La Turquie tangue fort, de quel côté va-t-elle basculer?

Mardi 17 juillet 2007 | Alain Campiotti, Sivas

Les Turcs se rendent aux urnes dimanche pour tenter de résoudre une crise politique majeure. Au même moment, l'armée tonne contre les Kurdes qui ont repris les armes dans le sud-est. Reportage dans l'épicentre anatolien, à Sivas

Vue brumeuse sur Ankara. Comment les Turcs résoudront-ils la violente crise politique qui secoue le pays? Photo: Keystone

Un hôtel qui brûle, plein d'écrivains et de musiciens: trente-sept y ont laissé leur peau. C'est le carrefour exact de l'Eurasie. Fallait-il qu'il fût tragique? Deux rues étroites qui débouchent sur le boulevard Atatürk forment un petit square. L'entrée du Madimak - c'est le nom de l'hôtel - est à côté. Deuxième jour de juillet. Sous le soleil brûlant de l'après-midi, près de trois mille personnes se pressent là, devant une estrade sommaire, pour protester comme chaque année contre l'immolation des poètes.

C'était il y a juste quatorze ans, à Sivas, au cœur de l'Anatolie. Parmi les miraculés ayant échappé aux flammes, il y avait Aziz Nesin, traducteur turc provocant des Versets sataniques de Salman Rushdie. La fureur des extrémistes qui assiégeaient l'hôtel et y ont mis le feu n'était pas dirigée spécialement contre lui. Ils voulaient empêcher cette réunion organisée sous la figure presque sainte de Pir Sultan Abdal, écrivain et joueur de baglama si rebelle à la poigne ottomane que le gouverneur Hizir Pacha l'avait fait pendre, en 1550. La liberté, à Sivas comme ailleurs, a une vieille histoire.

Le Madimak a été retapé et vient de rouvrir. Modeste confort. Plus trace de l'horreur. Pas trace de clients non plus. Mais le tenancier propriétaire, Bener Ögütçu, refuse de transformer, comme le demandaient des manifestants, son établissement en musée: «Toute notre famille en vit!» se défend-il.

Après juillet 1993, une poignée d'extrémistes islamistes avaient été arrêtés. Leur procès a traîné. Il y a eu des condamnations à mort, commuées, des libérations. Un écrivain, Muzaffer Ilhan Erdost, a été jeté en prison, au nom d'une loi antiterroriste, pour avoir prétendu que l'émeute de Sivas avait été planifiée par d'autres que les condamnés, exécutants de basses œuvres. En Turquie, c'est ainsi. Après chaque bouffée de violence, le comportement erratique de la justice fait naître à tort ou à raison le soupçon d'une manipulation, quelque part, du «derin devlet», l'Etat profond, le pouvoir caché des gardiens non élus de l'ordre, que personne ne contrôle.

C'était ainsi. C'est peut-être en train de changer. A Istanbul vient de s'ouvrir le procès des assassins du journaliste arménien Hrant Dink, abattu dans la rue en janvier. La cour à d'emblée accepté le complément d'enquête que demandaient les avocats de la famille de Dink, afin de démasquer les commanditaires du crime, dans un mouvement ultranationaliste et dans la police de Trabzon, d'où venait le tueur, sur la mer Noire. Mobile limpide: faire taire ce plumitif et donner une leçon à tous ceux qui osent rouvrir le dossier des massacres d'Arméniens - vous avez dit génocide? - du début du siècle passé.

Mais à Sivas? Les martyrs de l'Hôtel Madimak étaient presque tous alévis. Et Pir Sultan Abdal, le pendu du XVIe siècle, est le chantre mythique de cette communauté qu'il serait téméraire de placer sans autre examen dans la famille de l'islam chiite. Elle a en tout cas le mérite d'ouvrir d'emblée les portes de la complexité turque. Et Sivas a l'avantage d'en présenter dans ses rues animées toutes les pièces. C'est une précieuse carte de lecture au moment où s'achève la campagne électorale qui doit donner au pays, le 22 juillet, une nouvelle Grande Assemblée nationale - c'est le nom de la chambre unique du parlement depuis le début de la République.

Elections anticipées, élections de crise, élections cruciales (lire l'encadré). Elles pourront ou non apaiser le bras de fer qui dure depuis des semaines entre le gouvernement du parti néo-islamiste de la justice et du développement (AKP) du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, d'un côté, l'armée et les partis laïco-nationalistes de l'autre; avec en toile de fond de forts bruits de bottes à la frontière irakienne où les rebelles kurdes du PKK font de nouveau parler la poudre depuis deux ans. Ces élections fixeront aussi pour le temps qui vient les conditions de notre relation ambivalente à la Turquie, dont l'embrassade vigoureuse et l'haleine chaude font peur à l'Europe.

Si la santé d'une démocratie se mesurait à l'intensité des campagnes électorale, les Turcs n'auraient pas de souci à se faire pour la leur. Les rues de Sivas, dégoulinantes d'affiches et de banderoles, sont constamment sillonnées d'autocars et de minibus loués par les partis, qui font dans la ville un tintamarre permanent. Tous ces véhicules surmontés de haut-parleurs tournent autour du rond-point où aboutit le boulevard central, parce que c'est un passage obligé. Du coup, ils donnent l'impression de vouloir rendre un hommage répété à Atatürk.

La statue du père de la nation au visage sévère et aux lèvres étroites est là, noircie par le temps, à côté d'une massive bâtisse qui fut un collège. C'est un haut lieu de la nouvelle Turquie. Une plaque le dit: «La République est née ici». Au moment où l'empire ottoman finissait de s'affaisser, Mustafa Kemal a réuni dans cette école, le 4 septembre 1919, le premier congrès du mouvement qui a sauvé du démembrement ce qui restait de l'Anatolie et de la tête de pont européenne d'Istanbul, par une série de guerres sur tous les fronts. Les salles de classe, transformées en musée, sont remplies des portraits de ces nationalistes moustachus ou barbus, en chapka ou turban, surmontés du masque un peu inquiétant de celui qui deviendra le «gazi». C'est là que Kemal a formulé son projet de souder tout ce qui pouvait être sauvé en un monolithe de turquitude - lui qui était slave d'origine! - en tenant la religion, rétrograde, à distance. Et en regardant désormais vers l'Europe, puisque tout l'immense ventre mou arabo-musulman avait été perdu sous ses coups de boutoir dans un immense traumatisme.

Le trottoir devant le collège-musée est noir d'une foule qui marche vers le rond-point et la rue montant sur la gauche, à côté des bureaux du gouverneur. Beaucoup de familles, beaucoup de casquettes rouges en carton, des drapeaux sur les épaules, souvent avec le visage, toujours aussi austère, d'Atatürk. Le Cumhuriyet Halk Partisi, le parti républicain du peuple, tient meeting à un demi-kilomètre de là. Le CHP, fondé par Atatürk avec la République, fut le parti unique jusqu'à l'ouverture démocratique de 1950.

Deniz Baykal, le leader national, est sur un grand podium couvert, et en même temps sur un écran géant juste à côté. Il arrive de Genève, où il participait au Congrès de l'Internationale socialiste - qui est devenue une vraie cour des miracles. Les journaux turcs ont raconté par le menu comment Baykal et les chefs des deux partis kurdes irakiens, Massoud Barzani et Jalal Talabani, se sont ostensiblement fait la gueule à Genève, le Turc quittant la salle quand un des Kurdes parlait, et vice-versa. Il faut dire que le CHP, dans sa campagne, n'y va pas de main morte. Mettant chaque jour au défi le gouvernement Erdogan, il colle à l'armée pour demander une intervention militaire afin d'éliminer les bases du PKK dans les montagnes du nord de l'Irak.

Sur la scène, Deniz Baykal reprend cette revendication. Il dénonce les ambitions hégémoniques de l'AKP à Ankara, et sa virtuelle trahison de l'héritage laïque du kémalisme. Les militants agitent leurs drapeaux achetés à des marchands ambulants qui font des affaires en or. Au pied de la scène, un homme en casquette plate brandit à bout de bras un portrait d'Atatürk qu'il a monté sur un cadre. Il veut en faire cadeau à Baykal, mais le podium est trop haut pour lui.

Malgré la sono très puissante, le meeting principal du CHP à Sivas est un flop. La place est à moitié vide, le cœur n'y est pas, et le chef a la voix cassée. C'est humiliant pour le parti dont ce haut lieu du kémalisme était, jusque dans les années 80, un fief. L'AKP tient maintenant très fermement la mairie et la représentation de la province de Sivas au niveau national.

Les campagnes ont envahi la ville. C'est une des clés de ce renversement politique. Halis Çetin l'explique dans son bureau de l'Université Cumhuriyet, et dans un livre qu'il vient de publier: Modernlesme Krizi. Ce qu'on voit par sa fenêtre ressemble à une illustration de son propos. Le campus rustique est installé dans une banlieue excentrée de Sivas, au pied de la montagne râblée et pelée, presque veloutée, qui est la marque de l'Anatolie centrale et orientale. «Les migrations ont eu lieu en trois phases successives, dans les années 70, 80, et au milieu des années 90, dit Çetin. Beaucoup d'habitants de Sivas, et des autres villes, sont partis vers Ankara, Istanbul, l'Europe. Ils ont été remplacés par des familles qui quittaient leurs villages, parce que la vie y était trop difficile, ou en raison de l'instabilité quand ils venaient de régions où la guérilla kurde et sa répression étaient importantes.»

Ces changements démographiques n'avaient cependant pas que des motifs économiques ou de sécurité. Les paramètres communautaires ont aussi été bouleversés. En 1980, les alévis représentaient plus du tiers de la population de Sivas. Aujourd'hui, la ville est sunnite à 85%. Et dans la réalité turque, ce basculement a une signification politique, réelle ou fantasmée, énorme. La culture des alévis, c'est l'engrais démocratique, et même libertaire de l'Anatolie. Ce n'est pas pour rien que leurs héros sont des poètes et des rebelles, ne crachant pas dans leur verre de vin, capables de mourir pour leurs idées, comme Pir Sultan Abdal. Ils se réclament d'Ali, le gendre du Prophète, et des onze autres imams suivants, comme les chiites, mais leur pratique, avec beaucoup d'emprunts hors de l'islam, est mesurée, intérieure. Ils ignorent les hiérarchies, en particulier entre hommes et femmes, refusent les contraintes. Devant le réveil sunnite, y compris en Turquie, beaucoup d'entre eux ont préféré aller respirer plus librement à Istanbul, et souvent dans les villes d'Europe où ils sont surreprésentés dans l'émigration turque.

La chute du parti républicain du peuple des enfants d'Atatürk, en Anatolie, s'explique en partie par cet effacement des alévis. Ils étaient minoritaires, mais c'était une minorité indispensable. Les laïcs, dans les grandes manifestations qu'ils ont organisées au printemps pour s'opposer à l'accession d'un membre de l'AKP à la présidence de la République, dénonçaient une subversion rampante de la tradition kémaliste de séparation de l'Etat et de la mosquée - à laquelle les alévis sont attachés.

Mais cette grande alarme affichée fait un peu penser - tant l'armée a contribué à ces manifestations - aux moulins à vent de Don Quichotte. «Le CHP et ses variables alliés laïcs, dit Halis Çetin, paient ce qu'ils sont devenus dans l'exercice du pouvoir: ils ont fini par constituer une élite qu'on nomme étatiste parce qu'elle contrôlait la bureaucratie de l'Etat et ses privilèges, autoritaire parce qu'elle ne voulait rien lâcher. Ces forces se sont coupées du peuple turc.»

Un spectaculaire démenti à la panique laïque vient d'être apporté dans Sivas la sunnite. La première cemevi de la ville a été inaugurée il y a quinze jours. Elle a été baptisée Ali Baba, ne ressemble pas à une mosquée, même si la racine du mot est la même. C'est la maison de réunion des alévis sivasiens. Ils n'en avaient pas avant, parce que l'environnement était hostile. Ils priaient, peu, chez eux. Dans sa cemevi neuve, le «dede» (guide) à moustache blanche, derrière son bureau, a l'air de tout sauf d'un mollah obtus. Seule la salle de prière, à cause des tapis, a un air d'islam, mais Mustafa Kemal y est accroché au mur, dans le même cadre qu'Ali et qu'Hajj Bektash Wali, saint alévi du XIIIe siècle. Les femmes, sans voile, font tourner la maison. Les vieux, dont plusieurs portent des casquettes de baseball, la font visiter, insistant pour qu'on aille voir la morgue et sa grande table de marbre.

Les alévis ne reçoivent pas une livre des pouvoirs publics, alors que les 57000 imams sunnites de Turquie sont payés - et contrôlés - par l'Etat. «Mais c'est sous la mairie AKP que la première cemevi est ouverte à Sivas!» Mustafa Açikalin s'amuse de cette démonstration de tolérance - à vrai dire peu coûteuse puisque les alévis ont payé eux-mêmes leur maison. «Ces tensions entre sunnites et alévis, ajoute-t-il, n'ont plus d'existence réelle.» Açikalin est le conseiller intime de Recep Tayyip Erdogan, depuis le temps où le premier ministre turc était maire d'Istanbul. Quand Erdogan avait été inquiété pour avoir lu un poème très explicitement islamiste, au point d'être empêché un temps, après la victoire de l'AKP en 2002, de diriger le gouvernement, le conseiller avait lui-même dû disparaître pour échapper à une arrestation. Maintenant, il est député d'Istanbul, et son patron l'a parachuté à Sivas pour assurer au parti cinq des six sièges locaux de députés à l'Assemblée d'Ankara.

Chercher le candidat d'une permanence de l'AKP à l'autre dans les rues de Siva fait prendre conscience de l'emprise du parti néo-islamiste dans la ville. A la quatrième, Mustafa Açikalin est là, attablé avec ses collaborateurs dans une petite pièce pleine de plans aux murs. On s'occupe des dossiers: c'est ce qu'il veut démontrer. «La trahison du kémalisme? Ces accusations de l'opposition sont de vieilles lunes, s'exclame-t-il. Nous sommes élus pour servir le pays, la ville. Ce que les gens veulent, c'est le développement, des routes, de l'eau, des industries et des emplois.»

Et l'Europe? De moins en moins, disent les enquêtes d'opinion. Ces doutes ne semblent pas effleurer le député et ses amis dans le bureau. «Nicolas Sarkozy ne veut pas de la Turquie dans l'Union? Il changera, il devra changer. Nous sommes votre porte vers le monde arabe et musulman. Nous avons eu une longue domination, souvent harmonieuse, sur cette région du monde. Nous la connaissons bien. Allons! Ce n'est pas la Turquie qui a besoin de l'Europe, c'est vous qui avez besoin de nous.»


Quelques clés pour comprendre le débat turc 
Alain Campiotti

Bras de fer à Ankara
Alain Campiotti

Les élections auraient normalement dû avoir lieu en Turquie au mois d'octobre. Le gouvernement a choisi de les avancer au 22 juillet pour tenter de résoudre la crise institutionnelle qui a éclaté à Ankara en avril. Il s'agissait alors d'élire un nouveau président de la République pour succéder à l'actuel chef de l'Etat, Ahmet Necdet Sezer. Selon la Constitution turque, le président est élu par l'Assemblée, pour sept ans.

Le Parti du développement et de la justice (AKP), qui détient une confortable majorité parlementaire, et gouverne le pays depuis 2002, a lancé dans la course le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gul. L'opposition laïque et l'état-major de l'armée ont failli s'étrangler. L'AKP, le parti islamiste modéré, aurait ainsi détenu tous les pouvoirs, dans un Etat que Kemal Atatürk avait voulu totalement libre de l'influence des mosquées.

Gul a été élu, mais il a dû faire face à un tir de barrage: un avertissement sur le site internet de l'état-major, d'autant plus menaçant que l'armée turque n'est pas avare d'interventions musclées sur la scène politique; et un recours de l'opposition à la Cour constitutionnelle, sous le prétexte qu'une majorité des deux tiers était nécessaire pour élire le président, ce que Gul n'avait pas obtenu. Le Cour a suivi l'opposition.

La majorité a contre-attaqué en votant une loi instituant l'élection du président de la république au suffrage universel. Mais le chef de l'Etat, au mandat prolongé, a refusé de promulguer cette réforme, qui a été à son tour soumise à la Cour. En juin, les juges ont cette fois, donné raison au gouvernement, et les réformes institutionnelles qu'avait adoptées la majorité seront soumises au peuple, en octobre sans doute.

Le prochain président sera cependant encore élu par l'Assemblée dans sa nouvelle composition d'après le 22 juillet. Si l'AKP obtient les deux tiers des sièges de députés, il pourra faire élire son homme. Mais des discussions sont en cours pour trouver un candidat de compromis acceptable par la majorité, l'opposition... et l'armée. Sinon, la crise sera relancée. 

 

Le parlement turc

 

 

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