Le génocide des yézidis devant la justice

mis à jour le Lundi 16 mars 2026 à 15h18

Lemonde.fr | Par Soren Seelow

Le demi-frère par alliance de Mohammed Merah est jugé à partir de lundi pour « génocide » devant la cour d’assises de Paris, une première en France. Deux femmes yézidies raconteront à l’audience comment elles ont été réduites en esclavage.

Douze ans après l’attaque des monts Sinjar en Irak, en août 2014, qui marquait la phase initiale d’un vaste plan d’éradication de la communauté yézidie, la justice française se penche, pour la première fois, sur les crimes perpétrés à l’encontre de cette minorité par l’organisation Etat islamique (EI) à l’occasion du procès d’un djihadiste français, Sabri Essid, jugé à partir de lundi 16 mars, devant la cour d’assises de Paris, pour génocide et crimes contre l’humanité. Ce Toulousain deviendra le premier Français au moment des faits à être jugé pour « génocide », Maurice Papon ayant été condamné, en 1997, pour crimes contre l’humanité.

Si d’autres pays européens, comme l’Allemagne et la Suède, ont déjà condamné des membres de l’EI pour des crimes internationaux, la France jugeait jusqu’ici ses combattants djihadistes sous une même qualification : l’association de malfaiteurs terroriste.

Le procès de Sabri Essid, qui devrait être suivi par au moins trois autres procès de ressortissants français pour « génocide » à l’encontre des yézidis, permettra donc d’ouvrir le regard de la justice et de la société sur les exactions commises par le groupe djihadiste à l’encontre des populations civiles syriennes et irakiennes.

Sabri Essid est le demi-frère par alliance du terroriste Mohammed Merah, l’auteur des attentats de Toulouse et Montauban de mars 2012. Radicalisé dans la région toulousaine au début des années 2000 au contact des frères Fabien et Jean-Michel Clain, qui ont revendiqué les attentats du 13 novembre 2015, il avait rejoint en 2014 l’EI, dont il est devenu un cadre de la sécurité intérieure. Donné pour mort en Syrie, il sera jugé par défaut devant la cour d’assises de Paris.

Esclaves sexuelles

Mais cette audience dépassera très largement son cas personnel. Elle plongera, durant cinq jours, au cœur de la fabrique génocidaire dont ont été victimes les yézidis, une minorité kurdophone qui pratique une religion syncrétique vieille de plus de quatre mille ans.

Sur les quatre femmes qui ont identifié Sabri Essid comme l’un de leurs geôliers, deux viendront expliquer à la barre le cauchemar indicible qu’elles ont vécu pendant deux ans, achetées, séparées de leur famille, battues, violées, réduites à l’état de marchandise et d’esclave sexuelle.

La première à avoir identifié son violeur, Faiza A., l’a reconnu sur une vidéo de propagande dans laquelle Sabri Essid demandait au fils de sa compagne, âgé de 12 ans, d’exécuter d’une balle dans la tête un prisonnier arabe israélien. Le calvaire de cette mère de famille a commencé dès le premier jour du programme d’éradication de son peuple. Elle vivait à Kocho, un village des monts Sinjar, lorsque les troupes de l’EI ont pris d’assaut la montagne, berceau de la communauté yézidie.

Le 15 août 2014, les combattants de l’EI avaient procédé à l’exécution de masse de l’ensemble des hommes et des garçons pubères de son village, un carnage de 442 personnes. Fuyant l’offensive, des dizaines de milliers de yézidis qui s’étaient réfugiés sur les hauts plateaux se sont retrouvés pris au piège, encerclés, privés d’eau et de nourriture. Plus de 1 700 d’entre eux, dont 90 % d’enfants, y sont morts de soif ou de faim, selon un rapport de l’équipe d’enquête spéciale des Nations unies chargée de concourir à amener l’EI à répondre de ses crimes (Unitad).

« Restreindre les naissances »

Cette attaque coordonnée est considérée comme la phase initiale d’un programme d’éradication de la communauté yézidie reposant sur l’asservissement des femmes au rang d’esclaves sexuelles et domestiques et l’élimination des adolescents et des hommes qui refusaient de se convertir à l’islam. En 2018, un rapport des Nations unies a établi l’existence de 95 fosses communes dans la seule région des monts Sinjar.

Les hommes et les garçons de plus de 12 ans qui étaient épargnés étaient le plus souvent séparés de leur famille, convertis et enrôlés de force, une séparation « sur la base de leur genre » qui peut s’interpréter comme une façon de « restreindre les naissances yézidies » et établit l’intention génocidaire, explique l’ordonnance de mise en accusation.

Cette distinction par genre s’est prolongée, concernant les femmes, par une séparation par âge, selon qu’elles étaient ou non vierges et la perception de leur « attractivité ». « Le but de ces séparations était de les catégoriser et ainsi de faciliter les violences sexuelles à leur encontre » après les avoir « distribuées » à des membres de l’EI, expliquent les magistrats instructeurs.

Faiza A., qui était enceinte de quatre mois lors de l’attaque des monts Sinjar, a ainsi été séparée de son mari et de son fils de 14 ans et faite prisonnière avec ses deux filles, âgées de 4 et 10 ans. Elle a d’abord été vendue à un émir saoudien, qui a formulé dès le premier jour sa volonté d’épouser sa fille de 10 ans. La nuit suivante, Faiza A. a été emmenée avec sa plus jeune fille pour être offerte à un Libyen, et a appris par la suite que sa fille aînée avait été violée par l’émir saoudien pendant près d’un an avant de parvenir à s’enfuir.

Des viols de mineures théorisés par l’EI

Cette séparation de la mère et de sa fille visait à rendre licite le viol de l’enfant au regard des règles édictées par l’EI. Un document trouvé par les forces spéciales américaines en mai 2015 répertoriait en effet quinze commandements tendant à calquer la pratique de ces viols sur les principes de la charia. L’un de ces commandements stipulait : « Si le propriétaire d’une femme esclave qui a une fille apte à avoir des rapports sexuels a eu des rapports avec cette dernière, il ne doit pas toucher à la mère. S’il a eu des rapports avec la mère, la fille lui est interdite. »

Le comportement de cet émir saoudien illustre la rationalisation des crimes sexuels commis par le groupe djihadiste. Dans une publication, en décembre 2014, l’EI avait en effet théorisé le viol des mineures, en encourageant ses hommes à avoir des rapports sexuels avec les filles vierges dès leur capture, tandis que les autres captives devaient d’abord être « nettoyées de leur impureté ». Selon Unitad, les vierges étaient les esclaves sexuelles les plus recherchées, et ce dès l’âge de 9 ans.

Entre son enlèvement, en août 2014, et sa libération, en octobre 2016, en échange d’une importante rançon payée par sa famille, Faiza A. est passée entre les mains de dix-huit djihadistes, qui se la revendaient sur les marchés aux esclaves, chaque nouveau propriétaire se voyant remettre des « preuves de propriété » par les tribunaux islamiques. Parmi ses geôliers figurait un Français : Sabri Essid.

« Restituer leur place aux victimes »

« Il partait au combat, et au retour, il voulait avoir des relations sexuelles, et donc on était là pour ça. C’était comme tous les autres combattants qui m’ont violée », a-t-elle raconté aux enquêteurs, précisant que ce geôlier français, un « homme au cœur dur », les nourrissait à peine, elle, sa fille cadette et son dernier enfant, né en captivité.

Faiza A., qui a été relocalisée en Australie, a finalement renoncé à se constituer partie civile à ce procès. Deux autres femmes, achetées à un moment de leur parcours d’esclave par Sabri Essid, viendront raconter leur calvaire à la barre. Elles seront accompagnées à l’audience par la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’ONG irakienne Kinyat, qui ont permis aux enquêteurs d’identifier Sabri Essid et d’autres geôliers français en leur apportant des témoignages de victimes.

Clémence Bectarte, l’avocate de la FIDH, se félicite de la tenue de ce premier procès en France, résultat d’un « long plaidoyer » mené par l’organisation pour convaincre la justice française d’élargir le prisme des charges retenues contre les djihadistes au-delà des seules infractions terroristes. « Pour les yézidis, ces procès devant les juridictions nationales sont les seuls espaces de justice disponible, puisque aucune enquête n’a été ouverte devant la Cour pénale internationale, explique-t-elle. Il est important de qualifier ces crimes pour restituer leur place aux victimes. »

Le génocide des yézidis par le groupe Etat islamique, au nom d’une fatwa émise en 2014

Les yézidis constituent l’une des plus anciennes communautés religieuses monothéistes, née dans l’Iran antique et dont les croyances sont enracinées dans le christianisme, l’islam et le zoroastrisme. La vénération par les yézidis d’un ange déchu, l’ange-paon, et du serpent qui aurait aidé l’humanité à survivre au Déluge, leur a valu la réputation, fausse, d’être des adorateurs du diable et d’être persécutés en Irak.

Le groupe Etat islamique (EI), qui considérait les yézidis comme des hérétiques et une « secte idolâtre » de polythéistes, a émis une fatwa (avis religieux), en août 2014, statuant que cette minorité ne pouvait bénéficier de la dhimma, une protection assortie d’un statut juridique inférieur théoriquement accordée aux religions abrahamiques par la loi musulmane, en échange du paiement d’une taxe, et que ses hommes pouvaient donc être éliminés et ses femmes réduites en esclavage.

En 2021, la population yézidie, disséminée entre l’Irak, la Syrie, la Turquie, l’Arménie et la Géorgie, était estimée à moins de 1 million d’individus, dont près de la moitié vivaient autour des monts Sinjar, dans le nord de l’Irak, où a commencé leur génocide par l’EI, en août 2014. Selon la démographe Valeria Cetorelli, qui a mené une enquête de terrain à la fin de l’année 2015, 2,5 % des quelque 400 000 yézidis vivant dans cette région ont été tués ou enlevés dans les jours qui ont suivi l’attaque des monts Sinjar.

Selon cette enquête, citée par l’Organisation des Nations unies, entre 2 100 et 4 400 yézidis sont morts lors de cet assaut : la moitié d’entre eux ont été exécutés par balles, décapités ou brûlés vifs, l’autre moitié est morte de faim, de soif ou des suites de blessures pendant le siège de la montagne. Le nombre d’enlèvements de femmes, de filles et de jeunes garçons est estimé à environ 7 000, dont un tiers étaient toujours portés disparus fin 2015.