mis à jour le Samedi 31 janvier 2026 à 15h44
L’horizon d’une guerre entre Damas et les forces kurdes s’éloigne. Le gouvernement de transition syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes) ont annoncé, vendredi 30 janvier, un accord global pour l’intégration progressive des forces militaires et de l’administration de la zone autonome kurde au sein de l’Etat syrien. Il s’agit d’une victoire pour Damas, qui restaure son autorité sur les territoires administrés par les FDS et enterre le rêve d’une autonomie kurde au Rojava. Les Kurdes obtiennent néanmoins des avancées majeures en matière d’autonomie locale et de droits nationaux.
Sur X, Elham Ahmed, une haute dirigeante de l’administration autonome kurde, a exprimé sa « profonde gratitude aux médiateurs », notamment « les Etats-Unis et la France, qui ont déployé des efforts considérables » afin de parvenir à cet accord. Les Etats-Unis ont salué une « étape historique » dans l’unification de la Syrie. La France, par la voix du président Emmanuel Macron, a « félicité » les deux parties et affirmé qu’elle « appuiera pleinement » la mise en œuvre de l’accord. « Nous espérons [que cet accord] servira de cadre à la reconstruction d’une Syrie unifiée, à la sauvegarde des droits du peuple kurde et de tous les autres groupes dans la future Constitution », a appelé le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, qui a aussi joué un rôle crucial dans la médiation.
Après trois semaines de bataille, qui ont vu Damas reprendre le contrôle de près de 80 % des territoires aux mains des Kurdes dans le Nord-Est syrien depuis la guerre civile (2011-2024), un cessez-le-feu permanent est instauré. L’armée syrienne et les FDS doivent se retirer des points de contact le long de la ligne de front. Les autorités syriennes ont fixé un délai d’un mois pour reprendre le contrôle des institutions locales, des postes-frontières, de l’aéroport de Kamechliyé, des champs pétroliers et gaziers, ainsi que des camps et centres de détention qui accueillent les membres de l’organisation Etat islamique (EI) et leurs familles.
Lundi, des unités relevant du ministère de l’intérieur doivent se déployer à Hassaké, une ville à majorité arabe, et à Kamechliyé. Le chef des FDS, le général Mazloum Abdi, a précisé, à la télévision kurde syrienne Ronahi TV, qu’une force affiliée au gouvernement syrien se déploiera dans les deux villes, le temps de superviser l’intégration au sein du ministère de l’intérieur syrien des Asayiches (les forces de sécurité intérieure kurdes), qui seront chargées de la sécurité locale. Le général Marwan Al-Ali, originaire de Kamechliyé, qui s’est fait un nom à Idlib dans la lutte antiterroriste, a été nommé par Damas à la tête de la sécurité intérieure de la province de Hassaké.
Les autorités syriennes ont accepté la création d’une division militaire dans la province d’Hassaké, comprenant trois brigades, composée de combattants et de combattants des FDS, rattachées au ministère de la défense. Le ministre de l’information syrien, Hamza Al-Mustafa, a précisé que les combattants des FDS seront intégrés « sur une base individuelle après avoir effectué les vérifications de sécurité nécessaires ». Le sort des femmes combattantes des FDS, ainsi que celui des combattants étrangers du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, la principale guérilla kurde en Turquie), n’est pas précisé.
Les institutions locales créées par l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (Aanes) et leurs employés seront intégrés aux institutions de l’Etat syrien. Les Kurdes obtiennent le poste de gouverneur de Hassaké et des postes de commandement au sein de l’armée. Le général Abdi a indiqué avoir décliné toute position au sein de l’Etat. Les champs pétroliers de Rmeilane et d’Al-Suweidiya, ainsi que l’aéroport de Qamishli seront transférés à l’Etat dans un délai de dix jours, selon Damas.
L’accord garantit également les droits nationaux, civils et éducatifs du peuple kurde, et le retour des personnes déplacées dans leurs régions respectives. Le 16 janvier, le président de transition, Ahmed Al-Charaa, a publié un décret qui fait de la langue kurde une langue nationale qui peut être enseignée dans les écoles publiques et privées, reconnaît la fête de Nowrouz comme jour férié, et annule les mesures prises après un recensement en 1962 pour déchoir de leur nationalité des dizaines de milliers de Kurdes. Ce décret est « un pas positif sur lequel il faut construire pour obtenir une reconnaissance de ces droits au sein de la Constitution », a commenté au Monde Abdulkarim Omar, le représentant de l’Aanes à Damas.
La mise en œuvre de cet accord est un enjeu de taille, alors que de nombreux détails doivent encore faire l’objet de négociations. « Nous sommes conscients que certains groupes sont mécontents de cet accord et nous partageons ce mécontentement. Nous l’avons respecté pour mettre fin au conflit, mais nous avons promis à notre peuple de poursuivre la lutte jusqu’à ce que tous nos acquis soient garantis », a déclaré le général Abdi à la télévision Ronahi TV, tandis qu’Elham Ahmed appelait les Etats-Unis et la France, « garants » de l’accord, à « surveiller le processus ».
Depuis la signature de l’accord-cadre entre Damas et les FDS, le 10 mars 2025, une frange dure au sein des forces kurdes, notamment composée de dirigeants du PKK, est pointée du doigt comme faisant obstacle à l’avancée des négociations. « Nous avons le sentiment que Mazloum Abdi n’est pas décisionnaire. Les Kurdes sont sérieux dans les négociations mais, lorsqu’il faut passer à la mise en œuvre, ils vont à Qandil [où sont réfugiés les dirigeants du PKK au Kurdistan irakien] et tout change », déplore dans Le Monde Ahmad Zeidan, le conseiller presse du président Al-Charaa. Côté kurde, cette division est niée. « Ce sont des excuses des autorités de Damas pour ne pas s’engager envers ce qu’ils ont signé », assure Abdulkarim Omar.
Soumis à la pression militaire de Damas, et aux pressions diplomatiques notamment américaines, les dirigeants kurdes ont choisi d’accepter un accord qui leur est tout de même bien plus favorable qu’une précédente version présentée par Damas, le 18 janvier. Des observateurs pointent que le PKK pourrait opter pour préserver ses forces plutôt que d’engager une guerre dévastatrice en Syrie, alors que des négociations sont en cours avec le pouvoir turc. Le président de transition, Ahmed Al-Charaa, a, pour sa part, fait preuve de flexibilité, à la suite d’un appel avec le président américain Donald Trump, le 28 janvier. Il a tout à perdre en termes d’image et de soutien alors que la mobilisation prokurde s’est intensifiée aux Etats-Unis et en Europe. Jeudi, les sénateurs républicain Lindsey Graham et démocrate Richard Blumenthal ont introduit une proposition de loi devant le Congrès américain en défense des Kurdes.
« Ils peuvent voir par eux-mêmes combien notre gouvernement a été patient pour éviter un bain de sang. Nous avons signé tant d’accords qui n’ont pas été mis en œuvre », commente Ahmad Zeidan. Le président syrien a rempli ses principaux objectifs – la reconquête des territoires à majorité arabe de Rakka et de Deir ez-Zor, ainsi que des principaux champs pétroliers et gaziers du pays –, et ne souhaite pas une guerre au cœur des villes kurdes, qui maintiendrait un foyer de guérilla permanent du PKK. « M. Al-Charaa est prêt à donner beaucoup aux Kurdes contre leur soumission. Les Turcs, pour le moment, le laissent faire », conclut un bon observateur.
