfaitement la musique des peuples voisins, notamment celle des Kurdes, des Géorgiens, des Perses, des Arabes ; pendant ses concerts, suivis de conférences, il chantait et montrait les différences et les corrélations existant entre ces cultures musicales.

Mais d’où venait cette sensibilité si particulière et conséquente pour la musique kurde ? Que Komitas, ayant vécu en Empire Ottoman, fût parfaitement au courant des échanges culturels et quotidiens, des profondes affinités qui liaient ces deux peuples, les Arméniens et les Kurdes, cela va de soit. Et cette circonstance justifierait d’emblée le choix de Komitas. Mais cette question mérite, à notre sens, une approche plus complexe et nuancée, qui permettrait de classer Komitas parmi les intellectuels arméniens kurdophiles de l’époque.

Il existe dans la réalité arménienne des figures importantes qui avaient des liens directs ou indirects avec Komitas et qui ont eu une certaine influence sur sa formation intellectuelle. Aussi pour avoir une idée exhaustive sur cette sphère de son activité faudrait-il adopter un regard plus vaste embrassant son entourage intellectuel.

Khatchatour Abovian, célèbre écrivain, fondateur de la nouvelle littérature arménienne en arménienne orientale, joue un rôle majeur dans la transcription et la mise en valeur de la tradition orale kurde. Profondément marqué par l’esprit des Lumières, Abovian fut l’un des premiers à apprécier la tradition orale kurde. Ce chercheur éclairé qui est un inconditionnel du progrès, a effectué, sur sa propre initiative, plusieurs expéditions dans des lieux habités de population kurde, il a recueilli un matériau folklorique et ethnographique de grande richesse devenue une source précieuse d’histoire kurde pour la recherche de l’époque. La première version manuscrite de son ouvrage est envoyée à son ami Maurice Wagner, professeur à l’université de Munich. C’est en ces termes qu’Abovian s’exprime sur la poésie kurde dans son article intitulé « Les Kurdes » : « La poésie nationale du peuple kurde a connu un progrès tellement immense, s’est tellement perfectionnée que presque chaque kurde, oui, chaque homme et même chaque femme, pourrait être considéré comme un vrai poète ou poétesse. Ce sont des œuvres créées à toute vitesse, des improvisations. » Abovian était l’un des premiers à proposer, à partir de ses propres observations, des études de grande valeur sur la culture et la vie des Kurdes. Il sort ainsi le peuple Kurde de la zone grise de l’ignorance scientifique et devient l’un des initiateurs des recherches ethnographiques et culturologiques.

C’est Abovian aussi qui fournit des informations intéressantes sur les compétences particulières du chanteur kurde, « sur ses inséparables instruments, fabriqués de tuyaux de bois ». La façon dont il définit la signification des chants populaires, considérés par lui comme source de recherches ethnographiques des kurdes, est pleine d’intérêt. D’ailleurs, il a transcrit lui-même des chants kurdes. Le nombre des chants exécutés en solo dépasse les chorales. « Les mélodies kurdes sont originales,-écrit Abovian,- ils ont pour sujet l’amour, la nostalgie, les conflits de guerre... Ces chants n’ont pas été transcrits, on les a transmis oralement d’une génération à l’autre. Les Kurdes ont chanté essentiellement leurs chants ethniques. Le chanteur ou la chanteuse kurdes mettaient l’une des mains ou les deux mains sous le menton et se tenant debout, soutenant le visage des deux côtés, sans accompagnement instrumental, commençait à s’exclamer : «  lo ! »… »

Les Kurdes chantaient partout : dans les champs, allant chercher de l’eau, conduisant leurs troupeaux dans les pâturages, aux festins des noces. Les Kurdes, surtout les femmes, ont un talent poétique extraordinaire. « D’une manière simple et limpide, elles chantent leurs vallées, leurs montagnes, leurs cascades, leurs sources, leurs fleurs, leurs armes, leurs chevaux, leurs exploits militaires, la beauté et les charmes de leurs femmes : elles chantent tout ce qui est accessible à leurs sentiments et à leurs perceptions,-écrit Abovian,- elles utilisent des comparaisons et s’efforcent à rendre encore plus vivants ces tableaux par la douceur de leurs chants. » Abovian note également l’originalité des danses kurdes. « Se tenant par la main, les hommes et les femmes constituent des rondes, ils dansent effectuant des bonds de plus en plus effrénés, se tirant par les mains. »

Parmi les instruments de musique, utilisés traditionnellement pendant les noces kurdes, on retient surtout la zourna et le tambour. Les bergers, en règle générale, jouaient du thouthak (sifflet), instrument fabriqué de roseaux et de tuyaux de bois.

Ensuite, Abovian constate la nécessité de transcrire ces chants pour éviter qu’ils tombent dans l’oubli. «Quelle belle idée que de les recueillir tous, mais pour cela il faudrait avoir les poches bien remplies  et beaucoup de temps pour errer d’un village à l’autre et les transcrire ! »

C’est avec admiration qu’Abovian évoque les mœurs, surtout l’hospitalité du peuple kurde, dont il retient l’honnêteté et la simplicité. « L’hospitalité de ce peuple est devenue une légende qui a traversé tout l’Orient. »

Ce n’est pas par hasard que nous nous sommes attardée sur les opinions exprimées par Abovian au sujet du peuple kurde ; opinions qui servent presque de repère. C’est qu’Abovian était l’un des Maîtres vénérés par Komitas, l’un de ses pères spirituels. Si la carrière professionnelle de Komitas commence un demi-siècle après la mort d’Abovian, « La blessure de l’Arménie », le célèbre roman d’Abovian, est son livre de chevet. On sait que Komitas gardait religieusement sa photographie, avec ses livres et objets les plus précieux. Bien plus, c’est son adoration pour Abovian qui le poussera à visiter son lieu natal, Khanakher, en compagnie du grand linguiste arménien Hratchia Adjarian. Dans sa correspondance Komitas cite souvent ses pensées et ses présages prophétiques. Il est évident que l’intérêt porté par Komitas le folkloriste à la culture kurde était en partie conditionné par le point de vue d’Abovian. Même dans ses transcriptions Komitas a suivi scrupuleusement les principes de travail appliqués par le romancier arménien.

Bien avant 1893, lorsque Komitas n’est qu’un jeune diacre, il s’intéresse déjà à la culture kurde, la considérant comme un matériau ethnographique extrêmement original, intéressant et riche. Une autre motivation de cet intérêt pour la culture kurde : le Catholicos de tous les Arméniens, Khrimian Haïrik, qui est son Père spirituel au sens le plus noble du terme.

Khrimian Haïrik était l’un de ces intellectuels éclairés du début du siècle qui faisait preuve d’une grande ouverture d’esprit et n’était pas indifférent aux questions culturelles des Kurdes. Ainsi, aux côtés du folkloriste-ethnographe Guaréguine Srvandztian il a œuvré au renforcement des relations entre les Kurdes et les Arméniens. Srvandztian, à son tour, a largement contribué à l’étude scientifique de la tradition orale kurde, en transcrivant et en étudiant les deux dialectes kurdes : le kourmandji et le sorani.

A peine élu Patriarche de Constantinople, Khrimian Haïrik, dès son entrée en fonction, n’avait pas hésité à présenter la situation précaire des travailleurs et des paysans arméniens et kurdes au gouvernement turc, s’appuyant sur une série de faits. En 1880, animé par une profonde sympathie pour le peuple kurde, il adresse un ordre spécial à la présidence du Comité de la famine en administrant la distribution du blé, du pain et de l’argent à la population kurde vivant avec les Arméniens, pour éviter qu’ils succombent à la famine.

En outre, Khrimian Haïrik soutenait les démarches des intellectuels arméniens qui s’occupaient des questions culturelles des Kurdes. A titre d’exemple, l’illustre ethnographe et archéologue arménien Ervand Lalaïan qui s’est rendu à maintes reprises à Moksi, à Sassoun, à Bithlis, à Van pour participer aux rituels et aux mariages kurdes, pour transcrire auprès des meilleurs folkloristes arméniens et kurdes les échantillons les plus saisissants de la tradition orale kurde, qu’il publiera ultérieurement dans les périodiques arméniens.

Le jeune Komitas a été, à son tour, largement encouragé par Khrimian Haïrik dans ses activités de folkloriste et de chercheur. Pendant les soirées organisées au séminaire théologique Guévorkian Komitas chantait régulièrement, en alternance avec les chants populaires arméniens, des mélodies kurdes, trouvant chaque fois la vive approbation de Khrimian Haïrik.

Il est à noter que Komitas avait un illustre prédécesseur dans ce domaine : Kara-Mourza, chef de chœur de grande renommée et homme public, qui avait précédé Komitas en 1892 au séminaire théologique Guévorkian, en tant que professeur de musique, et qui collectait, transcrivait et arrangeait, à son tour, les chants kurdes. Ainsi, Christaphore Kara-Mourza est connu dans l’histoire de la musique kurde pour ses arrangements des chants « La marche des Kurdes » et « Kone votchin ». A ce titre, dans le n° 264 du journal «Païkar » (« La lutte ») paru en 1971, à Boston, on trouve les propos suivants sur l’investissement professionnel de Kara-Mourza dans le domaine de la musique kurde : « Ch. Kara-Mourza était l’un des premiers musiciens à recueillir et à arranger les chants folkloriques kurdes. » Un autre musicien arménien qui enregistrait des chants folkloriques kurdes, le chef de chœur Spiridon Mélikhian, était l’élève de Komitas.

Ainsi, Komitas était initié à la tradition musicale kurde bien avant son départ pour Berlin. Bien plus, il avait un contact immédiat avec le peuple kurde par l’intermédiaire de son condisciple, le séminariste Ousoub (Hovsep) Themourian, le fils de Hasan aga, originaire du village d’Aslanou. Une profonde amitié les liait qui s’est prolongée après les années d’études. Komitas rendait souvent visite à son ami, il a été dans les villages kurdes Sitchanlou, Aslanou, Zor, Bardamat situés en province de Sourmalou, il a écouté leurs chants, observé leurs danses.

A travers l’ensemble de son héritage musical et musicologique, Komitas a abordé, à plus d’un titre, la musique kurde ; dans ses articles il propose de brèves caractéristiques, aussi pertinentes que rigoureuses, des chants et des airs kurdes. Dans ses ouvrages ultérieurs il posera les fondements de la tradition musicale kurde écrite, à savoir de la musique notée du peuple kurde.

Autre fait saisissant qui mérite d’être retenu : le diplomate russe Vladimir Minorski, orientaliste, connaisseur érudit du folklore kurde, docteur émérite des universités de Cambridge et de Bruxelles depuis les années 30, était secrétaire à l’Ambassade de Russie en 1912. Un inconditionnel des concerts de Komitas Vardapet, organisés à Constantinople, il a spécialement tenu à le rencontrer afin d’écouter les chants kurdes dans son interprétation. Il admirait son talent de chanteur et sa connaissance exceptionnelle des particularités de la musique et du parler du peuple voisin. Nous trouvons la trace écrite de cette rencontre dans les mémoires de Minorski consacrées à Komitas et à sa connaissance de la musique kurde.  (Minorski V., Rencontres de Constantinople, « L’Arménie littéraire »,  n° 10, 1969, p. 81).

En 1901 l’arménologue Grigor Khalatian, rédacteur en chef du « Recueil ethnographique Eminian », revue de l’Institut des langues orientales « Lazarian », reçoit une lettre de la part du folkloriste, ethnographe arménien Sarguis Haïkouni. Ce dernier avait transcrit plusieurs romans d’amour  versifiés kurdes, une sorte de poème lyrique, et c’est en ces termes-là qu’il s’en exprime dans sa lettre adressée au rédacteur en chef de la revue : « Les romans kurdes, en règle générale, sont constitués de chants, tout roman versifié a son air particulier que les Arméniens ont beaucoup de plaisir à chanter… ».

Dans sa lettre Haïkouni conseille de publier ces airs des romans d’amour kurdes dans les pages de la revue ; quant à leur enregistrement, il suggère de le confier à Komitas. Si initialement il est question de 17 chants, pour des raisons obscures (est-ce peut-être à cause de la censure ou pour des raisons financières) il n’en reste que 13 à la fin. Toutefois, les 13 mélodies kurdes de Komitas voient le jour à Moscou, imprimées par la célèbre imprimerie musicale « Jurgenson », en février 1904, dans le cinquième volume de la revue ethnographique « Eminean ». Parues en supplément du recueil ethnographique « Eminian », elles ont pour titre « Roman arméno-kurde, Institut des langues orientales Lazarian, Moscou-Vararchapat, 1904 /11//. »

Ce que nous avons là, n’est pas un recueil ordinaire, mais un document transcrit des mélodies kurdes.

Ce recueil des mélodies kurdes de Komitas est en partie abordé dans l’ouvrage de N. Djaouari, intitulé « L’art du chant populaire kurde » paru en 1976, à Erévan. Certains chants du recueil connaissent une seconde édition en 1962 dans l’ouvrage paru en russe du folkloriste kurde Hadjié Djendi : «Les  Chants épiques kurdes ».

Quel est le nombre exact des chants et des mélodies kurdes arrangés par Komitas qui nous sont parvenus aujourd’hui ? Nous avons noté plus haut qu’un grand nombre de manuscrits et de documents de Komitas ont disparu, et il nous serait difficile aujourd’hui de préciser le nombre de chants étrangers, notamment kurdes transcrits par Vardapet. Ses archives de Erévan contiennent plusieurs manuscrits édités et inédits de musique kurde. On note l’absence des chants persans ou arabes, car Komitas ne pouvait en juger qu’en fonction de ses perceptions auditives, tandis que les chants turcs et surtout kurdes faisaient l’objet d’un travail rigoureux de transcription, ce qui explique le nombre important des chants kurdes qui nous sont parvenues.

En 2006, se fondant sur les documents d’archives parisiennes transférées à Erévan, Robert Athaïan, éminent spécialiste de Komitas, a recueilli et édité dans le XIV volume de l’édition académique des « Œuvres complètes » de Komitas l’ensemble des chants, des airs de danse et des musiques instrumentales kurdes préservés, suivis de leurs versions. Par conséquent, outre les chants du recueil « Eminian », le volume inclut une trentaine de mélodies, suivies de leurs versions. Ataïan a également inclus dans ce volume des variantes du même chant constitué parfois de quelques mesures, mais représentant une grande valeur musicale et se distinguant par leur originalité mélodique ou rythmique. On y trouve des chants et des mélodies anonymes. Les chants kurdes ont plusieurs genres. En règle générale, ils ont un caractère récitatif-improvisé et abondent en formules rythmiques et métriques.

Les épopées « Mirza aga » et « Quoullek Guearo » ou encore la chanson d’amour « Djambalié »…  

Aussi étonnant soit-il, c’est auprès des conteurs et chanteurs arméniens, que Komitas a transcrit l’essentiel des chants et des airs kurdes. Mho était le seul parmi ces interprètes à être d’origine kurde. Par exemple, on retient parmi ces conteurs-chanteurs des chants kurdes Petros Verdoyan, le petit-fils du paysan Khosrov, originaire du village « Nordza dem » ou encore Zatik Khapoyan du village « Guinekatc ». D’un point de vue musicologique-théorique, il y a des chants qui représentent des analogies structurelles et mélodiques avec les chants rustiques arméniens ; ce sont pour ainsi dire les chants arméno-kurdes.

A titre d’exemple, le chant amoureux « Leili Medjnoum » ou encore les chants épiques connus sous le titre « Hamé Mousse ». Nous souscrivons entièrement à l’opinion de Djaouari estimant que « les cultures de ces deux peuples voisins étaient en interaction, d’où les analogies et les points communs qui sont l’une des expressions de leur coexistence et de leur amitié séculaires ». (p. 25)

Il existe un beau témoignage sur le chant « Lour da lour» de Komitas. Dans son héritage musical on retient l’arrangement exceptionnel de la pastorale kurde « Lour da lour » ». Il est à noter que dans l’enregistrement du roman d’amour kurde « Lour da lour », fait par Komitas, cet air est joué avec le violon du célèbre écrivain Vrtanes Papazian.

Le chant émouvant « Lé, lé Gavre » est un autre exemple remarquable des chants kurdes de Komitas : « Gavré » est le prénom d’une jeune fille, certes, mais c’est aussi un nom commun voulant dire « impitoyable » et dans le folklore musical arménien il est repris dans le sens de « l’amante impitoyable » (« ansirt iar »).

Le 14 juin 1899, sur la proposition de la filiale berlinoise de l’Association internationale de la Musique, Komitas donne une conférence au conservatoire de Charvenka. Au cours de celle-ci il cite, en vue de comparaison, plusieurs exemples de musiques kurde, persane, arabe, turque. Le premier chant kurde interprété par Komitas est justement « Lé, lé, Gavré ». Ce chant a une histoire importante et intéressante. Accordant une très grande valeur à son expressivité et à l’originalité de sa composition, il en a transcrit un second exemplaire qu’il a confié à son confrère, l’éminent compositeur arménien Makar Ekmalian. Avec ce chant Komitas voulait montrer à Ekmalian les analogies de modulations entre les folklores kurde et arménien, comme il en est question, par exemple, dans le chant «  Lé, lé iaman ». Je tiens à ajouter que ce sont précisément les fragments textuels de ce chant qui furent restituées autrefois par Djalilé Djalil, ami universitaire de mes parents.

Par ailleurs, avec leur rythme qui s’accélère progressivement, les airs de danse « Mirana, mirana » et « Nemke Khrtane » transcrits par Komitas révèlent certaines similitudes mélodiques avec les airs de danse arméniens.

Ainsi, Komitas Vardapet, le grand musicien devenu un symbole pour la nation arménienne, a posé les assises de la recherche scientifique de la musique folklorique kurde et arménienne, en ouvrant ainsi un espace intéressant de nouvelles découvertes pour l’ethnomusicologie actuelle. Ces recherches viseront à l’enrichissement et au renforcement des liens culturels des peuples séculaires.

(թարգմ.՝ Շուշանիկ Թամրազյանի)