Le racisme ordinaire persiste contre les Kurdes en Turquie

mis à jour le Lundi 21 septembre 2026 à 18h33

La-croix.com

Le processus de paix en cours doit mettre fin à quarante ans de guerre entre l’État turc et l’insurrection du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).Mais le particularisme de la minorité kurde est encore nié par les Turcs.

De passage à Istanbul, Baran Atabay démarre une vidéo en direct sur Instagram. Ce professeur de musique, 36 ans, rappe sur son temps libre, sous l’alias Barody. Son audience demande des nouvelles. Plutôt confidentielle, elle dépasse rarement les encablures de Van, sa petite ville à la frontière avec l’Iran. En live, d’un coup d’un seul, Baran reçoit des dizaines de réactions. Pas des « likes », mais des insultes. Ce n’est pas le talent de ses rimes qui le fait apparaître sur l’algorithme de l’application, mais le simple fait qu’il s’exprime en kurde. On lit de tout, dont ce message : « Ici, c’est la Turquie. »

« Pourquoi n’aurais-je pas le droit de parler ma langue ? », s’écrie Baran. La scène s’est déroulée au milieu de l’été, et a empoisonné ses vacances. Depuis, un second sentiment est apparu : le doute. « Si je réagis, ça peut dégénérer. Et si ça devient viral, ça pourrait faire échouer le processus de paix », confie le rappeur-prof. Derrière lui, sa femme lui intime de ne pas trop parler de politique. Après vingt-deux mois de négociations, le parlement turc a adopté, le 10 août, une loi censée mettre fin à plus de quarante ans de guerre entre l’État turc et la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui a fait 50 000 victimes selon les estimations, dont une écrasante majorité de Kurdes. L’espoir de paix est réel, mais fragile.

Beaucoup a été dit sur le PKK, moins sur la vie quotidienne de ces 15 à 20 millions d’anonymes (le quart de la population totale en Turquie) qui, comme Baran, sont citoyens turcs, mais ethniquement kurdes. Eux n’ont pas gagné grand-chose. Le racisme n’a pas disparu. Les discriminations commencent dès l’école et se poursuivent dans les embauches. La langue kurde n’est pas enseignée dans le public, et la moindre occurrence de l’identité kurde peut valoir du dégoût, voire plus. L’opinion kurde reste sceptique sur ce qui sera obtenu du processus de paix. Le mot « kurde » n’est même pas écrit dans la loi du 10 août.

Cet été, l’équipe de foot fétiche des Kurdes, Amedspor, a fait ses grands débuts en première division. Chaque match se joue sous sécurité renforcée et les supporteurs turcs les plus nationalistes redoublent d’ingéniosité pour s’en prendre aux « terroristes » depuis les tribunes. Le mois dernier, lors d’un match à Istanbul, au stade Recep-Tayyip-Erdogan, les fans d’Amedspor célébraient un match nul avec des tirs de feux d’artifice et autres danses en rang d’oignons, avant d’être stoppés net par la police. Le propriétaire de l’enceinte qui crachait, à fond, des classiques de la chanson kurde, était embarqué manu militari.

Selon la presse locale, les incidents sont quotidiens. Ces derniers jours, des propos accusant les Kurdes d’être à l’origine d’un feu de forêt circulent en ligne ; deux balles ont été tirées contre la devanture d’un institut de linguistique kurde ; neuf saisonniers kurdes envoyés récolter des figues près de Bursa, au sud d’Istanbul, ont été passés à tabac. Des cibles faciles : en cette fin d’été, des dizaines de ces vacataires des champs ont été attaqués. Dans l’une de ces affaires, à Düzce, toujours près d’Istanbul, une plainte a été déposée, mais pour l’heure aucune enquête n’a été diligentée. Des autorités locales à la présidence turque, on évoque des « actes isolés ». Des actes isolés qui se répètent avec une interminable régularité. Devant le stade Recep-Tayyip-Erdogan à Istanbul, un supporteur d’Amedspor confie : « Les Turcs ont toujours eu besoin d’un autre à haïr. Ça ne changera jamais. »