mis à jour le Mardi 24 mars 2026 à 16h14
Lemonde.fr | Soren Seelow
En le condamnant à la perpétuité pour « génocide », vendredi, la justice française a suivi l’exemple de l’Allemagne, de la Suède et de la Belgique. Le plan de « destruction » de cette minorité par l’organisation Etat islamique, qui n’a jamais fait l’objet d’une enquête internationale, est aujourd’hui reconnu par plusieurs juridictions européennes.
De la Shoah au massacre de Srebrenica, en ex-Yougoslavie, en passant par les atrocités du régime khmer rouge au Cambodge ou les tueries de masse visant les Tutsi au Rwanda, le XXe siècle a connu son lot de génocides, reconnus comme tels par la justice internationale. Les persécutions inimaginables infligées au peuple yézidi en Irak et en Syrie, au milieu des années 2010, par l’organisation Etat islamique (EI) n’ont, elles, jamais fait l’objet d’une enquête pénale internationale.
Ce génocide un peu vite oublié, la justice française l’a reconnu pour la première fois, vendredi 20 mars, en condamnant par défaut un djihadiste français, Sabri Essid, à la réclusion à perpétuité pour « génocide » et « crimes contre l’humanité ». Le président de la cour d’assises de Paris, Marc Sommerer, a considéré que le plan d’extermination des yézidis, élaboré dans un but de « purification religieuse », avait constitué « l’une des expressions les plus extrêmes de l’idéologie de l’EI » et que Sabri Essid s’était « inscrit dans cette chaîne criminelle » en pleine « connaissance du projet génocidaire ».
Dans son réquisitoire, vendredi matin, le Parquet national antiterroriste avait demandé un verdict « pour l’histoire » afin que la justice nomme ce « crime sans nom », le « premier génocide du XXIe siècle » reconnu comme tel par une instance judiciaire. « Vous avez été confrontés au dévoilement de la barbarie de l’EI à l’égard de ce peuple méconnu. Le génocide des yézidis est l’un des plus douloureusement non résolus », avait lancé la procureure Sophie Havard, cheffe du pôle crimes contre l’humanité et crimes de guerre du Parquet national antiterroriste.
La Cour pénale internationale (CPI) s’est, en effet, déclarée incompétente à juger les exactions endurées par les yézidis, ni l’Irak ni la Syrie n’étant parties au statut de Rome, qui a fondé cette juridiction pénale internationale, a-t-elle rappelé. La CPI aurait pu exercer sa compétence à l’égard de membres de l’EI originaires d’autres pays, mais elle avait estimé que l’organisation terroriste était principalement dirigée par des Irakiens et des Syriens et qu’il appartenait en premier lieu aux autorités nationales de poursuivre les crimes internationaux perpétrés par leurs ressortissants.
Avant la France, les justices de plusieurs pays européens ont déjà reconnu le génocide des yézidis. L’Allemagne a prononcé trois condamnations, la Suède une, confirmée en appel en 2025, et, pour la première fois, un djihadiste belge a été condamné, en novembre 2025, en Belgique. « Dans un contexte où la reconnaissance des crimes contre les yézidis repose sur les juridictions nationales, ce procès s’inscrit dans l’histoire et revêt de nombreux enjeux de réparation et de mémoire. Il marque une première étape », a insisté la magistrate, alors que, selon les informations du Monde, 11 enquêtes similaires sont ouvertes à Paris, dont cinq à l’instruction.
Le génocide est défini comme un « plan concerté » visant à la « destruction totale ou partielle » d’un groupe, a rappelé la procureure. Celui des yézidis avait été, « comme au Rwanda », préparé par la propagande de l’EI décrivant les yézidis comme des « hérétiques ». Il a commencé concrètement le 3 août 2014 par l’attaque des monts Sinjar, berceau historique de cette minorité religieuse. Lors de l’assaut, les djihadistes avaient prévu des pelleteuses pour creuser les fosses communes et des camionnettes pour embarquer les captifs, préalablement triés selon leur sexe et leur âge. Autant d’éléments caractérisant l’aspect « concerté » de ce plan d’éradication.
Près de la moitié de la population des yézidis, estimée à 1 million d’individus, vivaient à l’époque dans la région des monts Sinjar. Et peu importe que quelques milliers de yézidis aient été tués dans ce massacre, que 6 000 femmes et enfants aient été enlevés et réduits en esclavage, que plusieurs dizaines de milliers de survivants aient pris les chemins de l’exode pour fuir les exécutions de masse, « le génocide n’est pas affaire de nombre, mais d’intention », a relevé la magistrate.
« Le meurtre, l’élimination physique, n’est pas son seul outil. Le viol, l’esclavage, l’emprisonnement arbitraire sont autant de moyens pour parvenir à cette fin, celle de la disparition progressive d’un peuple, physiquement ou par la disparition de sa culture. » A l’échelle d’une génération, si le pseudo-califat de l’EI avait prospéré, la culture yézidie aurait probablement disparu sur son territoire. Sous la férule djihadiste, les hommes pubères étaient exécutés ou convertis de force, les femmes et les filles réduites en esclavage et converties, les petits garçons islamisés et embrigadés.
Car l’un des aspects les plus notables de ce génocide, c’est le recours massif à l’esclavage, un esclavage particulier, fondé sur le sexe et l’âge des victimes. C’est pour ces crimes qu’était renvoyé Sabri Essid : avoir réduit à l’état d’esclaves sexuelles au moins quatre femmes identifiées par l’enquête, dont il avait également acheté les enfants, faisant en tout 15 victimes, dans le cadre d’un plan orchestré par l’EI. « C’est un homme particulièrement violent, déterminé à briser l’humanité de ses victimes, a tranché la procureure. C’est un homme qui incarne le génocide. »
« Le califat était devenu un vaste marché d’êtres humains, a-t-elle poursuivi. Dans cette destruction programmée d’un peuple, le meurtre n’a pas été la principale méthode. Les yézidis sont devenus la propriété de l’EI. On a assisté au rétablissement des personnes-choses, les êtres humains deviennent des objets. » En séparant méthodiquement les hommes et les adolescents des femmes et des fillettes, l’EI a, par ailleurs, entravé les naissances des yézidis, dans une « forme non létale de l’éradication d’un peuple ».
Plusieurs milliers d’enfants yézidis sont aujourd’hui toujours portés disparus, morts ou transformés en enfants-soldats. La plupart ont oublié leur identité et jusqu’à leur langue. Et, pour les femmes qui sont revenues de cet enfer, achetées, violées, battues, réifiées, les traumatismes sont incommensurables. « La violence déchaînée devient extrême, car elle tend vers l’extrême. L’extraordinaire est banalisé et l’impunité des auteurs est assurée, a expliqué la procureure. C’est la mécanique d’un génocide. »
Cette audience a été marquée par la douleur infinie de deux anciennes esclaves sexuelles de Sabri Essid qui sont venues témoigner à la barre, jeudi, accompagnées dans la salle par leurs enfants. Leur souffrance était telle qu’elle est devenue silencieuse, impossible à mettre en mots. Après avoir prononcé son verdict, le président a tenu à dire quelques mots sur l’émotion qui a saisi les observateurs de ce procès : « Les crimes contre l’humanité sont les crimes les plus graves, les crimes des crimes. Ils atteignent les victimes, mais également l’humanité tout entière, comme cela a pu se ressentir dans cette salle d’audience. »
