« La communauté internationale doit défendre les Kurdes de Syrie »

mis à jour le Mercredi 28 janvier 2026 à 17h43

Lemonde.fr | TRIBUNE

Alors que l’Union européenne s’est engagée, début janvier, à verser une aide de 620 millions d’euros à la Syrie, plus de 400 personnalités appellent, dans une tribune au « Monde », à ne pas sacrifier les droits humains et les aspirations des peuples sur l’autel des intérêts économiques et géopolitiques.

A l’heure où le Rojava (Kurdistan de Syrie) et son projet politique subissent une attaque militaire sans précédent menée par le gouvernement de transition syrien (GTS), il est essentiel de le dire clairement : malgré ce qui est trop souvent présenté dans les discours médiatiques, ce qui se joue aujourd’hui en Syrie n’est pas un affrontement communautaire ou religieux, mais l’opposition entre deux visions et projets politiques pour l’avenir de la Syrie.

Le gouvernement du président syrien, Ahmed Al-Charaa défend une « République arabe syrienne » centraliste, antidémocratique, réprimant les droits politiques et syndicaux ainsi que ceux des femmes et des minorités religieuses et ethniques, et prépare une poudrière où l’organisation Etat islamique (EI) est déjà en train de reconstituer sa force destructrice. Les puissances occidentales soutiennent ce projet, tout en veillant à sa soumission à leurs intérêts et en sanctuarisant l’occupation israélienne dans le sud ainsi que celle de la Turquie dans le nord.

Pourtant, une autre voie existe : celle d’une Syrie décentralisée, démocratique, et accordant une place politique centrale aux femmes et aux minorités culturelles et religieuses, s’appuyant notamment sur les expériences d’émancipation menées au Rojava et dans le Nord-Est syrien par l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes), ainsi que sur plus de cinquante ans de résistance aux massacres et au régime totalitaire des Al-Assad.

Depuis un an, à travers toute la Syrie, des militantes des droits des femmes, des forces progressistes, dirigeants communautaires arabes, alaouites ou encore druzes ont exprimé leur refus du projet d’Ahmed Al-Charaa, bien éloigné des aspirations premières de la révolution, et leur soutien au modèle de l’Aanes.

Ce déploiement de violence est intervenu après l’interruption brutale des négociations engagées depuis le 10 mars 2025 entre l’Aanes et ses forces armées, les FDS (Forces démocratiques syriennes) d’un côté et le gouvernement de transition syrien de l’autre. Si les représentants de l’Aanes ont réaffirmé leur attachement à l’unité du pays dans le cadre d’une Syrie décentralisée, le gouvernement n’a avancé sur aucun des points majeurs des accords préliminaires : décentralisation politique et préservation de certaines structures politiques propres, droits politiques pour les minorités, retour sécurisé des déplacés internes.

Attaques de quartiers kurdes

Dès le 6 janvier, les forces armées du gouvernement de transition syrien attaquaient les deux quartiers à majorité kurde d’Alep, Cheikh-Maqsoud et Achrafieh, puis lançaient une nouvelle offensive directement contre les territoires de l’Aanes. En deux semaines, plusieurs dizaines de civils ont été tués dans les attaques, des maisons et infrastructures civiles prises pour cible et des dizaines de milliers de personnes, majoritairement kurdes, déplacées de force. Plusieurs civils, des combattants et combattantes ont été assassinés de sang-froid ou décapités par les milices islamistes, en violation des lois internationales régissant la guerre.

C’est donc une guerre totale qui s’ouvre entre les forces de l’Aanes et celles du gouvernement de transition syrien. Les cantons de Kobané et de Djézireh, historiquement kurdes, sont maintenant assiégés. L’électricité, l’eau et Internet sont coupés à Kobané, mettant en péril les conditions de vie de 250 000 personnes. Des risques de nettoyage ethnique et de cycles de représailles sont extrêmement élevés. Le cessez-le-feu déclaré le 20 janvier n’a pas été respecté par le gouvernement de transition et les attaques continuent.

Les FDS ont perdu plus de 12 000 personnes dans la lutte contre l’EI et bénéficiaient jusqu’alors du soutien des Etats-Unis au titre de leur participation à la coalition internationale. Celui-ci a pris fin mardi et les FDS sont trahies une fois de plus dans l’indifférence et l’hypocrisie. Dans une déclaration, l’envoyé spécial des Etats-Unis, Tom Barrack, a transféré la responsabilité de la lutte contre l’EI au gouvernement syrien, alors même que, ces derniers jours, des centaines de prisonniers ont été remis en liberté par ses forces.

Les violences qui visent l’Aanes et les Kurdes ne sont malheureusement pas nouvelles. En mars [2025], en instrumentalisant un soulèvement d’anciens cadres du régime Assad, les forces gouvernementales ont commis des massacres contre les communautés alaouites, qui ont continué au cours de l’année. En juillet, ce sont les communautés druzes qui ont été la cible d’attaques violentes. Ces politiques et massacres à l’encontre de groupes ethniques et religieux pourraient constituer des crimes contre l’humanité au regard du droit international.

Dans le même temps, Al-Charaa a annoncé l’intégration de combattants djihadistes dans l’armée régulière. Autant de faits qui révèlent l’instabilité et les véritables intentions politiques de ce gouvernement de transition, dans un pays ravagé où les habitants aspirent pourtant à vivre, ensemble, en paix.

Manne pétrolière

Malgré ces faits, l’Union européenne vient de signer un chèque de 620 millions d’euros au gouvernement syrien pour la reconstruction du pays. Ces actes incarnent une diplomatie où les droits humains et les aspirations des peuples sont sacrifiés sur l’autel des intérêts économiques et géopolitiques. La Syrie représente une manne pétrolière, un nouveau marché pour la France et les autres puissances occidentales. C’est aussi un partenaire stratégique pour le gouvernement israélien – responsable de génocide, selon la commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU –, avec lequel des accords ont été conclus à Paris début janvier sous la supervision des Etats-Unis.

Nous refusons que nos dirigeants choisissent le parti d’un pouvoir dangereux et répriment les manifestations de soutien aux Kurdes. Dans le Nord-Est syrien, la mobilisation générale a été décrétée lundi 19 janvier, et des Kurdes des quatre parties du Kurdistan affluent aujourd’hui pour soutenir le Rojava, les acquis de sa révolution ainsi que la possibilité d’une Syrie démocratique. Partout en France, nos actions parlementaires, politiques, syndicales et culturelles doivent se renforcer afin de soutenir cet espoir et la population kurde attaquée à Djézireh et Kobané.

La communauté internationale doit prendre une position ferme pour protéger les populations, défendre les droits et les territoires des Kurdes de Syrie, défendre l’autonomie des institutions civiles, politiques et militaires de l’Aanes, le retour de tous les déplacés dans les régions occupées par les milices soutenues par la Turquie, ainsi que la coexistence pacifique et l’autodétermination de tous les peuples qui composent la Syrie. L’ONU et les Etats membres doivent garantir le maintien d’un corridor humanitaire vers la ville de Kobanê afin d’acheminer l’aide dans les quantités nécessaires aux besoins de la population assiégée ainsi que le rétablissement de l’eau courante et de l’électricité.

Premiers signataires : Salah Amokrane, militant de l’Assemblée des quartiers ; Etienne Balibar, philosophe, professeur des universités ; Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale ; Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste ; Jean-Luc Mélenchon, coprésident de l’Institut La Boétie, fondateur de La France insoumise ; Guillaume Meurice, humoriste ; Gilbert Mitterrand, président de la Fondation Danielle Mitterrand ; Murat Okundu, porte-parole de People’s Bridge ; Erik Orsenna, écrivain et académicien français ; Aissa Rahmoune, secrétaire générale de la Fondation internationale pour les droits humains ; Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes. Retrouvez l’ensemble des signataires ici.

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