Les réflexes nationalistes turcs ont la vie dure

Info - M.-M. M. - [27 décembre 2005]

A LA VEILLE du récent procès de l'écrivain Orhan Pamuk, le commissaire européen à l'Elargissement, Olli Rehn, a eu le mot juste, soulignant la valeur de «test» de cette comparution du romancier, et ajoutant même : «Ce n'est pas Orhan Pamuk qui sera jugé, c'est la Turquie.»

Ce procès et tous ceux qui lui font cortège agissent effectivement comme un test, au sens chimique du terme. Le sérum de vérité révèle aux Turcs eux-mêmes l'étendue de leurs contradictions et la persistance des tabous qui verrouillent les esprits, alors que les négociations d'adhésion à l'Union européenne ont été officiellement lancées au début octobre. Surtout lorsque l'on touche à la sacro-sainte unité nationale de la Turquie, imaginée comme une citadelle toujours menacée, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, où la présence de minorités religieuses reste associée à l'idée d'une menace confuse et tenace.

Adeptes de cette vision monolithique du pays, les ultranationalistes turcs sont le moteur de l'offensive judiciaire en cours. Leur slogan a le mérite de la clarté. «La Turquie est comme elle est ! clament-ils à chaque manifestation. Aimez-la ou quittez-la !» Inquiet pour la sécurité d'Orhan Pamuk, le journaliste Serdar Turgut réclamait récemment une protection policière pour l'écrivain : «Nous n'avons pas le droit de laisser une soixantaine de fascistes semer ainsi la terreur», ajoutait le journaliste, dans les colonnes du journal Aksam.

Majoritaires, les nationalistes, au sein de la société turque ? Il est difficile de mesurer le soutien apporté à leur campagne, relayée par des juges plus ou moins complaisants. Quoi qu'il en soit, les procès à répétition expriment, de la part de ceux qui les suscitent, une volonté de couper court au débat d'idées qui s'est timidement engagé dans le pays. Et de saborder au passage les négociations d'adhésion à l'Union européenne qui, dans les cercles du nationalisme turc, ont toujours été considérées avec la plus grande méfiance.

De bon ton d'accuser l'Europe

Dans un tel contexte, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, qui s'était fait le chantre de l'adhésion européenne et de l'ouverture du pays, apparaît depuis plusieurs mois nettement en retrait en matière de réformes. Soucieux de ménager son électorat en vue d'éventuelles élections législatives anticipées en 2006, il n'hésite pas à se montrer offensif à l'égard de ses partenaires européens quand il s'agit de se mettre au diapason de l'ensemble de la classe politique turque pour dénoncer leur supposée ingérence dans les affaires intérieures. Depuis quelques semaines, en Turquie, il est devenu de bon ton d'accuser l'Europe de tous les maux : de se mêler de ce qui ne la regarde pas ; de ne pas respecter l'indépendance des juges... et de ne pas avoir su désamorcer à temps les chausse-trapes de ce nouveau Code pénal souhaité par Bruxelles. Cependant, comme le rappelle une diplomate européenne en poste à Ankara, «lors du processus de criblage, les analystes de l'Union européenne ont exprimé des réserves très claires. Or il n'était pas possible d'aller plus loin. Le Parlement turc reste souverain, tout de même !»

Evoquant l'effet déplorable de la procédure engagée contre Orhan Pamuk, le député européen Joost Lagendijk a averti : «S'il y a de nouveaux procès de ce genre, le processus d'adhésion s'arrêtera.» Joost Lagendijk vient à son tour de faire l'objet d'une plainte déposée par un syndicat d'avocats. Le député a fait une déclaration mettant en cause les responsabilités de l'armée turque dans la persistance du conflit armé qui l'oppose aux séparatistes kurdes du PKK.