En Syrie, le camp d’Al-Hol vidé par l’évasion massive de familles de djihadistes syriens et étrangers

mis à jour le Lundi 16 février 2026 à 23h45

Lemonde.fr | Par Hélène Sallon (Beyrouth, correspondante)

Après le retrait des forces kurdes, le 20 janvier, sous la pression de l’armée syrienne, qui en a pris le contrôle, le camp s’est vidé de la majeure partie de ses 24 000 résidents, notamment les 6 300 femmes et enfants de djihadistes étrangers.

Le scénario tant redouté d’une évasion massive du camp d’Al-Hol, qui abrite les familles des membres présumés de l’organisation Etat islamique (EI) dans le Nord-Est syrien, s’est concrétisé. Après le retrait des Forces démocratiques syriennes (FDS), à dominante kurde, le 20 janvier, sous la pression des forces gouvernementales syriennes, qui en ont pris le contrôle le lendemain, le camp s’est vidé de la majeure partie de ses 24 000 résidents, notamment les 6 300 femmes et enfants de djihadistes étrangers qui résidaient dans la section de haute sécurité appelée « l’Annexe », expliquent deux sources humanitaires au Monde, confirmant une information de l’Agence France-Presse (AFP).

Selon Arthur Quesnay, un expert de la Syrie, « 80 % des occupants d’Al-Hol se seraient évadés ». « Ce n’est pas forcément le fruit de la volonté de Damas, mais cela traduit un réel manque de contrôle sur ses forces, notamment sur les groupes de combattants étrangers qui ont joué un rôle prépondérant dans l’élan de solidarité qui s’est manifesté depuis la province d’Idlib [nord-ouest] pour ramener les familles d’Al-Hol », analyse le chercheur en sciences politiques. « Le gouvernement est sous la pression de sa base – en particulier, les milliers de combattants étrangers intégrés à l’appareil sécuritaire –, qui considère ces évacuations comme une opération humanitaire », poursuit-il.

L’expert décrit un mouvement général qui a permis l’évasion de ces familles : des combattants étrangers et des Syriens se rendant à Al-Hol pour en faire sortir des habitants, des familles du camp recourant à des passeurs et une passivité des gardes. « Seule la coalition internationale de lutte anti-EI aurait pu empêcher cela, mais elle se retire. L’effondrement du camp est une conséquence logique du retrait de la coalition et du changement de stratégie face à l’EI », ajoute M. Quesnay.

Un nid de radicalisation

Les premières évasions ont eu lieu à la faveur du vide sécuritaire créé par le retrait des forces kurdes. « Beaucoup de résidents du camp sont partis à ce moment-là. Lorsque l’on a repris nos activités, quand les forces gouvernementales se sont déployées dans le camp, la plupart de la population de l’Annexe n’était plus là mais il restait des milliers de résidents dans le camp », explique au Monde une source humanitaire, qui a également constaté d’importants dégâts et pillages. L’Annexe, où se trouvaient des familles de 42 nationalités, dont un grand nombre de femmes et d’enfants originaires de Russie, du Caucase et des républiques d’Asie centrale, était devenue un nid de radicalisation.

« Ceux qui étaient restés sont partis au cours des dix à quinze derniers jours. Certains se sont installés dans le camp principal [où vivaient 15 000 Syriens et 2 200 Irakiens]. Des personnes ont été sorties en contrebande. Ce ne sont pas des évasions à la vue de tous, mais plutôt la nuit, depuis des zones qui ne sont pas entièrement sécurisées. On entendait des tirs », poursuit cette source. Ces évacuations se sont déroulées alors que le camp était sous le contrôle de l’armée syrienne, des forces du ministère de l’intérieur et des renseignements syriens.

« Tôt, vendredi matin, il y a eu à nouveau du chaos dans le camp à cause de rumeurs que les FDS allaient revenir l’administrer. Il y a eu des attaques contre les forces de sécurité et de nouvelles évasions », poursuit la source humanitaire. Interrogée par l’AFP, une source au sein de l’administration du camp, qui relève désormais du ministère des affaires étrangères, a estimé « que la responsabilité de tout cela, si c’est avéré, incombait aux FDS, qui se sont retirées sans processus de remise » du camp aux forces syriennes. Les autorités syriennes devraient transférer les 1 500 familles restantes vers la campagne d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie, explique M. Quesnay.

Dissensions au sein de l’administration américaine

La dégradation sécuritaire dans le camp d’Al-Hol entrave le travail des ONG. « Nous n’avons pas pu reprendre nos activités de manière significative en raison des départs des personnes du camp, des dégâts et des pillages subis par nos centres, et de l’instabilité persistante de la situation sécuritaire, explique une autre source humanitaire. Bien que la distribution de nourriture et d’eau ait repris dans le camp, les services essentiels tels que l’éducation et la protection de l’enfance restent suspendus. »

Après l’évasion de près de 120 membres présumés de l’EI de la prison d’Al-Chaddadeh, le 18 janvier, celles du camp d’Al-Hol attisent les dissensions au sein de l’administration américaine. Le Commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom) a annoncé, vendredi 13 février, avoir achevé le transfert de plus de 5 700 détenus de 61 nationalités différentes, soupçonnés d’appartenir à l’EI, de la Syrie vers l’Irak. « C’est une façon de se dégager de toute responsabilité. Le Centcom a toujours critiqué Tom Barrack [l’envoyé spécial américain pour la Syrie] pour sa confiance démesurée dans le président Ahmed Al-Charaa, qui a conduit à l’offensive sur le Nord-Est syrien », analyse Arthur Quesnay.

« Tom Barrack va devoir expliquer devant le Congrès américain pourquoi le camp a été évacué. Cela mine le climat de confiance pour l’application de l’accord d’intégration avec les Kurdes », poursuit l’expert. Ce dernier alerte sur le risque qui pèse désormais sur le camp de Roj, toujours sécurisé par des membres des FDS, et où se trouvent notamment des Français : « Des ressortissants étrangers présents à Idlib planifieraient une opération d’évacuation similaire. »