Dossier Paris Match : Hevrin KHALAF Symbole du martyre kurde

mis à jour le Lundi 28 octobre 2019 à 16h10

Paris Match | N° 3677 | 24 octobre 2019 | Photos Frédéric Lafargue

Deux articles suivent le dossier Hevrin

A PEINE LES AMÉRICAINS SUR LE DÉPART, LA JEUNE MILITANTE A ÉTÉ ASSASSINÉE AVEC UNE VIOLENCE TERRIBLE LORS DE L’OFFENSIVE TURQUE

 

Sadia a entendu en direct les hurlements et les échos du lynchage de sa fille. Hevrin avait laissé son portable ouvert. L’assassinat de la responsable politique kurde de 35 ans – connue pour ses initiatives en faveur du rapprochement entre chrétiens, Arabes et Kurdes – a été perpétré par les forces supplétives de l’armée turque aux premiers jours de l’offensive d’Ankara. Hevrin Khalaf circulait à bord d’un véhicule lorsqu’elle a été interceptée par une brigade d’anciens rebelles du groupe Ahrar al Charkiya. Après l’avoir frappée à coups de crosse et traînée par les cheveux, les miliciens l’ont achevée en lui tirant dans le visage. Elle fait partie des 256 membres des Forces démocratiques syriennes (FDS) et des 114 civils tués pendant l’offensive.

FÉMINISTE ET FEMME POLITIQUE, ELLE ÉTAIT POUR SON PEUPLE LE VISAGE ÉCLAIRÉ DU FUTUR

Hevrin avait tant de rêves. Sa famille avait été décimée par la guerre. Mais avec son parti Avenir de la Syrie, dont elle était coprésidente, elle voulait construire un monde meilleur. Hevrin Khalaf avait activement participé à l’administration de la région nord de la Syrie après la prise de Raqqa et avait intégré la direction du Conseil démocratique syrien. Ingénieure civile, diplômée de la faculté d’Alep, elle était présidente de l’autorité de l’énergie de la province de Jazira. Militante féministe investie, elle avait aussi salué « la progression de la condition des femmes dans le Rojava sous gouvernement kurde ». Diplomate talentueuse, elle participait à toutes les négociations au sein de la coalition. Autant d’atouts qui ont fait d’elle une cible pour Ankara.

_______________________________

Paris Match | N° 3677 | Envoyé spécial au Rojava Nicolas Delesalle

SA TABLE DE NUIT RACONTE LA VIE DE HEVRIN
DES PRODUITS DE BEAUTÉ, DES LIVRES SUR LA RÉVOLUTION, DES POÈMES EN ARABE, LE CORAN ET DES BOUGIES PARFUMÉES

Dans la voiture qui roule vers le cimetière des martyrs de la cause kurde, Sadia Khalaf parle à sa fille : « Tu es mes yeux, tu es mon cœur, tu es ma vie. » Elle approche son visage de la photo qu’elle tient entre ses mains, et sa voix monte : « Je veux qu’Erdogan soit puni. Il a lancé des tueurs contre toi, contre une jeune femme désarmée. C’est comme s’il avait envoyé une armée entière, tout un pays, pour te tuer. » Le soleil tombe, la voiture se faufile dans les ruelles de Derik, petite bourgade plantée dans le nord de la Syrie près des frontières turque et irakienne, puis s’engage sur une route qui serpente dans un désert de brousse et de roches. Deux hélicoptères Black Hawk tournoient. Le cessez-le-feu expire dans deux jours, mais le feu n’a jamais vraiment cessé. Les corps continuent à s’entasser dans les morgues d’un pays qui n’en finit pas de saigner.

Depuis une semaine, Sadia Khalaf pleure, crie et prie. Sa télévision crache en continu des images de funérailles, de bombardements au phosphore, d’enfants brûlés, de civils martyrisés. Famille et proches se relaient pour soutenir cette vieille femme au visage sec, taillé à la serpe. Rien de fragile dans sa poignée de main étonnamment ferme, puissante. Elle raconte à elle seule l’histoire d’une famille kurde : deux frères tués « au front » en Turquie, une fille, Zozan, tuée au combat en 1998. Son portrait est toujours affiché dans la chambre de Hevrin, sa petite sœur de 35 ans. Celle qui vient d’être tuée à son tour sur la route M4, entre les localités de Qamichli et Manbij, par des islamistes syriens au service de la Turquie, une brigade du groupe Ahrar al Charkiya. Ces anciens rebelles au régime de Bachar El-Assad ont combattu pour le compte de l’Armée syrienne libre. Depuis 2017, ils servent de supplétifs à la Turquie, qui les finance et les arme.

Dans la maison que Hevrin partageait avec sa mère, son lit est recouvert de roses blanches déjà fanées. Sur une table, des objets racontent encore sa vie : produits de beauté, ours en peluche rescapé de l’enfance, livres sur la révolution du peuple du Rojava, mais aussi des poèmes en arabe, un Coran dans son écrin, des bougies parfumées. Hevrin avait quatre frères aînés. Trois d’entre eux sont partis en Europe. Le dernier, Adil, 41 ans, est dans la voiture qui se rend au cimetière des martyrs, près de Sadia. « Ma mère l’appelait “Dalalé” », tout à la fois « trésor », « amour », « douceur ». Celle-ci se souvient : « Quand elle était petite, parfois, elle se mettait en colère. On lui avait offert un tricycle. Son frère le lui a pris, alors elle s’est battue pour le récupérer ! Je l’ai raisonnée en lui disant que son frère serait son chauffeur… Elle s’est calmée. Elle détestait l’injustice. Elle était forte, réservée. Elle serrait les mains avec encore plus de force que moi. Elle n’avait peur que du noir ! Un jour, je l’avais emmenée dans un village. Une coupure d’électricité nous a obligés à rentrer.» « Même si elle était la plus petite, ajoute son frère, c’est toujours vers elle qu’on se tournait quand on avait une décision importante à prendre. Elle était très intelligente. C’était la reine du dialogue : “On doit tous être ensemble”, elle disait ça tout le temps.»

Diplômée en ingénierie civile, en anglais et en kurde, féministe, Hevrin Khalaf coprésidait le parti politique Avenir de la Syrie, créé en 2018 et proche du PYD. Elle voulait réunir Arabes et Kurdes dans un même combat pour l’émancipation. Ce parti prône « une Syrie démocratique, plurielle et décentralisée ». Elle parlait aux journalistes, aux diplomates, rêvait d’une société riche de ses différences, passait ses journées à courir de ville en ville à l’ouest de l’Euphrate, de Hassaké à Raqqa, où est situé le Centre d’étude et de protection des droits des femmes, ou de Raqqa à Derik pour écouter les histoires des épouses, les souffrances des mères, recueillir les témoignages et toujours expliquer qu’un autre monde est possible.

La voiture vient de se garer devant un mausolée. Nous sommes arrivés. Trois hommes sont en train de creuser de nouvelles fosses. Sadia marche dans une forêt de tombes fraîches. Elle fixe la photo et continue de parler à sa fille comme si le monde autour d’elle n’existait pas : « Toi qui voulais unir tout le monde dans le même parti, dans la paix. Pourquoi ? Pourquoi ? » La voix, grave, atone, monte encore. Au loin, des éclairs zèbrent la nuit naissante au-dessus des mont Djoudi, sur la frontière turque.

La veille de sa mort, Hevrin Khalaf est passée chez sa mère. Elle tenait à saluer son chauffeur, qui venait de perdre son père. Puis elle est partie à Hassaké avec un autre chauffeur, Ferhad Remedan, celui qui va mourir à ses côtés. Vers 6 heures du matin, le lendemain, le 4 x 4 noir Land Rover blindé filait en direction de Raqqa. A 6 h 55, le téléphone de Sadia sonne. Adil, le frère, décroche. C’est le numéro de Hevrin. Elle ne parle pas, mais ils entendent tout : une demi-heure durant, des cris indistincts. Mère et fils ignorent qu’ils assistent aux derniers instants de la jeune femme. Sadia raconte : « Une voix a crié : “Il n’y a plus d’essence.” A cet instant, je ne sais pas pourquoi, on a cru qu’elle avait été kidnappée. J’ai dit : “On l’a perdue !” » Des proches la rassurent : « Mais non, elle est dans une voiture blindée, il ne peut rien lui arriver ! » Le soir même, Hevrin était enterrée à Derik. Elle avait été littéralement massacrée par les supplétifs d’Erdogan. Selon le rapport du médecin légiste de l’hôpital d’Al-Malikyah de Derik, « elle a été frappée à la tête avec un objet solide qui a provoqué de multiples fractures du crâne. Les coups qu’elle a reçus ont fracturé deux os de la jambe gauche. Elle a aussi été frappée avec un objet tranchant sur la face postérieure des jambes. Ses cheveux et la peau du crâne arrachés témoignent qu’elle a été traînée par les cheveux. Elle a ensuite été abattue à bout portant avec une arme de guerre, dont les tirs ont fracassé la moitié droite de son visage et emporté une partie de sa cervelle. Après sa mort, elle a encore essuyé plusieurs tirs dans le dos. Les balles sont ressorties par l’abdomen ». Sadia est venue reconnaître sa fille à la morgue : « J’ai voulu voir son visage. On ne voyait que le menton, alors j’ai relevé le drap. Elle était chauve, ses cheveux avaient disparu. »

Au moins neuf personnes ont été assassinées ce jour-là, dans la même zone, par les mêmes troupes. Fiers de leurs crimes, qui seront salués par deux journaux nationalistes turcs, les tueurs les ont filmés en partie et les ont mis en ligne sur une chaîne Telegram (Jarablous News). Après avoir, dans un premier temps, nié toute implication, Hassan al-Shami, porte-parole de leur groupe, a déclaré que Hevrin Khalaf n’était pas une politicienne, mais un agent secret des Etats-Unis. Il est ensuite revenu sur ses propos et a affirmé que le tueur responsable de sa mort avait été remis « aux autorités compétentes », affirmation invérifiable. Al Haret Rabbah, le photographe embarqué avec eux ce jour-là, a expliqué : « Quand on leur a ordonné de s’arrêter, au barrage, la voiture blindée n’a pas obtempéré et a gardé ses portières fermées. C’est à cause de cela que tous ses passagers ont été tués. » L’assassinat a été condamné par Brett McGurk, ancien conseiller du président Trump à la coalition internationale en Irak et Syrie. Il a déclaré dès le 12 octobre que cette élimination constituait un crime de guerre. Prémédité ? Pour la mère de Hevrin, c’est une certitude : « Je pense qu’Erdogan avait un plan, il s’est félicité de la “réussite” de la mission.» Selon la journaliste Rukmini Callimachi, du « New York Times », les Etats-Unis savaient depuis deux semaines que la Turquie faisait venir des forces islamistes de l’ouest de la Syrie pour leur faire retraverser la frontière à l’est et combattre les Kurdes. Parmi elles, il y avait les tueurs de Hevrin.

Les étoiles s’allument l’une après l’autre dans le ciel syrien. Sadia est accroupie devant la tombe de sa fille. Autour d’elle, une cinquantaine de sépultures neuves, édifiées en moins d’une semaine. Sur la stèle juste à côté, le visage joyeux et barbu du chauffeur, un jeune hipster aux cheveux clairs. Sadia continue à parler seule dans le cimetière désert. « Ma petite fille, mon cœur ! Ces gens ont un pays, pourquoi viennent-ils nous assassiner sur nos terres ? Je suis fière de toi, tellement fière de toi ! N’y a-t-il pas d’humanité sur terre ? Tu n’aimais pas les armes, tu détestais la violence, tous ces morts pour rien. Pourquoi ? Pourquoi ? »

Elle se relève, visage dur sous le voile noir. « Elle n’avait que moi dans sa vie, je n’avais qu’elle dans la mienne. Je veux que ça s’arrête. On veut juste être unis et libres dans notre pays.» La vieille femme hésite, puis finit par s’éloigner à pas lents. Il faut rentrer. En marchant, à la lueur de son portable, elle éclaire une dernière fois le portrait de sa fille : « Il fait noir, ma chérie. Je sais que tu as peur du noir, mais je dois partir. Je t’aime. Je t’en prie, n’aie pas peur. Je te promets de revenir. » ■

________________

Paris Match | N° 3677 | 24 octobre 2019 | Par Régis Le Sommier

Trump s’en va, Erdogan attaque, Assad et Poutine s’interposent
L’ARMÉE SYRIENNE LIBRE DONT NOUS SOUHAITIONS TANT LA VICTOIRE CONTRE ASSAD SE RETROUVE MASSACRER NOS ALLIÉS KURDES

La Turquie ne déclarera jamais un cessez-le-feu », menaçait Recep Tayyip Erdogan le 16 octobre. Trois jours plus tard, ce cessez-le-feu était en place dans le nord de la Syrie. Au moins pour cent vingt heures. Au Moyen-Orient, il ne faut jamais dire jamais. Donald Trump venait d’adresser une lettre surréaliste, moquée par le monde entier, au président turc : « Ne jouez pas au dur ! Ne faites pas l’idiot ! Vous ne souhaitez pas être responsable du massacre de milliers de personnes, et je ne veux pas être responsable de la destruction de l’économie turque, ce que je ferai si c’est nécessaire. » Dans cette crise, Trump n’en est plus à une énormité près pour justifier son lâchage des Kurdes. « Ils n’étaient pas avec nous au moment du D-Day » ou « ils ont beaucoup de sable pour jouer »… et enfin : « Le PKK est pire que Daech. » Sauf que les YPG, cette émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan, furent nos alliés contre l’Etat islamique. Souvenir de peu de poids : à un an de l’élection, les sondages indiquent que ramener les boys à la maison est le meilleur des arguments.

Cette décision fut pourtant un véritable feu vert à l’invasion turque. Certains la comparent à l’évacuation de l’ambassade américaine à Saigon, en 1975. A la va-vite, les militaires ont emporté ou détruit les matériels sensibles, trouvant quand même le temps de taguer sur les murs quelques grossièretés à l’attention des Syriens et des Russes qui allaient leur succéder. Car, autre conséquence de leur repli : le retour d’Assad dans le nord de la Syrie. Que le nouveau protecteur des Kurdes soit aussi un ennemi semble, pour Erdogan, le cadet des soucis. Rappelons-nous que, en 2016, le président turc n’avait pas hésité à utiliser des rebelles qui défendaient Alep-Est pour sa première incursion en Syrie, offrant ainsi à Assad sa plus grande victoire à ce jour…

Les intentions de Donald Trump, Emmanuel Macron comme tous les alliés les ont découvertes en lisant Twitter. Il serait trop facile, cependant, de tout mettre sur le dos du président américain. Car cette politique incohérente, vieille d’au moins huit ans, n’est pas uniquement la sienne. Notre seule stratégie s’est réduite à répéter qu’Assad devait partir… mais pour être remplacé par qui ? Mystère. Nous n’avons même pas l’excuse de l’inexpérience : il s’est passé la même chose avec Saddam Hussein et Kadhafi. Nous en connaissons les conséquences. Trump, comme Obama avant lui, a été élu sur une plateforme antiguerre. On a reproché au second sa non-intervention, le 31 août 2013, après l’attaque chimique dans la Ghouta. Déjà la hantise d’un scénario à l’afghane ou à l’irakienne. Trump en hérite. Lui est, de surcroît, persuadé qu’avec des sanctions économiques on arrive à plus de résultats.

Au milieu du chaos syrien, seuls deux hommes maintiennent le cap, Vladimir Poutine et Bachar El-Assad. Le premier donne le ton ; le second obéit, car il doit sa survie au premier. D’encerclement en bombardement sauvage, les Russes ont opéré une reconquête à coups de marteau. Après huit ans de guerre, la Syrie est détruite, mais son gouvernement reste intact. Le retour des Kurdes dans le giron d’Assad et l’établissement d’une zone tampon contrôlée par les Turcs apparaissent comme la dernière phase de leur plan.

Notre plus grand tort est sans doute d’avoir entretenu les Kurdes dans une généreuse illusion : l’idée que, en récompense de leurs sacrifices contre Daech, ils pourraient disposer d’un Etat, le Rojava. Sans prendre en compte qu’ils devraient y vivre entourés de Turcs et de Syriens hostiles, et que même leurs voisins kurdes irakiens avaient une culture politique étrangère à la leur. Certes, les Kurdes ont perdu quelque 11 000 combattants dans cette guerre. Mais leur cause, si magnifique fût-elle, ne saurait faire oublier le sang versé par les Syriens et les Arabes irakiens qui, eux aussi, ont largement contribué à la défaite du califat.

Privés de l’appui aérien américain, la France et la Grande-Bretagne sont donc contraintes de rapatrier leurs forces spéciales. Ce retrait est lourd de conséquences, entre autres parce que quelque 400 Français figurent parmi les 12 000 djihadistes présents dans les geôles kurdes.

Qu’en faire ? Les transférer en Irak ? C’était le but du dernier déplacement de Jean-Yves Le Drian à Bagdad. L’Irak a refusé… pour l’instant. Les voir s’évanouir dans la nature, accepter qu’ils soient jugés en Syrie, les ramener en France ? Il n’existe pas de bon scénario. L’affaire syrienne aura été consternante de bout en bout. Face à un régime déterminé, nos déclarations n’ont fait qu’encourager une opposition armée qui finit vaincue. La voilà qui enterre les derniers rêves de la révolution en faisant le sale boulot d’Erdogan, son mentor maléfique. Car ce sont bien les derniers bataillons de l’Armée syrienne libre, dont nous souhaitions tant la victoire contre Assad, qui se retrouvent en première ligne, à massacrer nos alliés kurdes. ■