
Mardi 24 mars 2015 à 14h43
Ankara, 24 mars 2015 (AFP) — Simple couac ou vraie fracture ? Depuis quelques jours, le président turc Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement se déchirent sur la place publique autour du dossier kurde, suggérant des tensions inédites au sein du régime à la veille des législatives.
C'est du jamais vu. Par deux fois au cours du week-end, l'influent vice-Premier ministre Bülent Arinç a remis sèchement à sa place M. Erdogan, qui critiquait la façon dont l'exécutif gère le délicat dossier des pourparlers de paix avec la rébellion kurde.
"Nous aimons notre président, nous connaissons ses forces (...) mais n'oubliez pas qu'il y a un gouvernement dans ce pays", a lancé M. Arinç.
Pour la deuxième fois en un mois, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, a souhaité samedi, dans un message lu pour le Nouvel an kurde, que son mouvement mette fin à la guérilla qui a fait 40.000 morts depuis 1984.
Mais il s'est contenté de demander la réunion d'un congrès pour décider de désarmer, sans calendrier, loin des attentes des autorités d'Ankara.
Depuis quelques jours, M. Erdogan a manifesté sa frustration en critiquant ouvertement le gouvernement, jugé trop conciliant avec le PKK.
Lundi, le chef de l'Etat a répété qu'il s'opposerait à toute nouvelle initiative sur la voie de la paix tant que le PKK n'aurait pas déposé les armes. Et surtout qu'il entendait rester le maître du jeu. "Il est parfaitement de mon droit et de mon devoir d'exprimer mon opinion", a-t-il souligné. "Je suis le chef de l'Etat, chacun à sa place".
La tension est encore montée d'un cran lundi lorsque le maire d'Ankara, Melih Gökçek, un fidèle du président habitué des coups de sang, a appelé M. Arinç à démissionner en affirmant qu'il était lié à l'imam Fethullah Gülen, l'ennemi numéro 1 du régime.
"Nous ne voulons pas de toi, Bülent Arinç", a écrit M. Gökçek sur Twitter.
Piqué au vif, Bülent Arinç a vivement réagi. Il a dénoncé le manque de "moralité" du maire, réélu pour un cinquième mandat l'an dernier, et l'a accusé de corruption.
- Frictions -
Le bureau du procureur d'Ankara a ouvert mardi une enquête sur les accusations que se sont lancées les deux personnalités du parti au pouvoir.
Ces échanges ont enflammé les commentateurs, qui y ont vu le signe d'une fracture entre M. Erdogan, qui fut Premier ministre de 2003 à son élection à la présidence en août, et son successeur à la tête du gouvernement, Ahmet Davutoglu.
La démission récente du tout-puissant chef des services spéciaux Hakan Fidan, avec le feu vert de M. Davutoglu, puis son retour à son poste sur l'insistance de M. Erdogan, ont déjà nourri le scénario d'un malaise au sein du couple exécutif.
Le chef du gouvernement a tapé du poing sur la table pour tenter d'éteindre l'incendie.
"Les déclarations des deux parties sont erronées", a-t-il lancé devant la presse à Konya (centre) en menaçant le vice-Premier ministre et le maire d'Ankara de sanctions disciplinaires. "Nous sommes à quelques mois d'élections cruciales et toute polémique est susceptible de nuire au prestige de notre parti", a souligné M. Davutoglu.
L'opposition, ravie, n'a pas manqué d'exploiter l'incident. "Le gouvernement a perdu toute crédibilité et son pouvoir de diriger le pays", a déclaré Kemal Kiliçdaroglu, le chef de son principal parti, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate).
Au coeur de toutes ces frictions, les observateurs pointent du doigt la volonté de M. Erdogan de conserver les rênes du pays et de modifier la Constitution, après les législatives, pour renforcer les pouvoirs de sa charge.
Le chef de l'Etat a longtemps poussé les feux de la paix avec les Kurdes avec l'objectif de rafler leurs voix pour réformer la Constitution à sa main. Mais il nettement durcit son discours pour ne pas perdre la frange la plus nationaliste de ses partisans.
"Les derniers sondages montrent que l'AKP n'aura sûrement pas la majorité requise pour changer la Constitution et ça provoque des tensions", a commenté à l'AFP le politologue Cengiz Aktar, de l'université privée Sabanci d'Istanbul.
"Mais je reste très sceptique sur l'existence de vraies divergences", a ajouté M. Aktar, "Erdogan reste le maître du jeu. Davutoglu n'existe pas sans lui et il le sait".
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.