« Les Kurdes en Syrie avaient le soutien des Occidentaux, et surtout des Etats-Unis. Ceux-ci viennent de le leur retirer »

mis à jour le Jeudi 5 février 2026 à 19h05

Lemonde.fr |  Chronique | Alain Frachon

L’accord signé par le président syrien, Ahmed Al-Charaa, met fin à l’expérience du Rojava, une région autonome du nord-est du pays. Les Etats-Unis ont donné leur feu vert à la dissolution de ce fief et de sa branche militaire, qu’ils avaient jusqu’ici protégé, explique dans sa chronique Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

Ainsi, nous n’honorerons pas notre dette morale – ou si peu. Nous laissons tomber ceux sans qui l’organisation Etat islamique (EI) n’aurait pas été vaincue en 2017. Souvenons-nous : l’EI était la forme la plus toxique du djihadisme islamiste. Le groupe faisait trembler Américains et Européens, et était en passe de changer le profil du Moyen-Orient. Sans les Kurdes, et plus spécifiquement les Kurdes de Syrie, l’EI eût été plus mortifère, et sans doute plus longtemps encore.

Les Kurdes avaient le soutien des Occidentaux, et surtout celui des Etats-Unis. Ceux-ci viennent de le leur retirer : Washington abandonne ses alliés d’hier. Les aléas de l’atroce guerre civile qui ravagea la Syrie de 2011 à 2024 avaient permis à la minorité kurde (3 millions sur 23 millions) de se tailler un fief, une région autonome, dans le nord-est du pays. Les Kurdes l’appelaient le « Rojava ». « L’accord » que le nouveau maître de Damas, Ahmed Al-Charaa, a imposé vendredi 30 janvier aux chefs du parti kurde syrien met fin à l’expérience du Rojava. Elle aura duré douze ans – sans menacer personne.

On entend l’argumentaire de l’école réaliste, la petite musique de la raison d’Etat. Il faut aider celui qui donna le coup de grâce à la tyrannie kleptomane de la famille Al-Assad à la tête de la Syrie. Il faut réunifier un pays traumatisé par ses guerres intérieures, lesquelles étaient largement inspirées de l’extérieur. Il faut reconstruire l’Etat syrien. Il y va de la stabilité de la région. C’est une affaire syro-syrienne. Il faut respecter la souveraineté de Damas : le soutien à telle ou telle minorité relèverait d’un néocolonialisme que condamneraient tous les Etats arabes. Mais s’agit-il de n’importe quelle minorité ?

Kobané, automne 2014. Majoritairement kurde, cette petite ville syrienne, frontalière de la Turquie, est assiégée par les hordes en 4 × 4 de l’EI. Rien ne résiste alors aux hommes d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Ils ont formé un début de « califat » entre l’Irak et la Syrie. Ils volent de succès en succès, drapeau noir en bandoulière, attirant dans leurs rangs des milliers de musulmans européens.

Ils ne prendront pas Kobané. Les jeunes femmes et les jeunes hommes de la branche armée du parti kurde de Syrie vont les arrêter. Soutenus par l’aviation alliée – Etats-Unis, France, Royaume-Uni –, les Kurdes chassent l’EI de la région en janvier 2015. C’est la première défaite infligée à la soldatesque d’Al-Baghdadi. Message politico-militaire important, essentiel : les djihadistes ne sont pas invincibles. Kobané marque le début du reflux de l’EI, qui perd en 2017 ses deux grands points d’appui, Mossoul en Irak puis Rakka en Syrie. Dans la décisive bataille de Rakka, les combattants kurdes de Syrie (les YPG) sont au sol les indispensables alliés des Occidentaux.

La campagne contre l’EI se solde par un prix très lourd pour les Kurdes syriens. Les estimations vont de 11 000 à 14 000 morts dans leurs rangs, sans compter des dizaines de milliers de blessés. « Notre dette morale, elle est là », dit Kendal Nezan, le président de l’Institut kurde de Paris.

Maigres contreparties

Kobané, février 2026. La ville est de nouveau assiégée. Elle abrite des dizaines de milliers de réfugiés kurdes – familles entassées dans des camps de fortune, dans la neige, la boue, le froid. Depuis le 5 janvier, les Kurdes fuient l’avancée des forces de Damas, parties à la reconquête du nord-est du pays. L’armée d’Al-Charaa est un composé de milices arabes dont bon nombre de sensibilité islamiste. Impossible de ne pas penser que ce deuxième siège de Kobané relève de la vengeance de la part de miliciens trop heureux d’aller « casser du Kurde ». Après tout, l’EI représentait la quintessence d’un suprémacisme arabe sunnite pas nécessairement étranger à l’univers politique de certaines des milices aujourd’hui à l’œuvre contre les Kurdes – et d’ores et déjà accusées, ici et là, d’exactions sanglantes.

En principe, l’accord du 30 janvier instaure un cessez-le-feu de part et d’autre. Les Etats-Unis de Trump ont décidé de soutenir le président de transition Al-Charaa. Ils ont donné leur feu vert à la dissolution du Rojava et de sa branche militaire, qu’ils avaient jusqu’ici protégée. En substance, « Désolés, mais nous n’avons plus besoin des Kurdes », dit Tom Barrack, homme d’affaires ami de Trump, nommé par lui ambassadeur en Turquie et, en tant que tel, chargé du dossier syrien.

L’offensive des forces de Damas commence le lendemain d’un coup de téléphone entre le président américain, Donald Trump, et son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci est en guerre contre les autonomistes kurdes turcs du PKK. Il ne veut pas d’une zone kurde autogérée de l’autre côté de sa longue frontière avec la Syrie, et qui pourrait servir de base arrière au PKK – même si aucune action contre la Turquie n’est, depuis douze ans, jamais partie du Rojava.

Abandonnés par Washington, face à un pouvoir syrien parrainé par la Turquie et financé par le Qatar, les Kurdes n’avaient guère le choix. En échange de quelques maigres contreparties, ils ont signé un accord prévoyant l’intégration des institutions du Rojava, civiles et militaires, au sein de la nouvelle administration. Quelles sont les chances d’une entente durable entre un pouvoir, celui d’Al-Charaa, profondément marqué par l’islam politique le plus conservateur et un mouvement kurde syrien venu du marxisme-léninisme, laïque, et pratiquant notamment l’égalité hommes-femmes ?

La question doit être posée plus largement. La Syrie de demain, pays majoritairement arabe sunnite, sera-t-elle capable d’organiser une coexistence égalitaire avec ses minorités ? L’affaire paraît mal engagée.

Post-Scriptum : Dans Mourir pour Kobané (Equateurs, puis Tempus en 2017), Patrice Franceschi, familier du Rojava, rend un bel hommage aux Kurdes de Syrie.