Les Kurdes victimes d'un tueur en Syrie ! Fête de Turc

mis à jour le Mercredi 16 octobre 2019 à 15h05

Le Canard enchaîné | Par Erik Emptaz | Le 16/10/2015

L’offensive sanglante d’Erdogan

ALLIÉE mais non alignée », c’est la politique étrangère de la France version Macron. Cette devise revendiquée à coups de volontarisme et de com’ a plusieurs fois fait ses preuves dans les sommets internationaux ou les visites officielles. Mais, si, dans la caillasse bombardée du nord de la Syrie, c’est plus compliqué, c’est moins la faute de son auteur que celle de ses alliés. Des alliés qui, de Trump à Erdogan, sans oublier Poutine, ont un sens de l’alliance très nettement moins aligné que le sien.

Trump, dont la ligne est d’autant plus difficile à suivre qu’il n’en a aucune, sinon celle de sa réélection, a ouvert ce bal tragique en piétinant du même coup à pieds joints les Kurdes et ses alliés européens. Sans prévenir ces derniers et en les mettant brutalement devant le méfait accompli, il a retiré toutes ses troupes de Syrie. Et remercie les Kurdes d’avoir fait le plus gros du travail pour écraser Daech en les livrant aux troupes d’Erdogan. Lequel n’a jamais caché sa volonté de les éliminer comme des « terroristes » et surtout d’écraser leurs revendications territoriales. Les amis de ses amis sont ses ennemis.

Le même Trump (lire p. 3), après avoir donné son feu vert à Erdogan pour lancer sa guerre, fait maintenant mine de faire machine arrière. En prenant quelques mesures de rétorsion économique à l’encontre de la Turquie, il espère, à défaut de l’opprobre international, dont il ne fait pas grand cas, apaiser au moins les républicains de son propre camp, qui dénoncent ses « lâchages » alors que dans le même temps des soldats américains ont fait part de leur « honte » dans le « New York Times ». Mais il faudra plus qu’une taxation de l'acier turc pour calmer les ardeurs guerrières de son homologue du Bosphore.

Car, au-delà de sa haine avérée pour les Kurdes, Erdogan trouve d’autres intérêts plus terre à terre à sa guerre. L’économie turque est en berne, et il vient, pour sa part, d’encaisser, même en recommençant le scrutin, une sévère défaite électorale à Istanbul. Rien de tel en pareil cas qu’un numéro nationaliste guerrier pour se requinquer. Et, comme Trump, pour ce faire, Erdogan est prêt, tout en étant membre de l’Otan, à s’essuyer les bottes sur ses alliés en contrevenant aux intérêts occidentaux en général et européens en particulier, En maintenant sur l’Europe son chantage aux migrants réfugiés syriens, il laisse aussi planer la menace des djihadistes étrangers de Daech. Une mouvance avec laquelle il est plus que soupçonné d’avoir, au gré de ses intérêts du moment, entretenu des relations ambiguës. D’abord dès ses débuts, en 2011, en laissant entrer sans difficulté par la Turquie les djihadistes étrangers qui se rendaient en Syrie. Ensuite parce que le chaos créé par son intrusion dans la guerre risque très sérieusement de remettre en état de nuire, en Syrie mais aussi en Europe et ailleurs, des djihadistes de Daech relâchés dans la nature ou évadés.

D’autant que le bouleversement d’alliances provoqué par l’intervention turque complique encore la donne. Puisque les Kurdes, faute d’autre choix pour ne pas être massacrés par Erdogan, ont fait celui de s’allier à Damas. C’est-à-dire à Bachar El Assad, le premier fauteur de cette guerre, qui, en neuf ans, a fait pas loin de 500 000 morts, 2 millions d’estropiés et près de 6 millions de déplacés. Et Assad, aujourd’hui, pour le plus grand plaisir de Poutine et grâce à Trump et à Erdogan, se retrouve bombardé en «sauveur» des Kurdes susceptible de se servir aussi de la menace djihadiste face à l’Occident. Avec de pareils « alliés », plus besoin d’ennemis à aligner !

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Le Canard enchaîné | Par Claude Angeli | Le 16/10/2019

Trois membre de l'Otan à portée de canon en Syrie

L’OFFENSIVE MENÉE par l’armée d’Erdogan, depuis le 9 octobre, n’est pas seulement une guerre de plus, l’annonce d’une nouvelle crise humanitaire et l’exode de civils par centaines de milliers : c’est une démonstration par l’absurde de ce que valent, parfois, les alliances occidentales. Les Turcs, membres de l’Otan, affrontent en Syrie les milices kurdes, alliées de Washington et de Paris, deux autres membres de l’Otan. Et, comme pour souligner l’extravagance d’une telle situation, les militaires américains et français présents sur place avaient pris leurs précautions, la semaine dernière, et discrètement fourni aux généraux du Grand Turc des indications sur leurs positions dans le nord-est de la Syrie.

Objectif poursuivi par ce genre de contacts peu honorables : éviter que les troupes turques et leurs supplétifs (rebelles anti-Bachar et djihadistes), en pleine offensive, se trouvent à portée de fusil des commandos français et américains, en tuent quelques-uns et s’attirent aussitôt une méchante réplique. Ce qui serait vraiment un comble entre alliés de l’Otan...

La démonstration est parfaite. Opposés en principe - et en paroles... - à l’entrée des troupes d’Erdogan sur le territoire syrien, Washington et Paris (ainsi que quelques autres membres de l’Otan) en ont été réduits à s’exprimer à l’ONU, dans les médias et face à leur Parlement. Avec l’espoir de convaincre tout un chacun - ce qui est impossible - que la Grande Amérique et la France sont vraiment hostiles aux Turcs, qui s’en prennent aux braves fantassins kurdes (il n’y a jamais eu d’autres volontaires), alors qu’ils ont vaillamment combattu Daech et Al-Qaida, comme on le leur demandait.

Offensive “pacifique” ?

Pas gênés, comme à leur habitude, les généraux d’Erdogan ont baptisé « Source de paix » cette intervention militaire, alors que l’état-major français la juge particulièrement brutale et se montre, à cette occasion, sur la même longueur d’onde qu’un grand nombre de diplomates, de généraux et de responsables des services de renseignement américains, que Trump n’écoute pas. Selon un expert militaire français, « cette agression turque a été encouragée par Donald Trump ».

Dimanche 6 octobre au soir, en effet, Trump avait annoncé à Erdogan, ravi, ce retrait des forces US. Se sont ensuite succédé ses habituelles déclarations imbéciles ou menaçantes. Jusqu’à la confirmation, le 14 octobre, du départ américain, au moment où l’armée de Bachar se dirigeait vers la frontière turque, avec l’accord de Poutine, qui veut jouer les médiateurs dans ce fou- toir, tandis que des djihadistes en profitaient pour s’évader des camps où les détenaient des gardiens kurdes.

Sur le terrain, dès les premiers jours de combat, les militaires et les services français ont dénombré 18 000 soldats et officiers turcs, avec blindés, artillerie, hélicoptères, drones et raids massifs, parfois, d’une trentaine d’avions F-16. Rien de surprenant, donc, si, après avoir découvert cette sinistre description de l’Art de la guerre version Erdogan, plusieurs conseillers au ministère des Armées aient qualifié Donald Trump de « pyromane », faute d’épithète plus saignante.

La plupart des dirigeants occidentaux avaient pourtant applaudi les combats menés contre Daech par leurs alliés kurdes, au cours desquels ils ont perdu 11 000 hommes, soit dit en passant. Alors qu’Erdogan et les siens - est-il besoin de le rappeler ? - ont, eux, protégé et soigné dans leurs hôpitaux ces braves terroristes, auxquels ils achetaient du pétrole et du coton à l’époque où une partie de la Syrie se trouvait sous leur contrôle.

Emmanuel Macron a cru trouver une porte de sortie honorable à cette autre guerre de Syrie. Dimanche 13 octobre, après la Norvège, l’Allemagne et la Finlande, l’Elysée a annoncé que la France « suspendait tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre ». Quelques heures plus tard, conscient de la mollesse d’un tel communiqué, le Président déclarait que « la France cessait » de fournir à Erdogan tout engin de mort. Mais c’était jouer les pères la morale pour pas cher. En 2018, ce minuscule client qu’est la Turquie nous a seulement commandé 45,1 petits millions de quincaillerie militaire.

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