«En Irak, l'Iran est sur la même ligne que les Etats-Unis»

Par Christophe AYAD
Samedi 25 novembre 2006
 
Yann Richard est professeur de l'Institut d'études iraniennes de la Sorbonne-Nouvelle-Paris-III. Il vient de publier l'Iran, naissance d'une république islamique (1).

L'Iran est-il en train de s'imposer comme la superpuissance régionale ? 
L'Iran a des ambitions régionales, la question du nucléaire en est un signe évident. Mais, dans ses ambitions, l'Iran est entravé par deux choses : ce n'est pas un pays arabe et c'est un pays chiite, dans une région majoritairement sunnite. En outre, le régime iranien est encerclé par les Etats-Unis, il cherche donc des solutions pour acquérir un statut régional crédible. Il en a trouvé une pendant la guerre au Liban de cet été, où il est apparu, avec son allié le Hezbollah chiite, comme le champion de la cause palestinienne : Ahmadinejad est devenu populaire dans le monde arabe, dont les dirigeants sont incapables de s'opposer à Israël. Avec ce sommet, Téhéran prend une initiative doublement intéressante. D'une part, il réconcilie deux pays arabes [l'Irak et la Syrie, ndlr] qui ont beaucoup d'intérêts en commun : les voies de transport pétrolier, l'eau, la main-d'oeuvre... Tout le monde y gagne : l'Irak a besoin du contrôle de sa frontière et la Syrie de sortir de l'isolement. D'autre part, en faisant en sorte que son soutien soit motivé par son désir de trouver une solution à la crise intercommunautaire en Irak, l'Iran se donne le beau rôle. Si cette stratégie réussit, cela permettrait aux Etats-Unis d'envisager un retrait d'Irak en douceur.

Est-ce que l'Iran peut ramener le calme en Irak ? 

Répondre voudrait dire qu'on sait qui décide de la politique irakienne de l'Iran. Or, il y a plusieurs politiques. La pacification de l'Irak est dans l'intérêt de l'Etat iranien. Mais il y a des factions, parfois adossées à des milices, qui ont leur propre politique. Les Gardiens de la Révolution ont pu être tentés de soutenir Moqtada al-Sadr [dirigeant chiite radical d'Irak] par antiaméricanisme et aussi par sympathie pour sa sensibilité révolutionnaire, plus progressiste que celle de l'ayatollah Sistani. On a accusé les Iraniens d'avoir commis des attentats dans le sud de l'Irak, mais je continue de croire qu'en Irak, l'Iran est globalement sur la même ligne que les Etats-Unis.

Quel serait le prix à payer à l'Iran d'une pacification de l'Irak ? 

Une initiative iranienne pourrait éventuellement avoir pour contrepartie un règlement global de la question du nucléaire. Les Américains rêvent de faire avec l'Iran ce qu'ils ont fait avec la Libye. L'Iran a un potentiel d'intérêts communs, d'investissements, bien plus important que l'Irak du point de vue américain. Seulement, les Américains ont tellement diabolisé l'Iran qu'ils se sont mis dans un piège idéologique. On a fait, contre Ahmadinejad, une campagne effrénée : ce qu'il dit d'Israël, tous les dirigeants iraniens l'ont dit et répété, chaque année, le dernier vendredi du ramadan, décrété «Journée de Jérusalem» par Khomeiny, depuis le début de la République islamique. Or, plus les Etats-Unis ont diabolisé Ahmadinejad, qui a été assez mal élu, plus ils l'ont renforcé et rendu populaire. L'autre problème, c'est qu'Israël ne veut en aucun cas une normalisation entre Téhéran et Washington. Quant aux Iraniens, ils ne veulent qu'une chose, c'est reprendre des relations avec les Etats-Unis, sur une base de respect et de confiance. A la réserve près qu'ils n'abandonneront jamais leurs ambitions nucléaires. Quand on relit la lettre envoyée en mai par Ahmadinejad à Bush, on s'aperçoit qu'il laisse tout ouvert, que ce qu'il souhaite avant tout, c'est établir des relations et qu'il ne profère aucune menace contre les Etats-Unis. Je crois que les Américains sont capables de mettre entre parenthèses leurs préventions sur le nucléaire, comme ils l'ont fait pour l'Inde et le Pakistan, et que les Iraniens sont tout aussi capables de mettre entre parenthèses leur discours anti-israélien.

(1) Editions de la Martinière.
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