
Mardi 28 juillet 2015 à 19h08
Diyarbakir (Turquie), 28 juil 2015 (AFP) — "Le sang versé n'a pas séché". Les habitants de Diyarbakir, la grande ville à majorité kurde du sud-est de la Turquie, redoutent une nouvelle guerre entre l'armée et les rebelles kurdes qui les replongerait dans une période noire dont ils n'ont rien oublié.
"Le peuple de Diyarbakir a peur, personne ne sort dans la rue après 17 heures", explique Hamdiye Bulut, une femme de 49 ans, alors que la trêve observée depuis 2013 par les rebelles du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) vient de voler en éclats.
Lorsqu'un tank de l'armée passe dans la rue, comme surgi de nulle part, cette femme voilée laisse éclater sa colère: "pourquoi les gens de Diyarbakir ont-ils à subir tout ça ?".
Le PKK a rompu de facto son cessez-le-feu unilatéral après l'attentat qui a visé de jeunes Kurdes à Suruç (sud) le 20 juillet. Attribué au groupe Etat islamique (EI), il a déclenché des représailles tous azimuts.
Pinar Demir, une jeune avocate, s'attend à un avenir particulièrement sombre, "pire encore" que durant les "années de plomb", comme on appelle ici la période de guerre ouverte entre le PKK et le pouvoir central, lorsque se multipliaient attentats et raids punitifs de l'armée dans les années 90.
"Les habitants de la région ne veulent pas vivre une nouvelle guerre, de nouveaux assassinats ou des arrestations arbitraires", jure la jeune femme, inquiète pour ses congénères "susceptibles de prendre les armes et de mourir".
- Calmer les jeunes -
A Diyarbakir, la plupart des habitants rencontrés ce mardi pointent du doigt la responsabilité du président Recep Tayyip Erdogan et son parti, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), accusés de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour protéger les Kurdes ciblés par les jihadistes à Suruç.
Assis aux terrasses des cafés et des restaurants, les jeunes, souvent sans emploi, témoignent de leur exaspération et n'écartent plus aucune option.
"Le PKK a tout fait pour éviter la guerre", lâche avec conviction Agit Sezgin, 22 ans, selon lequel "ce sont plutôt les Turcs qui semblent vouloir la guerre. Les partisans d'Erdogan en tous cas".
Inquiet, Murat Uzun, candidat du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) aux élections législatives du 7 juin, pense qu'"il faut calmer les jeunes et leur montrer de nouveau le chemin de la paix". "Nous vivons tous ensemble depuis des années, Turcs et Kurdes", rappelle ce Turc de 55 ans.
Il reconnaît que "la période est trouble" mais reste persuadé qu'"un retour aux années 90 est impossible parce que du Nord au Sud, de l'Est vers l'Ouest, plus personne ne veut de cette guerre" en Turquie.
"Si le PKK le veut vraiment, il pourrait calmer les jeunes, très en colère", suggère Vahap Coskun, professeur de droit à l'université de Diyarbakir, d'origine kurde.
"On sait très bien que les dizaines de milliers de morts en Turquie pendant les 30 années de conflit ne s'oublieront pas si vite. Le sang n'a pas encore séché", explique le professeur. "Pourtant, nous avons tous vu ces dernières années, à travers les négociations entre le PKK et Ankara, qu'une solution pacifique était possible".
Pour Vahap Coskun, "les gens veulent aujourd'hui un processus de paix, un vrai, et pas des milliers de morts".
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.