Gérard Chaliand, l’écrivain-baroudeur, grand penseur de la guerre, est mort à 91 ans

mis à jour le Vendredi 29 août 2025 à 14h29

Lefigaro.fr | Par Alexis Feertchak et Steve Tenré

DISPARITION - Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, ce géopolitologue de renommée mondiale, a suivi, sur le terrain, de nombreuses insurrections armées, notamment en Afghanistan, en Syrie et en Irak.

Gérard Chaliand, l’infatigable baroudeur, est parti pour son dernier voyage. L’aventurier, poète et penseur de la guerre est mort ce mercredi à Paris à l’âge de 91 ans, a appris Le Figaro. Il laisse derrière lui une œuvre vaste - plus de quarante livres - à l’image de son rôle de témoin privilégié des conflits de ce dernier demi-siècle. Son terreau a été la décolonisation, les guérillas, l’aspiration des peuples à l’indépendance. Témoin et parfois plus puisqu’il faisait partie de cette petite troupe d’«observateurs participants». Mais son attirance pour le tiers-monde émergent ne s’est jamais convertie en «ismes» réducteurs. Radicalement libre et indépendant, il rejetait viscéralement les idéologies, jetant son regard cru et intense sur les duretés du monde. «C’était un homme très lucide mais aussi poète et drôle. Son ironie triste était réconfortante», salue l’une de ses proches au Figaro.

La planète, il l’a parcourue de large et en travers. Après un premier voyage seul en Algérie à l’âge de 18 ans - il venait d’être recalé au «bac» -, le jeune homme né en 1934 et dont la famille avait des origines arméniennes s’en va côtoyer bon nombre d’insurgés armés en Guinée-Bissau portugaise (1964), dans le delta du fleuve Rouge au Nord-Viêt Nam (1967), en Colombie (1968), en Jordanie et au Liban (1970) en Afghanistan (1980)... Il acquiert ainsi une expertise majeure en matière de guerres asymétriques, ces «petites guerres» comme les appelait Clausewitz, dans lesquelles un partisan peut faire plier un adversaire bien plus fort que lui s’il sait profiter du terrain, le sien, et attendre patiemment que portent les fruits de l’usure. Autant dire que cette expérience était précieuse pour comprendre les défis militaires et géopolitiques de ces dernières années. Dès octobre 2023, il mettait en garde auprès du Figaro TV à propos de Gaza : «Tout combat rapproché est un piège pour les Israéliens car à partir du moment où vous êtes à pied, vous êtes vulnérable. Pour le Hamas, il faut entraîner les troupes israéliennes dans des guet-apens, où ils vont saigner».

Grand défenseur des Kurdes

Gérard Chaliand avait le physique sec et musclé de sa vie, austère et courageuse. À plus de 80 ans, il en paraissait quinze ans de moins. De ces aventures hors des sentiers battus de l’Occident, il n’a pas seulement vu et raconté les tactiques de guérilla, il a aussi compris et anticipé les grands bouleversements géostratégiques qui éclatent aujourd’hui au grand jour. Il se méfiait des révolutions idéologiques qui renversent les belles aspirations populaires, cadenassent la liberté et finissent en dictature implacable. Sa thèse de doctorat, parce qu’il avait fini par faire des études supérieures à l’INALCO et à Paris-8 malgré son échec à la fin du secondaire, a été publiée en 1977 au Seuil sous le titre : Mythes révolutionnaires du tiers-monde : guérillas et socialisme. Il s’était notamment jeté à corps perdu dans le combat pour la reconnaissance des Kurdes, ce peuple sans État morcelé entre quatre pays (Iran, Syrie, Irak, Turquie). À travers l’Institut kurde de Paris, qu’il a participé à créer dans les années 80, il joue un rôle crucial d’aiguilleur et de passeur pour cette nation meurtrie.

Mais il n’était pas dupe. À travers ses écrits, il décrivait un monde de rapports de force, brutal, où l’Occident, souvent las et parfois arrogant, pesait chaque jour un peu moins dans les affaires de la planète. «L’Europe n’est plus le centre de gravité de la tension mondiale», tranchait-il en novembre 2022 au Figaro. Homme de gauche ou homme de droite ? Il était à l’origine à gauche, mais l’a aussi beaucoup critiquée. Il était d’abord libre et donc souvent politiquement incorrect. Au sujet de la guerre en Ukraine, il défendait l’indépendance des Ukrainiens, saluait leur combat héroïque, mais n’hésitait pas à juger que l’Otan avait tenté de «dépouiller les Russes de leur glacis» dès la fin de la guerre froide et que la guerre actuelle en était aussi la conséquence. «On a transformé l’Ukraine en quelque chose de merveilleusement blanc alors que c’était un État et ça reste encore un État corrompu. On a transformé la Russie en principe du mal absolu : tout ce qu’ils font est mauvais», expliquait-il dans une interview sur YouTube à l’automne 2023. Et de poursuivre, et l’avenir ne lui donne pas complètement tort : «La question n’est pas : les Russes peuvent-ils gagner ? La question correcte, c’est : les Russes peuvent-ils perdre ? À mon avis, les Russes ne peuvent pas perdre. (...) Les Russes sont déterminés à rien lâcher en s’accrochant au terrain. Pour finir, tout dépend des États-Unis, où il y a des signes que la guerre commence à fatiguer. Quant aux Européens, ça ne les amuse pas de se saigner pour aider l’Ukraine».

Dire non pas ce que l’on souhaite, mais ce que l’on voit : là étaient aussi la dureté et la droiture, mêlées de mélancolie, de Gérard Chaliand. Cette rigueur lui a valu d’enseigner dans les meilleures universités de la planète, à l’ENA et à l’École de guerre en France, mais aussi à Harvard, à UCLA et à Berkeley aux États-Unis. En 2017, il a reçu le prix «maréchal-Foch» de l’Académie française pour son livre Pourquoi perd-on la guerre ?. Son dernier essai, paru aux Belles lettres en 2025 et préfacé par Hubert Védrine, était titré : Le Grand Tournant géopolitique. Ce grand tournant, il n’en verra pas la fin, mais il l’aura dessiné avant bien d’autres penseurs de son temps. Désormais, le «feu nomade», titre de l’un de ses poèmes, s’est éteint.