mis à jour le Dimanche 8 mars 2026 à 17h35
Lemonde.fr | Tribune par Katell Faria (Autrice)
A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’autrice dénonce, dans une tribune au « Monde », le sort des Yapaja, combattantes kurdes de la région syrienne du Rojava, abandonnées par leurs anciens soutiens européens et américains face à l’offensive du nouveau pouvoir syrien.
« Femme, vie, liberté ». Ce slogan, je ne l’ai pas découvert en 2022, après le meurtre de la jeune Kurde iranienne Mahsa Amini, assassinée par la police des mollahs pour avoir mal porté son voile. Je l’ai découvert en 2019, dans le nord-est de la Syrie, durant mon immersion au sein des Yekînen Parastina Gel (YPG) – les « unités de défense de la femme » –, aux côtés de combattantes kurdes qu’on appelle Yapaja. Quelques mois après la chute de l’organisation Etat islamique.
Pendant des semaines, l’été de cette même année, j’ai partagé le quotidien de ces femmes qui, avec leurs camarades masculins du YPG, avaient combattu Daech [l’acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] et montré un héroïsme dont tous les médias occidentaux s’étaient, un temps, fait l’écho. Comme nous leur étions reconnaissants, alors, d’avoir lutté pied à pied contre les terroristes islamistes qui, de Rakka, nous avaient frappés jusque sur nos terrasses de café ! A cette époque, nous trouvions ces femmes admirables, et nous avions raison.
Non seulement elles avaient combattu au corps à corps nos ennemis, mais elles portaient, pour le nord-est de la Syrie, un projet de société inspiré de valeurs et de penseurs occidentaux : démocratique, laïque, socialiste, respectueux des minorités et, surtout, féministe. Ainsi, le Parti de l’union démocratique, dont elles sont le fer de lance, avait réussi à mettre en place, dans cette région minée par un patriarcat aussi brutal qu’implacable, des mesures telles que l’interdiction de la polygamie et des mariages forcés de mineures, mais aussi la possibilité, pour une femme, de demander le divorce et d’hériter.
« Femme, vie, liberté ». Ce slogan, mes camarades le prononçaient souvent. Avec force et conviction. Il résumait le combat qu’elles menaient en tant que Kurdes, mais aussi en tant que femmes : un combat pour ne plus vivre sous l’oppression, qu’il s’agisse de celle de Bachar Al-Assad, de Recep Tayyip Erdogan, de Daech ou du patriarcat. Le droit de vivre libres, elles l’avaient payé très cher, car nombre d’entre elles avaient péri dans la lutte contre le califat d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Quant à celles qui avaient survécu, elles en étaient revenues tellement abîmées qu’à 30 ans à peine, elles semblaient en avoir 40, voire 50. Oui, leur liberté, elles l’avaient plus que méritée. Et pourtant, rien n’était gagné – elles le savaient. Sans doute pressentaient-elles que nous les trahirions un jour. Mais pas de manière si indigne…
En effet, en décembre 2024, lorsque Ahmed Al-Charaa, soutenu par la Turquie, a chassé Bachar Al-Assad du pouvoir, c’est avec consternation qu’elles ont appris que les médias occidentaux applaudissaient ce remplacement d’un tyran raciste par un tyran djihadiste.
Puis, un an plus tard, en janvier, c’est avec écœurement qu’elles ont découvert que les gouvernements américains et français, qui les soutenaient autrefois, les abandonnaient totalement au profit du nouveau pouvoir syrien. En faisant ainsi, nos dirigeants donnaient à Al-Charaa – qui avait déjà massacré des milliers d’alaouites et de Druzes – le feu vert pour attaquer les Kurdes.
Ainsi, c’est le cœur serré que j’ai découvert, il y a quelques semaines, la vidéo sur laquelle les sbires de la nouvelle armée syrienne jettent la dépouille d’une Yapaja du haut d’un immeuble pendant les affrontements d’Alep ; celle où d’autres fracassent la statue d’une Yapaja au moment de la prise de la ville d’Al-Tabqa ; sans compter celle où une petite brute cruelle exhibe joyeusement une tresse de cheveux qu’il s’enorgueillit d’avoir découpée sur un cadavre. Comment pouvons-nous approuver une telle ignominie ? Dire qu’autrefois nous encensions ces femmes que nous laissons massacrer aujourd’hui. En les abandonnant ainsi, nous commettons une grave faute morale autant qu’une faute politique.
Mais il y a pire encore : il semble qu’à la trahison nous ajoutions désormais la calomnie. En effet, depuis quelques semaines monte une petite musique répétant que, finalement, les islamistes ne seraient pas si méchants, et les Kurdes ne seraient pas si gentils. Certains sous-entendent même qu’au fond les seconds ne vaudraient pas mieux que les premiers. On croit rêver, tant ce relativisme confine au cynisme. Non seulement nous avons réussi l’exploit, après des années de guerre contre le terrorisme islamiste, de laisser s’installer au pouvoir un ancien cadre d’Al-Nosra et fondateur de Hayat Tahrir Al-Cham ; mais en plus nous voudrions soulager notre culpabilité en faisant croire que nos alliés kurdes, qui nous ont défendus contre le mal absolu et ont porté des valeurs qui nous sont chères, ne valent pas mieux que nos ennemis ! Voilà qui manque cruellement de courage et de noblesse.
Une chose est sûre : Al-Charaa, le roi de la taqiya [l’art de la dissimulation], peut nous dire merci. En reprenant sa propagande, divulguée par ses affidés, nous lui rendons un grand service. La fin est proche, pour mes camarades Yapaja. Elles le savent. Et pourtant, elles se battent encore. Quant à leurs sœurs iraniennes, nul ne sait ce que l’avenir leur réserve. Pourtant, elles aussi se battent encore, à leur manière. Au cœur de l’horreur. En pleine tragédie. En cette Journée internationale des droits des femmes, j’aimerais que nous pensions à ces combattantes de la liberté : celles qui sont déjà mortes, celles qui vont bientôt mourir. Nous leur devons au moins ça.
Katell Faria est autrice engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Elle a publié notamment « L’appel du Rojava » dans l’ouvrage collectif « Femmes d’aventures » (Points, 2022).
