En première ligne. Lâchés par Trump et l’Europe, les Kurdes de Syrie tentent de résister. Dans les rues de Hassaké, les combattants se préparent au choc avec l’armée syrienne, de l’ancien djihadiste Ahmed al-Chareh.
Les rues de Hassaké sont désertes, ce qui ne présage rien de bon. Les marchands du bazar ont tiré les rideaux de fer et la plupart des habitants de cette grande ville du nord-est de la Syrie, mélange de populations arabe et kurde, ont quitté les lieux. Les rares qui restent rasent les murs. Situé à sept heures de route de Damas, Hassaké, est quadrillé par les soldats des Unités de protection du peuple (YPG). Postés à chaque carrefour ou à chaque rond-point, ces derniers montent la garde devant d’immenses portraits d’Abdullah Öcalan, le père spirituel de leur guérilla. Dotés de blindés américains Humvee à tourelle pivotante ou de pick-up lestés de mitrailleuses russes Douchka, ils se tiennent prêts à déchirer le ciel de leurs balles. Le Kurdistan syrien est une nouvelle fois sur le pied de guerre. Cantonnés depuis dix ans sur la rive gauche de l’Euphrate, les soldats de l’armée régulière syrienne, désormais sous les ordres d’Ahmed al-Chareh, le président syrien, approchent. Secondés par des combattants venus de clans tribaux arabes locaux, ils se sont récemment installés à la lisière de la ville, menaçant de la reprendre pour y planter le drapeau de la révolution syrienne. Certes, la signature d’un cessez-le-feu le 20 janvier dernier et l’adoption d’une feuille de route en vue d’un accord, comprenant une trêve jusqu’au 8 février, ont stoppé leur avancée. Mais vont-ils vraiment s’arrêter là ?
Les Kurdes le savent : Hassaké serait la première ville de leur territoire, le Rojava, à tomber si les hostilités reprenaient entre leurs factions et les forces pro-gouvernementales mobilisées depuis mi-janvier. À l’est de cette ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, les guerriers à la solde de Damas se sont déjà emparés, il y a peu, du camp de réfugiés d’Al-Hol, prison à ciel ouvert où sont enfermés des milliers de membres de Daech et leurs familles. Les militaires ont aussi conquis Al-Yaroubieh, un poste-frontière avec l’Irak. Reste donc le verrou de Hassaké, qui, une fois brisé, pourrait leur permettre de fondre sur Kamechliyé, la capitale du proto-État du Rojava, et ainsi finir de tailler en pièces le territoire autonome kurde de Syrie.
Chaque soir, à Hassaké, des civils volontaires se regroupent sur des check-points pour tenir les rues de Kamechliyé. Après le couvre-feu de 19 heures, des hommes âgés de 30 à 55 ans se retrouvent autour d’un brasero de vieux pneus brûlés : il y a là un mécanicien, un marchand de chaussures, un réalisateur de courts-métrages documentaires… Tous sont pères de famille. Leurs enfants sont parfois engagés dans les forces kurdes ou sont morts au combat. Ils partagent du thé brûlant et esquissent quelques pas de danse pour se revigorer. « Cela ne nous fait pas plaisir de nous promener avec des armes, admet Abou Garo, le responsable d’un de ces points de contrôle. Mais nous voulons juste que notre identité, notre langue et notre culture soient respectées. Nous serons sur le chemin de ceux qui veulent notre perte. »
« Nous ne nous rendrons jamais. » Azad Hassaké, des YPG
Sur le qui-vive. Tout le monde est sur le qui-vive. Au nord-est de la ville, des combattants campent sur les toits des maisons, empilements de terre ou de parpaings, qui jouxtent une petite route défoncée. Elle mène au hameau de Kano, le dernier contrôlé par les forces kurdes. De la terrasse équipée d’une mitrailleuse depuis laquelle le chef des YPG de la région, « Azad Hassaké » (un nom de guerre), scrute l’horizon, on distingue nettement Tall Brak, à cinq kilomètres à vol d’oiseau vers l’est. Ce village arabe a fait allégeance aux tribus favorables à Damas quelques jours plus tôt, obligeant les Kurdes à s’en retirer. « Nous y étions installés depuis douze ans, c’était le premier village arabe conquis par les forces kurdes », déplore le commandant.
À seulement 31 ans, ce chef de guerre à l’épaisse moustache noire, coutumier des traits d’humour cinglants, est déjà un vétéran qui compte plusieurs batailles mémorables à son actif. En 2016, il a failli perdre sa jambe gauche dans l’explosion d’une voiture piégée par Daech. Depuis, il ne peut plus la plier. Deux ans plus tard, il a manqué de se faire arracher le bras droit dans une frappe de l’aviation turque sur Afrine, un autre bastion de son peuple qu’il tentait de défendre. « Le danger se rapproche, affirme-t-il en nous le montrant. Mais si les troupes de Damas ne nous attaquent pas, nous ne bougerons pas. » Et si le choc a lieu ? « Nous ne nous rendrons jamais, annonce-t-il, sans peur. Car nous préférerons le sacrifice à la reddition. »
Profanation. Un militant affilié à Damas est filmé en train de vandaliser les tombes de combattants des FDS. La vidéo a été diffusée par Channel 8 le 21 janvier.
Conditions. En attendant, l’arrêt provisoire des combats offre à ses hommes un répit bienvenu. Dans leur poste avancé, ils en profitent pour siroter du maté, laver leur linge et astiquer leurs armes. D’ici au 8 février, l’administration kurde est censée appliquer les accords signés avec Damas – qui prévoient la dissolution des institutions du Rojava, l’intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS) dans l’armée régulière et la nomination de Kurdes à des postes clés, notamment ceux de vice-ministre de la Défense et de gouverneur de la province de Hassaké. « Nous sommes prêts à négocier pour sauver notre peuple, fait valoir Azad Hassaké. Il y a des pas que nous ne pouvons pas franchir. Mais l’intégration de nos forces dans l’armée syrienne ne peut se faire que dans le but de défendre notre terre. Pas pour nous fondre dans leurs troupes. Le plus difficile, c’est l’avenir des unités de femmes, les YPG. Comment vont-elles cohabiter avec ces fanatiques ? »
Bien que le cessez-le-feu ait été décrété, le 26 janvier, des groupes armés arabes ralliés à Damas ont attaqué des villages pour tenter de couper la route entre Kamechliyé et la frontière avec le Kurdistan irakien. Sans succès. Les forces kurdes ont aussi bombardé des villages repris par Damas. Les deux camps dénoncent des exactions chez leurs adversaires : exécutions sommaires, violences contre des civils… Toujours le 26 janvier, une famille kurde a été massacrée à un check-point par un chef de bande islamiste. La veille, des enfants qui disaient avoir été torturés par les FDS ont été extraits d’une prison à Raqqa.
C’est à Kobané, encore une fois, que la situation est la plus critique. Difficilement accessible, cette petite cité kurde adossée à la frontière turque craint de revivre une tragédie comparable à celle qui l’avait frappée en 2014. « Cette ville a subi deux sièges : d’abord celui d’un État islamique honni par l’Occident. Puis celui d’un État islamique légitimé par l’Occident », constate tristement Hardy Mède, professeur à l’Institut catholique de Paris. Aujourd’hui recouverte de neige, Kobané est encerclée et assiégée par les troupes progouvernementales depuis le 20 janvier. Les civils kurdes n’ont aucune possibilité de s’échapper. Les obus de mortier et les frappes de drones se multiplient contre les villages alentour. Privés d’électricité, d’eau et de nourriture, les habitants ont, heureusement, pu être ravitaillés le 26 janvier par un convoi humanitaire affrété par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Mais son isolement complet du reste du Rojava en fait une proie pour les factions islamistes syriennes, qui y voient un symbole à abattre. Celui de la résistance kurde.
Les motifs d’espérer une issue positive sont minimes. Certes, des soldats américains sont encore présents autour du leader des FDS, Mazloum Abdi, mais ils consacrent leur temps à l’évacuation vers l’Irak de milliers de détenus dangereux. La question des étrangers dans les prisons du Rojava – près de 7 000 djihadistes d’une cinquantaine de nationalités – est la principale raison de la prolongation de quinze jours du cessez-le-feu. Plusieurs centaines d’individus, dont des Français, ont déjà été transférées en hélicoptère. Une fois le processus achevé, le départ des Américains pourrait se précipiter, comme l’a laissé entendre Donald Trump. « Avant 2015, nous nous battions sans eux, nous sommes capables de le refaire », veut croire le commandant Azad Hassaké.
Les derniers soldats russes, qui soutenaient l’ancien régime de Bachar el-Assad, ont plié bagage. Dans la journée, deux énormes avions-cargos Antonov se sont posés à l’aéroport de Kamechliyé pour charger véhicules militaires, avions, hélicoptères, armes et équipements. La Russie gardait, avec l’accord des Kurdes, ce point d’appui dans le Nord-Est. Mais comme les États-Unis, elle se tourne désormais vers le nouveau président syrien, Ahmed al-Chareh, avec lequel elle négocie le maintien de sa présence sur la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim. Un « mauvais signe de plus », grimace un responsable kurde §
Washington et Moscou se tournent désormais vers le nouveau président syrien.
Glossaire
Rojava : nom par lequel on désigne le Kurdistan occidental (Syrie) par opposition au Rojhelat (le Kurdistan de l’Est, en Iran), au Bachour (celui du Sud, en Irak) et au Bakour (celui du Nord, en Turquie).
- FDS : Forces démocratiques syriennes, coalition kurdo-arabe qui combat Daech.
- YPG : Unités de protection du peuple. C’est une milice kurde syrienne proche du PKK.
- PKK: Parti des travailleurs du Kurdistan, guérilla fondée en 1978 par Abdullah Öcalan.
- KRG : gouvernement régional du Kurdistan en Irak dirigé par les Barzani.




