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Turquie: cloîtrés et tremblants, les Kurdes de l'Est pris au piège des combats


Mercredi 23 decembre 2015 à 09h27

Ankara, 23 déc 2015 (AFP) — Son stock de vivres s'épuise à vue d'oeil, mais Bahattin Yagarcik n'a pas le choix: tant que les obus pleuvront sur son quartier de Cizre, théâtre de violents combats entre l'armée turque et les rebelles kurdes, il ne pourra quitter sa cave.

"Des chars ont été déployés sur les collines qui surplombent la ville et mon immeuble de trois étages a pris feu après un bombardement la semaine dernière. Il est inhabitable", a raconté à l'AFP M. Yagarcik, joint par téléphone depuis Ankara.

Les forces de sécurité turques ont lancé la semaine dernière une offensive d'envergure dans plusieurs villes du sud-est à majorité kurde du pays, notamment Cizre et Silopi, dans la province de Sirnak.

Dix mille soldats et policiers, selon la presse, appuyés par des chars et des hélicoptères, pourchassent dans les rues de ces villes placées sous couvre-feu de jeunes partisans du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Comme M. Yagarcik, les habitants qui n'ont pu fuir se cloîtrent.

"Nous -quatre famille, 26 personnes au total, dont quatre bébés- avons trouvé refuge dans un sous-sol de deux pièces", raconte-t-il. "Nous sommes frigorifiés. Très peu d'électricité. Nous utilisons à peine nos téléphones car les batteries s'épuisent, tout comme la nourriture".

Après plus de deux ans de cessez-le-feu, des combats meurtriers ont repris l'été dernier entre Ankara et le PKK, faisant voler en éclats les pourparlers de paix engagés en 2012 pour mettre un terme à un conflit qui a fait plus de 40.000 morts depuis 1984.

Les militants du PKK, mais aussi les jeunes milices du YDG-H (Mouvement des patriotes révolutionnaires, proche du PKK), ont profité de deux ans d'accalmie pour s'implanter dans les villes "libérées", creusant des tranchées et érigeant des barricades pour empêcher l'entrée des forces de sécurité. Une nouvelle stratégie qui a paralysé ces villes.

En se déplaçant des traditionnelles zones rurales aux centres urbains, les combats ont provoqué l'exode de quelque 200.000 personnes.

"Nous sommes désespérés", soupire M. Yagarcik, "il n'y a pas de chauffage, les bébés pleurent. Vingt-quatre obus se sont écrasés dans le quartier en moins d'une minute, j'ai compté."

- Cloîtrés dans la cave ou sous l'escalier -

Après le triomphe de son parti aux législatives du 1er novembre, le président Recep Tayyip Erdogan a promis d'"éradiquer" le PKK, qui, dit-il, "empoisonne la paix de notre pays par ses actes".

L'armée turque a accusé les rebelles kurdes d'utiliser des écoles comme postes de tir et de cibler des hôpitaux.

"N'ayez aucun doute", a déclaré lundi le chef de l'Etat, "l'organisation terroriste sera ensevelie dans les tranchées qu'elle a creusées".

Militants et responsables kurdes reprochent à l'armée d'agir avec impunité en réduisant des quartiers entiers en ruines. Et dans un rapport publié mardi, l'ONG Human Rights Watch exhorte la Turquie à "mettre un terme à l'usage disproportionné de la force".

Des images partagées par les habitants de Cizre et Silopi sur les réseaux sociaux montrent des bâtiments calcinés et des villes secouées par les impacts d'obus.

Plus de 100 "terroristes" ont été "neutralisés" dans la seule ville de Cizre depuis la semaine dernière, a assuré l'état-major turc, un bilan impossible à vérifier dans l'immédiat.

"Mon quartier à Silopi est pratiquement assiégé", confie à l'AFP Sehmus Baran, joint par téléphone. "Les fenêtres de notre appartement ont volé en éclats. Il gèle à l'intérieur. Nous nous sommes abrités sous les escaliers de l'immeuble".

Pas d'eau courante pendant trois jours, "l'électricité va et vient", ajoute cet étudiant qui rêve de devenir fonctionnaire, se demandant si "les Nations unies sont en train de faire quelque chose".

Murat Oktar, un responsable municipal du quartier de Nur, à Cizre, a fui vers un village voisin la semaine dernière. "Le bombardement est ininterrompu. Tout le monde a peur. L'Etat utilise tant de force, c'est comme si un pays ennemi nous bombardait", a-t-il déploré.

"Les boutiques sont fermées, les gens font des réserves de fromage et de blé", a-t-il poursuivi. "Certains ont été blessés, ils ont appelé des ambulances, mais pas de réponse. Nous ne sommes pas en sécurité".

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.