En Turquie, un vaste scandale de fraude financière éclabousse des proches du pouvoir

mis à jour le Lundi 28 septembre 2026 à 19h14

Lemonde.fr | Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant) 

Pendant des mois, plusieurs fonds et sociétés cotées turques ont affiché des hausses spectaculaires. Leur brutal retournement a déclenché une enquête portant sur une fraude financière tentaculaire impliquant des proches de l’AKP, le parti au gouvernement, et mettant en lumière les failles de la régulation. 

Le scandale est retentissant et ne fait que commencer. Depuis mi-septembre, pas un jour ne passe sans que la presse turque se fasse l’écho de révélations au sujet d’une enquête sur des transactions hallucinantes effectuées sur les marchés de capitaux d’Istanbul. L’affaire est telle qu’elle vient d’atteindre les plus hautes sphères du parti au pouvoir avec la démission, samedi 26 septembre, de la vice-présidente du Parti de la justice et du développement (AKP), Fatma Betül Sayan Kaya.

Dans la matinée du lundi 28 septembre encore, on apprenait qu’un mandat d’arrêt avait été émis contre un certain Iskender Balci. Membre du conseil d’administration de la société de construction navale Ozata Denizcilik, ce jeune homme est surtout connu dans ces hautes sphères pour être le fils de Mustafa Balci, membre de l’Agence de régulation et de surveillance bancaire (BDDK), et le gendre d’Osman Çelik, le vice-ministre du trésor et des finances. Son cas porte à 51 le nombre de personnes arrêtées ou recherchées par les autorités dans cette affaire.

Mais reprenons. Mises bout à bout, les révélations des enquêteurs dessinent en creux une vaste tricherie boursière et systématique, pratiquée avec un cynisme sans limite et un sentiment d’impunité général. Les procureurs ont ainsi enquêté sur les activités frauduleuses de 131 fonds d’investissement détenus par sept sociétés, dont les actifs valent collectivement plus de 826 milliards de livres turques (14,8 milliards d’euros), selon des calculs de médias locaux. Elles ont toutes été placées en liquidation, le 17 septembre, par l’Autorité des marchés de capitaux de Turquie (SPK), qui a précisé qu’elles géraient les biens de plus de 455 000 investisseurs particuliers.

Dans les faits, des dizaines de fonds d’investissement – et les groupes financiers qui les portaient – ont affiché pendant des mois des rendements spectaculaires, propulsant la Bourse turque à des sommets historiques. Un gestionnaire d’actifs, Tera, a vu son fonds principal bondir de plus de 60 000 % en seulement trois ans. La Destek Finans Faktoring, une autre société financière, est devenue, elle, la deuxième plus grosse entreprise cotée du pays à peine dix-sept mois après son introduction en Bourse, son cours ayant grimpé de 7 000 %. Des chiffres trop beaux pour être vrais, a résumé l’hebdomadaire The Economist, samedi 26 septembre.

« Manipulation de marché »

La bulle a éclaté quand la SPK a publié, le 28 août, des directives ordonnant aux fonds d’investissement de ne plus placer leurs actifs sur une seule action et de diversifier leurs placements. Pour s’y conformer, ils ont commencé à vendre des actions et les investisseurs, à se retirer. Certains fonds comme Tera ont alors déclaré n’être pas en mesure de liquider leurs actifs assez rapidement. C’est le début de la crise.

Puis, des détails ont émergé sur ce qu’un responsable a qualifié de montages « à la Ponzi », que d’autres sociétés auraient mis en place. L’indice boursier turc a chuté de plus de 5 % le 16 septembre. En seulement deux jours, le scandale a effacé quelque 30 milliards de dollars (environ 26,4 milliards d’euros) du marché. Vendredi 25 septembre, la SPK a déposé une plainte pénale contre 11 personnes pour « manipulation de marché » en raison de transactions sur les actions d’Ozata Denizcilik. La machine s’est emballée de plus belle.

Samedi 26 septembre, Zeynel Emre, le porte-parole du Nouveau parti (Yeni Parti), la principale formation d’opposition, a affirmé que Fatma Betül Sayan Kaya avait acheté pour 63,4 millions de lires (1,14 million d’euros) d’actions d’Ozata Denizcilik en avril, avant de les revendre en septembre pour 1,34 milliard de lires après la flambée du cours de l’action.

Le responsable politique a également affirmé que le mari de cette proche du pouvoir, Ilyas Kaya, avait investi 99,7 millions de lires dans la société avant d’en retirer 826 millions. Des ventes finalisées curieusement, selon lui, avant le 16 septembre, date à laquelle les turbulences liées aux fonds d’investissement turcs ont affecté le marché boursier.

Signes avant-coureurs

Aujourd’hui, l’enquête s’est étendue à d’autres protagonistes. Le Conseil turc de lutte contre la criminalité financière (Masak) a fourni aux procureurs des informations sur les anciens actionnaires des fonds faisant l’objet de l’enquête, tandis que les autorités ont annoncé examiner les transactions financières et les mouvements potentiels d’actifs de ces dernières semaines. Le ministre de la justice, Akin Gurlek, a déclaré, samedi, que les autorités avaient gelé les avoirs de 46 personnes morales, 18 fonds et 42 personnes physiques.

Ce scandale n’est pas arrivé sans signes avant-coureurs. A plusieurs reprises, des avertissements ont été donnés. Dès 2025, le ministre des finances, Mehmet Simsek, avait pointé du doigt des anomalies boursières et promit une nouvelle réglementation. En juin, MSCI, un fournisseur d’indices, a laissé entendre que, faute d’intervention des régulateurs, la Turquie risquait d’être rétrogradée du statut de marché émergent à celui de « marché frontière » – une catégorie d’économies plus modestes, comme la Tunisie ou la Roumanie.

Plus inquiétant encore, certaines voix ayant tiré la sonnette d’alarme ont été, semble-t-il, étouffées. Un ancien numéro deux du Masak affirme avoir été interpellé par la police à deux reprises après s’être plaint au sujet du gestionnaire d’actifs Tera. Face à l’ampleur des sommes et des personnes affectées, Mehmet Simsek s’est empressé de rassurer. La crise, qu’il a imputée à quelques brebis galeuses, a été contenue, a-t-il déclaré le 18 septembre, en ajoutant qu’« il n’y a pas de risque systémique ». Jeudi 24 septembre, il démentait publiquement et catégoriquement toute rumeur de démission.

Dans un message publié lundi sur X, le ministre a déclaré que le gouvernement continuerait de prendre les mesures nécessaires, notamment en injectant des liquidités sur le marché. Ce même jour, une réunion du cabinet du président, Recep Tayyip Erdogan, était annoncée dans l’après-midi pour discuter de la crise en cours. Le chef de l’Etat avait assuré, au cours de la semaine du 21 septembre, que les autorités prendraient toutes les mesures juridiques et administratives nécessaires pour éviter que de tels problèmes ne se reproduisent.