Lausanne: octobre 1976, les assassins irakiens sont introuvables

mis à jour le Mardi 13 octobre 2026 à 18h02

Tribune de Genève | Erwan Le Bec 
 
Abo Les archives du mardi – 13 octobre 1976

Quand les agents de Saddam venaient en Suisse exécuter les dissidents

Il y a cinquante ans, l’intellectuel et diplomate kurde Ismet Chérif Vanly échappait miraculeusement à un cousin de Saddam «venu lui offrir des dattes».

En bref:
  • Deux balles dans le cou ne suffirent pas à faire taire le dissident lausannois.
  • Vanly avait dénoncé publiquement la déportation des Kurdes après un voyage d’enquête en Irak.
  • Les Accords d’Alger de 1975 avaient mis fin à l’autonomie kurde autour de Kirkouk.

L’enquête avance, lentement. L’arme a bien été retrouvée dans un buisson, le dissident a bien rédigé une note depuis son lit de l’Hôpital cantonal, où il a repris conscience malgré les deux balles qu’il a reçues au cou, mais les agents de la sûreté y vont prudemment et le Ministère public de la Confédération suit attentivement l’affaire.

C’est que les protagonistes ne sont pas n’importe qui. Nous sommes mi-octobre 1976, et on recherche un mystérieux homme en complet gris-vert, venu offrir des dattes à la figure politique kurde Ismet Chérif Vanly avant de lui tirer dans le dos à son domicile, chemin du Levant, dans la paisible banlieue Lausannoise. On cherche également une curieuse BMW orange, qui tournait dans le coin les jours précédents. On se demande si le livreur de dattes n’est pas ce diplomate irakien de Genève, soudainement rappelé à Bagdad et disparu des radars depuis. Et surtout, en haut lieu, la Berne fédérale se demande comment se sortir de ce pétrin, lit-on dans des documents déclassifiés.

 

Reprenons. Un an plus tôt, à Alger, l’Iran et l’Irak se mettaient temporairement d’accord sur une rectification de leur frontière respective et sur le soutien à la cause kurde, activement alimentée par le shah et les États-Unis pour nuire à l’Irak, alors dans le giron de l’URSS. L’existence d’un réel Kurdistan autonome autour de Kirkouk se voit directement condamnée, d’autant plus qu’elle ne rentre que peu dans les vues du parti Baas, arrivé au pouvoir par le coup d’État de 1962 et son homme fort, un certain Saddam Hussein.

L’ombre de Saddam

Originaire du Vieux-Damas, agitateur et humaniste en exil, Ismet Chérif Vanly est un intellectuel respecté, il a l’oreille de la presse, des diplomates, de la diaspora – c’est le porte-parole clé du leader Mustafa Barzani. Intégré, ce polyglotte a fait droit à Genève et est devenu greffier au Tribunal civil de Lausanne. Surtout, il a ses entrées à l’ONU et revient d’une tournée en Irak et se montre très, très critique, sur le traitement de sa minorité par le nouveau régime. Celui-ci a peut-être gagné sur le terrain, mais il craint pour sa réputation à l’internationale.

Début octobre, trois Irakiens, dont l’ancien consul – cousin de Saddam –, venaient discuter avec le dissident à Lausanne. Ils promettent de revenir pour une visite de courtoisie. On connaît la suite.

Les suspects ne seront jamais inquiétés et la procédure internationale sera avortée sept ans plus tard. Dans une chronique parue en 2012, l’ancien juge fédéral Claude Rouiller reviendra sur l’affaire, évoquant l’aide de la Confédération pour le versement d’une indemnité par l’Irak.

La guerre Iran-Irak éclatait en 1980. Ismet Chérif est décédé à Lausanne en 2011.

 
 

«Je suis optimiste quant au destin des Kurdes»

— Quel a été et quel est aujourd’hui votre rôle précis au sein du mouvement nationaliste kurde?

— Un rôle d’homme de réflexion, d’historien, mais aussi d’homme d’action politique. J’ai présidé l’Association des étudiants kurdes en Europe. J’ai fondé le Comité de défense des droits du peuple kurde. En 1964, j’ai été élu membre du Conseil révolutionnaire du Kurdistan irakien et désigné comme le représentant du général Barzani en Europe. Depuis le désastre de mars 1975, je connais une nouvelle période de réflexion. Je pense aux erreurs qu’il ne fallait pas commettre, je réfléchis à l’avenir.

[…]

— Vous avez été invité en Irak l’an dernier. Pourtant, vous connaissiez la position du gouvernement irakien à l’égard des Kurdes (en particulier à l’égard de ceux qui s’étaient réfugiés en Iran et qui retournèrent en Irak), les mesures d’arabisation, etc. Qu’espériez-vous de ce voyage et quelles étaient, selon vous, les objections du gouvernement irakien en vous invitant? Vous aviez tenté d’amorcer un dialogue avec lui?

— J’ai accepté l’invitation du gouvernement irakien pour deux raisons rendues publiques avant le voyage: enquêter sur les conditions dans lesquelles vivent les Kurdes dans ce pays et en rapporter un témoignage et, d’autre part, «dialoguer» avec Bagdad pour améliorer la situation. J’avais pensé que si l’on m’invitait alors que l’on connaissait bien mes idées, il pouvait y avoir peut-être de l’espoir. Nous pourrions parvenir à un accord sur l’essentiel des droits du peuple kurde. J’ai pleinement réussi dans mon enquête, accablante pour Bagdad, ce qui explique que le «dialogue», pour finir, n’a pas eu lieu…

[…]

— Oui, je suis optimiste. Mais le combat sera de longue haleine. Les gouvernements (Turquie, Iran, Irak) collaborent à l’asphyxie du peuple kurde et de ses libertés démocratiques. La liberté vaincra. Les hommes libres doivent y aider.

(Interview exclusive recueillie par Gilberte Favre.)

APRÈS LA TENTATIVE D’ASSASSINAT CONTRE M. CHÉRIFF-VANLY

Les auteurs de l’attentat à l’abri d’un consulat? Et à qui appartient l’introuvable voiture orange?

«Je confirme les nouvelles déjà parues dans la presse que l’homme de nationalité irakienne qui m’a tiré deux balles dans la tête, chez moi, le 7 octobre, m’avait été présenté la première fois par l’ex-consul général d’Irak à Genève, M. El-Takriti, le 3 octobre, lequel était venu me rendre visite «amicale» en compagnie d’un troisième homme, également Irakien.

»Je confirme que l’agresseur portait «les dattes» que M. El-Takriti voulait m’offrir et dont il avait parlé lors de la première visite.

»J’accuse formellement le gouvernement irakien et ses agents d’avoir attenté à ma vie pour faire taire une voix au service d’une cause juste.

»Je m’en remets à la justice suisse pour désigner les coupables et les punir selon la loi.

»Je me sens encore menacé dans ma vie, car les tueurs n’ont réussi ni à m’acheter avec de l’argent ni à faire taire ma voix contre l’injustice. J’ai le sentiment qu’ils recommenceront. […]

Cachés à l’ombre d’un consulat?

Dans un certain milieu kurde, cependant, on cautionne peu l’hypothèse d’une attaque organisée par deux hommes venus directement de Bagdad. On pense, en revanche, que le tueur, ou tout au moins le conducteur de la BMW, travaille dans un consulat installé à Genève. Cette thèse, disons-le d’emblée, repose sur une assise beaucoup plus subjective qu’analytique. […]

R. Joran

Après un attentat à Lausanne contre un éloquent avocat de l’autonomie du Kurdistan iraquien

Les Kurdes, ces oubliés de l’histoire

par André Naef

Jeudi 6 octobre, sur le coup de midi: on sonne au domicile d’Ismet Chérif Vanly, 147, chemin du Levant à Lausanne. […] Deux coups de feu claquent. Laissé pour mort, M. Vanly n’est cependant que grièvement blessé. […]

Nabil Nedjim el-Takriti s’occupe aujourd’hui des relations extérieures au Ministère des affaires étrangères de Bagdad après avoir été, pendant plusieurs années, consul général d’Irak à Genève. Le dimanche précédant l’attentat (le 3 octobre), il aurait rendu visite à M. Vanly – au dire de celui-ci et de son entourage – accompagné de deux autres personnes, dont son futur agresseur. Il lui aurait notamment reproché, en termes courtois, ses virulentes critiques de la politique du Baas iraquien à l’encontre des Kurdes. Les milieux iraquiens admettent la présence de M. Takriti en Suisse à la tête d’une commission économique, mais nient toute responsabilité dans l’attentat. […]

Déportation et «arabisation»?

En mars 1975, la révolution kurde s’effondre à la suite de la spectaculaire réconciliation irano-iraquienne d’Alger.

L’été suivant, M. Vanly est invité en Irak, à l’instigation de M. Takriti, en compagnie, notamment, d’un représentant suisse de la Fédération internationale des droits de l’homme, M. Jean-Claude Luthi. Leur rapport est sévère: les autorités de Bagdad sont accusées de déporter la population kurde et d’«arabiser» systématiquement le Kurdistan en détruisant les anciens villages et en les remplaçant par de nouvelles localités dites «stratégiques». Pour M. Vanly, il s’agit là d’un véritable «ethnocide». […]

Le mutisme international

Devant cette tragédie, la communauté internationale est toujours restée sourde et muette, conformément au principe de la non-ingérence dans les affaires internes d’un État souverain […].

Dans le reste de l’actualité
  • Les premières Journées romandes de l’informatique sont prévues à Beaulieu à Lausanne. Le Groupement romand de l’informatique espère sensibiliser le public aux possibilités et aux limites des ordinateurs dans les PME et au retard qu’a pris la Suisse romande par rapport à la Suisse alémanique.

  • Aldo Moro, 60 ans, a été élu à la tête du puissant parti de la Démocratie chrétienne italienne.

  • Le service civil franchit une étape majeure à Berne. Le texte du libéral bâlois Peter Dürrenmatt a été accepté par la National, reconnaissant la légitimité des objecteurs de conscience, dont une délégation était venue symboliquement déposer son barda militaire devant le Palais fédéral.

  • Le Centre régional de la propriété forestière de Provence-Côte d’Azur-Corse préconise l’emploi de troupeaux de chèvres pour nettoyer les sous-bois des propriétaires de la région du Var à titre expérimental: les bêtes, surveillées, pourraient efficacement lutter contre l’apparition d’incendies de forêt et ainsi faciliter le travail des canadairs.