mis à jour le Lundi 4 mai 2026 à 18h21
Lemonde.fr - Enquête | Nicolas Bourcier Urfa [Turquie], envoyé spécial
Ce site préhistorique témoigne d’une sédentarisation de chasseurs-cueilleurs lors de la transition du paléolithique vers le néolithique. Considéré comme l’une des plus formidables révélations archéologiques de ces trente dernières années, il donne le vertige avec ses nombreux ornements et ses statues en forme de T. Plus de 200 chercheurs travaillent encore aujourd’hui dans la région.
Il y a dans la plaine de Harran, dans ce Sud profond turc, à quelques kilomètres de la Syrie, sur une petite route sinueuse qui part de la cité antique d’Urfa (Sanliurfa), une curieuse installation d’art moderne surplombant la plus haute colline : sur 60 mètres de long et de large, tenue par des pylônes entrecroisés de bout en bout, une toile de métal blanc se dresse au-dessus des visiteurs. Dans le soleil du matin, on dirait un nid géant posé sur un champ de ruines et de pierres, une espèce d’Origine du monde en version préhistorique enveloppée d’un cocon protecteur.
Bienvenue à Göbeklitepe, l’une des plus formidables révélations archéologiques de ces trente dernières années. A regarder de près, sous cet immense halo d’ombre, on est comme saisi, arrimé à cette vision d’un autre temps, sortie tout droit de terre. Des vestiges de bâtiments en forme de cercle présentent dans leurs murs et dans leur espace central d’étonnantes stèles de 2 mètres à 6 mètres de haut aux motifs animaliers d’un réalisme stupéfiant. Il y a là une prouesse architecturale évidente, la mobilisation d’ingénieurs, le geste de sculpteurs, l’adresse de carriers qui sont comme autant de défis à notre imagination.
Le site est le plus ancien complexe monumental connu de l’humanité. Antérieur de 6 000 ans à l’écriture sumérienne, de 7 000 ans à Stonehenge, en Angleterre, et aux pyramides d’Egypte. Son gigantisme est unique ; son caractère cultuel manifeste. Chaque pilier pèse plusieurs tonnes et forme un étrange T, massif et délicat à la fois. Mais ce sont les ornements qui donnent le vertige : renards, sangliers, serpents, scorpions, vautours, aurochs, gazelles, mouflons, onagres et grues. Ici, la nature saute aux yeux. Elle sort ses crocs et ses griffes. Elle gronde. Bouscule.
Certaines gravures sont disposées intentionnellement comme autant de scènes narratives. Banquettes en pierre aménagées contre les parois, sols en terrazzo soigné et poli, signes abstraits ou géométriques : tout participe à une mécanique théâtrale et rituelle apparemment bien huilée. Et pourtant, nous sommes à environ 11 600 ans à 10 700 ans avant aujourd’hui. L’époque est à la transition du paléolithique vers le néolithique, l’ère encore précéramique, celle des changements lents. Une période de transformations certes, mais pas aussi poussées, complexes et maîtrisées, croyait-on encore récemment.
Depuis la découverte des premières pierres de Göbeklitepe dans les années 1960, les théories et les hypothèses n’ont cessé d’évoluer au fil des fouilles. On a parlé du premier temple de l’humanité. Du premier témoignage aussi d’architecture humaine, une sorte de grand sanctuaire construit par des peuples de chasseurs-cueilleurs. On a assumé la contradiction, celle de groupes nomades qui avaient construit de leurs mains ce vaste ensemble en dur. Tout comme les superlatifs. Encore récemment, le ministère de l’environnement turc, coorganisateur du sommet sur le climat COP31, qui se tiendra en novembre, plus à l’ouest, à Antalya, s’est vanté d’avoir là « le point zéro de l’histoire ». Au splendide Musée archéologique d’Urfa, le catalogue consacré au site affirme en titre qu’il s’agit tout simplement d’« une des plus importantes découvertes archéologiques de l’histoire humaine ».
Il n’empêche. Göbeklitepe est bel et bien l’endroit où se réécrit l’histoire de nos civilisations. « Nous en avons encore, au bas mot, pour cent ans de recherches, d’excavations et d’analyses, tant il nous reste de lieux, de zones à défricher et de choses à comprendre », observe en souriant le Pr Necmi Karul, chef du département d’archéologie préhistorique de l’université d’Istanbul et directeur des fouilles en cours sous la direction du ministère de la culture turc dans la région.
Ces dernières années, une vingtaine d’autres lieux ont été découverts dans les environs. Un ensemble de sites néolithiques plus ou moins étendus, tous liés culturellement à cette bien nommée « colline au nombril », comme on l’appelle ici, en turc. Les mêmes piliers en T, constructions circulaires, sculptures et mises en scène. Au point que l’on avance désormais l’idée d’une civilisation régionale avec ses codes symboliques communs, une architecture similaire et des échanges culturels. Une « révolution silencieuse » de la préhistoire qui laisserait augurer que des sociétés structurées existaient bel et bien avant l’agriculture. Longtemps, de fait, on pensait que l’apparition de l’agriculture avait poussé à la sédentarisation, qui avait elle-même entraîné une forme de religiosité et in fine la construction de monuments.
Pour tenter de saisir toutes ces facettes de Göbeklitepe, il faut remonter aux premiers archéologues venus sur place, mesurer leur enthousiasme, retisser les fils de leurs récits, suivre les pistes de leurs successeurs et mettre à plat les hypothèses. Comment ce lieu nous informe-t-il sur le néolithique et ce qui l’a suivi ? Que nous apprennent ces pierres ? Et que disent-elles de nous ?
La colline de Göbeklitepe a été mentionnée pour la première fois dans un rapport de prospection issu des travaux menés entre 1963 et 1972 par le programme de recherche préhistorique conjoint des universités d’Istanbul et de Chicago dans le sud-est de l’Anatolie. Sous la direction de deux archéologues de renom, Halet Çambel et Robert J. Braidwood, une équipe de neuf spécialistes a ainsi sillonné pendant des mois cette région de la haute Mésopotamie, la partie nord de ce croissant si fertile. L’époque est à la construction des grands barrages et les autorités turques ont décidé de documenter au moins le patrimoine le plus important afin de lancer des initiatives de sauvetage internationales.
Le site est référencé à la page 137 du rapport. Il occupe à peine quelques lignes : « Un ensemble de tertres arrondis en terre rouge, séparés par de légères dépressions, situés sur une haute crête calcaire orientée vers le sud-est. La crête est dénudée. Le diamètre total est de 150 mètres et il s’élève de 20 mètres au-dessus de l’extrémité rocheuse. Les deux buttes les plus élevées sont surmontées de petites chambres funéraires. Le site est jonché d’artefacts en silex. Pas d’eau à proximité. » C’est tout. La note laisse penser, pour qui ne connaissait pas le lieu, que Göbeklitepe n’était qu’un tertre naturel avec quelques tombes éparpillées à son sommet comme il en existe tant d’autres dans la région depuis l’époque romaine. Cela a toutefois suffi à piquer la curiosité de l’archéologue allemand Klaus Schmidt (1953-2014).
Bavarois, spécialiste de la préhistoire et de la protohistoire à l’université de Heidelberg, il monte une petite équipe en 1994 pour trouver cette « colline au nombril » et ses silex. Après plusieurs randonnées autour d’Urfa, la plus ancienne ville en occupation continue connue à ce jour, il croise par hasard un vieux villageois qui leur montre l’endroit.
Klaus Schmidt écrira plus tard : « Quand nous arrivâmes à proximité des flancs de la colline de terre, la surface jusque-là grise et chauve du plateau commença à briller en cette fin d’après-midi, comme saupoudrée de cristaux. Des milliers et des milliers de pièces de silex couvraient maintenant la surface du rocher comme un tapis étincelant. Tout cela n’était pourtant en aucune façon un simple jeu de la nature. Ici, l’homme avait prêté la main, nous en étions de plus en plus persuadés : ce n’étaient pas des fragments naturels de rognons de silex, c’étaient des éclats, des lames, des débris de silex taillés (…). Dans l’un de ces amas de pierres se trouvait un bloc particulièrement grand. Il avait été soigneusement façonné par l’homme sur toutes ses faces et avait une forme que nous n’eûmes aucune difficulté à identifier. C’était indubitablement la partie supérieure d’un pilier en forme de T du même type que ceux retrouvés à Nevali Çori », un des premiers sites fouillés dans la région dès les années 1960 par l’archéologue Harald Hauptmann, et aujourd’hui en partie immergé par les eaux du barrage Atatürk.
Klaus Schmidt et sa petite équipe avancent et butent sur d’autres fragments de piliers. Le doute n’était plus possible, ils se trouvent sur un gigantesque site du néolithique ancien : « Les collines se métamorphosaient en d’imposantes ruines qui pouvaient être datées, avec certitude, du Xe ou du IXe millénaire av. J.-C., vu l’absence complète d’éléments d’âge plus récent. » Rien d’autre ne fut trouvé. En particulier, manquaient les tessons de céramique.
Le spécialiste obtient l’année suivante l’autorisation de fouiller les lieux. S’ensuit une décennie de recherches et d’excavations, autant de trouvailles que de réjouissances. Les dalles de calcaire, les fragments de piliers et même les sculptures monumentales jonchaient tout le monticule, indiquant que l’ensemble de la zone avait été utilisé pour la construction d’une architecture mégalithique, et pas seulement une partie spécifique de celle-ci.
Klaus Schmidt rejette tout usage domestique des lieux : « Il est clair, soutient-il, que (…) l’ensemble du site avait une fonction principalement rituelle. C’était un sanctuaire de montagne. » Le titre de son livre paru en Allemagne en 2006 ne laisse aucun doute : Sie bauten die ersten Tempel (« Ils construisirent les premiers temples », éd. C. H. Beck), et neuf ans plus tard en français aux éditions du CNRS, sous le titre Le Premier Temple.
Jusqu’en 1999, cinq campagnes de fouilles sont menées par le Musée d’Urfa et l’Institut archéologique allemand d’Istanbul. L’analyse des ossements d’animaux révèle une faune riche en espèces sauvages, notamment des bovins, des gazelles et des sangliers, mais aucune espèce domestiquée n’est identifiée. Il en va de même pour les vestiges botaniques. Seules des espèces sauvages, telles que l’amandier et le pistachier, ainsi que des céréales sauvages, sont alors découvertes.
Klaus Schmidt émet l’hypothèse d’une utilisation contrôlée de certaines ressources, principalement les céréales, conduisant à une culture naissante. Il soumet l’idée aussi que les chasseurs-cueilleurs se retrouvaient régulièrement en ce lieu précis, « un facteur fondamental des origines de la néolithisation », selon lui. Très vite, lui et ses équipes établissent que les stèles en T présentent clairement un design anthropomorphe : les bras coudés qui courent sur leurs flancs, des mains qui se rejoignent sur leur face étroite disent bien que l’on est en présence de silhouettes humaines. La partie supérieure débordante d’un des piliers est sculptée d’un double visage.
L’absence claire, selon lui, d’architecture domestique le pousse à accentuer les aspects cultuels et sacrés. Il voit en Göbeklitepe un centre religieux, une sorte de grand forum cérémoniel, jouant un rôle fédérateur pour les populations environnantes avec ses temples et ses totems. Il émet même l’idée qu’il s’agit là, peut-être, d’un complexe volontairement isolé qui serait devenu le berceau de mythologies de l’Orient ancien.
Il faut dire que Klaus Schmidt est alors, comme beaucoup, influencé par Jacques Cauvin (1930-2001), qu’il cite une dizaine de fois dans son ouvrage. Le brillant préhistorien français venait de faire paraître Naissance des divinités. Naissance de l’agriculture (1994). Il avait tenté de démontrer, à travers l’étude des « représentations symboliques » du Levant et de la haute Mésopotamie du Xe au VIIe millénaire, que le changement des mentalités, avec l’apparition d’une religion et de sanctuaires, était à l’origine des mutations socioculturelles et du glissement vers une économie de subsistance, fondée sur l’agriculture et l’élevage. Sa théorie faisait de la domestication des plantes la conséquence d’une volonté d’honorer des êtres divins d’un genre nouveau.
Or, celle-ci est démentie aujourd’hui par l’archéologie. Déjà en janvier 2014, quelques mois à peine avant le décès de Klaus Schmidt, lors d’une journée doctorale organisée par la Sorbonne à Paris, la spécialiste du symbolisme au néolithique Hélène Huysseune revenait dans le détail et avec prudence sur cette notion de transition. Pour la chercheuse, l’ensemble des constructions singulières – elle utilise l’expression de « bâtiments exceptionnels » – atteste évidemment d’un important effort collectif et suggère qu’ils constituaient un élément indispensable des villages. « Cependant, au vu des seules observations archéologiques, l’on peut se demander s’il est parfaitement objectif de recourir au religieux », lâche-t-elle.
Hélène Huysseune souligne qu’une architecture « à caractère rituel » ou « cultuel » n’implique pas nécessairement une religion stricto sensu. Et rappelle que, pour les sites de Jerf El-Ahmar, Dja’dé et Tell Abr 3 en Syrie, Hallan Çemi et Qermez Dere en Irak, Beidha en Jordanie, une nouvelle expression est apparue dès les années 1980 : les « bâtiments exceptionnels » y ont été décrits non comme des sanctuaires, mais comme des « bâtiments communautaires », ou « collectifs », afin de mettre en exergue leur caractère public.
Il est probable, avance la spécialiste, que tout ce qui était jugé important par la communauté se déroulait dans ces lieux. Les premiers signes d’une émergence de la complexité sociale apparaissaient alors dans la mise en œuvre, par un effort collectif, de ces bâtiments. Ceux-ci, selon elle, « induiraient d’eux-mêmes le développement d’une organisation sociale complexe avec une certaine forme d’autorité ».
Le mot est lâché : « Il est ainsi possible de percevoir l’avènement de sociétés non égalitaires, ajoute-t-elle, qu’elles soient fondées sur une économie de chasse et de cueillette ou sur une production de subsistance. Considérer que les sociétés pouvaient présenter un système hiérarchisé avec une forme définie d’autorité va dans le sens de la cohérence et de la pertinence de cette notion de “bâtiment communautaire”. » Dès lors, un des traits essentiels du néolithique précéramique résiderait dans la présence d’une structure d’autorité stable, qui se manifeste à travers ces grandes constructions. Un espace conçu non seulement pour faciliter la résolution des conflits et la prise de décision au niveau du groupe, mais aussi pour promouvoir la cohésion des groupes plus larges issus du mode de vie sédentaire.
Après le décès de Klaus Schmidt, la direction des fouilles est attribuée en 2019, un an après que le site a été inscrit au Patrimoine culturel mondial de l’Unesco, à Necmi Karul. L’année suivante, l’archéologue est nommé à la tête d’un projet regroupant une trentaine d’institutions académiques, internationales pour plus de la moitié, et intitulé Tas Tepeler (« collines de pierre ») couvrant douze sites de la région. Plus de 200 chercheurs y travaillent aujourd’hui simultanément, dont une cinquantaine rien qu’à Göbeklitepe. Leurs champs de recherche, qui, depuis, ne cessent de s’ouvrir, apparaissent aussi foisonnants que vastes.
Les constructions plus petites en pierre entourant les « bâtiments exceptionnels », que Klaus Schmidt avait assimilés à des temenos, ces espaces sacrés délimités dans la Grèce antique, se sont bel et bien avérées être des habitats de vie. Leur nombre ne cesse de croître au rythme des excavations. Cheminées, récipients en pierre, ustensiles et installations : tout concourt à affirmer qu’une sédentarisation a eu lieu à Göbeklitepe et dans ses alentours. « Tous ces édifices, grands et plus petits, ont été très certainement élevés au même moment, de façon quasi concomitante pourrait-on dire », avance Necmi Karul.
Selon ses dernières estimations, entre 500 et 1 500 personnes auraient vécu ici conjointement, occupant les lieux pendant près de 1 500 ans à 2 000 ans. « Les bâtiments exceptionnels n’avaient pas qu’une seule fonction, confirme l’archéologue. Ils formaient un espace fermé, couvert et par lequel on accédait par un passage exigu. Il faut essayer de s’imaginer un tel lieu clos où près de 200 personnes pouvaient se retrouver. Il s’y organisait des rassemblements et des rituels collectifs, des moments de discussions et d’échanges de savoirs, des moments aussi, pourquoi pas, d’écoute de musique et d’activités festives. Leur vie sociale et symbolique était indubitablement très riche. »
Bénéficiant d’une nature et d’un climat extrêmement favorables à l’époque, Göbeklitepe, avec ses roches karstiques à portée de main, sa végétation et ses animaux sauvages quelles que soient les saisons, a de fait attiré une partie des populations de chasseurs-cueilleurs qui ont fini par se sédentariser bien avant la domestication des plantes et des bêtes. D’ici, elles pouvaient se nourrir dans un rayon de 20 kilomètres sans avoir à changer de site. Le blé sauvage poussait tout autour, tout comme les fruits et les légumineuses, dont les restes ont été découverts dans les fouilles. De quoi offrir « un alignement des planètes assez unique », selon Necmi Karul.
Les dernières trouvailles montrent des figures humaines expressives peut-être liées à la mort. Quelques crânes ont été déterrés dans les petites maisons. Une gravure aussi d’un individu sans tête. En 2023, une statue de sanglier grandeur nature dotée de pigments a été découverte sur une sorte d’autel. Exposée désormais au Musée d’Urfa, il s’agirait de la première sculpture peinte de l’humanité.
A Karahantepe, un site non moins extraordinaire, davantage taillé dans la roche et situé à une journée de marche, les fouilles ont mis au jour plus d’une centaine de piliers en T. Un système élaboré de plusieurs cuves de stockage d’eau reliées entre elles avec des filtres a été déterré. Une salle, aussi, qui s’apparente à un espace consacré à un rite de passage avec des colonnes érigées en forme de phallus, ainsi qu’un étonnant petit ensemble dont la pratique et la narrative laissent songeur : trois bols en pierre posés à plat sur trois cercles dans lesquels on a trouvé des restes de bœuf, de vautour et de renard.
Surtout, les excavations d’une des bâtisses « exceptionnelles » ont révélé ce qui pourrait s’avérer être la plus ancienne statue humaine grandeur nature et réaliste de l’histoire. On y voit un homme de près de 2 mètres assis sur un banc orné d’un léopard. Les deux mains tiennent son pénis vraisemblablement en érection (ithyphallique, en jargon scientifique), un symbole de vie et de vitalité. Ses côtes et ses épaules, particulièrement saillantes, pourraient représenter la mort, soit l’expression de deux concepts dans un même corps.
« Nous n’avons pas encore compris la chronologie de tous ces sites ni si leurs fonctions étaient les mêmes, rappelle l’architecte et archéologue Moritz Kinzel, directeur scientifique du département d’Istanbul de l’Institut archéologique allemand chargé des recherches architecturales sur le site de Göbeklitepe. Chaque stèle est unique, un peu comme un groupe d’êtres humains. Sont-elles censées représenter des défunts, rendre un culte aux ancêtres, illustrer avec leurs sculptures animalières aux expressions le plus souvent agressives des scènes de chasse ou ont-elles une fonction apotropaïque [qui conjure le mauvais sort] ? »
Au-dehors, au-dedans, les questions abondent et les réponses restent prudentes. « Pourquoi, par exemple, y a-t-il davantage de représentations humaines à Karahantepe qu’à Göbeklitepe ? Notre travail consiste à comprendre la cosmologie de ces groupes de chasseurs-cueilleurs », poursuit Moritz Kinzel. Lui-même estime que leur monde de pensée existait probablement depuis plusieurs milliers d’années avant Göbeklitepe.
« Nous sommes dans une formidable période de transition, le néolithique n’est pas encore vraiment là et beaucoup de choses se passent dans le domaine cognitif. Il se peut, ajoute Moritz Kinzel, que des groupes de chasseurs-cueilleurs aient tenté de préserver, face aux bouleversements en cours, leurs histoires de vie paléolithique, leur patrimoine, leurs sociétés. On pourrait ainsi interpréter ces sites comme l’expression d’une réaction inscrite dans des matériaux durables. »
Tous les sites de la région ont été recouverts de terre et de pierres par les effets conjugués de l’érosion et de l’action de ces occupants. Les grands espaces centraux des « bâtiments exceptionnels » ont été pour la plupart soigneusement comblés à la main, comme dans un dernier geste visant à favoriser leur préservation. Ici, à Göbeklitepe, les derniers sondages du sol font apparaître qu’à certains endroits il y aurait encore jusqu’à huit mètres de sédiments. De quoi fouiller et interpréter pendant encore longtemps.
