mis à jour le Mardi 11 août 2026 à 17h57
Lemonde.fr | Ghazal Golshiri
Les autorités intensifient la suppression des espaces de liberté. La photojournaliste Yalda Moaiery a été condamnée à quinze ans d’emprisonnement, les exécutions se multiplient, les artistes sont convoqués par les services de sécurité ou les autorités judiciaires et les cafés sont fermés.
Depuis le début de la guerre contre les Etats-Unis et Israël, le 28 février, la répression contre la société civile ne cesse de s’intensifier en Iran. Dimanche 9 août, à Téhéran, la photojournaliste iranienne Yalda Moaiery a annoncé avoir été condamnée en première instance à quinze ans de prison. La justice a également ordonné la confiscation de ses appareils photo et de son téléphone portable, lui a interdit toute activité culturelle et artistique, ainsi que l’exercice de toute fonction publique, et l’a privée de publier sur les réseaux sociaux.
Selon le jugement, la photographe, âgée d’une quarantaine d’années, a été reconnue coupable d’avoir « collaboré avec des médias étrangers dans le but de renforcer le régime sioniste et les Etats-Unis » dans le contexte de la guerre. « Je n’ai pas été autorisée à consulter mon dossier pour connaître les pièces à charge contre moi, explique-t-elle au Monde. Mais lorsque les responsables du tribunal l’ont feuilleté devant moi, il contenait mes photographies et mes interviews avec des médias étrangers. »
L’audience consacrée aux accusations visant la photographe s’est tenue en juin, à Téhéran, en son absence. « Pour me convoquer, ils m’ont appelée sur mon portable, alors qu’ils avaient auparavant bloqué ma carte SIM [mesure de représailles de plus en plus utilisée contre les opposants]. Je n’ai donc pas été informée de l’audience », raconte-t-elle.
Le Monde avait publié des photographies prises par Yalda Moaiery lors des manifestations de masse de janvier, ainsi que celles des obsèques d’un homme tué lors de ces protestations. Ces images étaient d’abord parues anonymisées, puis sous son nom, à sa demande. En février, puis en mars, après la publication, des agents des services de renseignement iraniens ont perquisitionné son domicile à Téhéran et saisi plusieurs appareils électroniques, tels son ordinateur portable et son téléphone.
Yalda Moaiery avait été arrêtée lors des manifestations du mouvement Femme, vie, liberté en 2022, et elle avait passé plusieurs mois en détention. Elle entend faire appel de sa condamnation, sans nourrir beaucoup d’espoir. « Nous devons demander la tenue d’un nouveau procès, puisque le premier s’est déroulé en mon absence. Je doute toutefois que la condamnation soit annulée. Je pense qu’au final ils me feront probablement passer trois ou quatre ans en prison », explique-t-elle.
Sa condamnation intervient dans un contexte de répression croissante, alors que les exécutions se multiplient. Ces derniers mois, les rapporteurs spéciaux des Nations unies, les experts en droits humains et les organisations internationales ont à plusieurs reprises alerté quant à l’augmentation des condamnations à mort prononcées, confirmées et appliquées dans le pays, en particulier contre les manifestants et les prisonniers politiques. Depuis le début de l’année 2026, la République islamique a exécuté « arbitrairement » au moins 26 personnes en lien avec les manifestations de janvier, a rapporté Amnesty International, fin juillet. Au moins 26 autres ont été pendues pour des accusations à caractère politique.
L’organisation Iran Human Rights, basée en Norvège, a pour sa part annoncé dans un rapport publié le 6 août que l’Iran avait exécuté au moins 444 prisonniers entre le début de l’année et la fin juillet. Elle a aussi révélé avoir reçu des informations faisant état de plus de 400 autres exécutions qui, faute de pouvoir être vérifiées, n’ont pas été incluses dans ce bilan. Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur de l’organisation, s’est dit « extrêmement préoccupé » par le risque que le conflit militaire contre les Etats-Unis et Israël « serve de prétexte à une intensification des exécutions pour des accusations liées à la sécurité ».
Le 28 juillet, Abolfazl Sepahi Badjani et Amirhossein Safari, deux hommes arrêtés lors des manifestations de janvier, ont été exécutés à l’aube à Ispahan, dans l’ouest de l’Iran, en public. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des personnes présentes crier leur colère et leur rejet des pendaisons, et semblent également faire état de tirs attribués aux forces de sécurité. Il n’existe pas encore, à ce stade, d’informations permettant d’établir précisément le nombre éventuel de morts ou d’arrestations.
La répression ne se limite pas aux condamnations à mort. Près d’une centaine de personnalités connues, dont des artistes et des professionnels du cinéma, ont été convoquées par les services de sécurité ou les autorités judiciaires après avoir protesté contre la nouvelle vague d’exécutions, selon des informations publiées, samedi 8 août, sur la chaîne Telegram de Mehdi Mahmoudian, militant de la société civile et ancien prisonnier politique.
Cette montée de la pression sur la société iranienne intervient alors que les négociations visant à mettre fin aux hostilités avec les Etats-Unis sont au point mort et que l’économie continue de se dégrader. « Le pouvoir a clairement peur d’une nouvelle vague de contestation », explique au Monde une ancienne journaliste à Téhéran, qui doit prochainement se présenter à une convocation des autorités sécuritaires, sans en connaître encore le motif.
Ces dernières semaines, des dizaines de cafés et de restaurants ont été fermés dans le centre de la capitale, notamment dans le quartier de Sanayi, très fréquenté par les jeunes. Les autorités invoquent le non-respect des règles relatives au port du voile, que de nombreuses femmes n’appliquent plus. La loi sur le hijab reste certes en vigueur, mais la police des mœurs a largement disparu des rues depuis environ un an, signe d’un relatif assouplissement du contrôle exercé par le pouvoir en la matière. Ces nouvelles fermetures montrent toutefois qu’il ne semble pas vouloir relâcher totalement son emprise sur la vie quotidienne des jeunes.
Certains établissements ont été autorisés à rouvrir après avoir signé des engagements concernant le respect du port du voile par leurs employées et l’interdiction, pour les clients, de se rassembler sur les trottoirs et dans les rues. Depuis la reprise de l’activité, les bordures de trottoir situées devant certains cafés, où de nombreux jeunes avaient pris l’habitude de s’asseoir, ont été détruites durant la nuit par des personnes non identifiées.
Ce durcissement ne se limite pas à Téhéran. Début août, à Yazd, dans le centre du pays, quatre clubs de sport réservés aux femmes ont été fermés sur ordre de la police, sans que les autorités en précisent les raisons. Cette décision et d’autres mesures visant des lieux publics alimentent les spéculations sur un possible lien avec cette campagne de répression.
