
Vendredi 6 mars 2026 à 17h03
Paris (France), 6 mars 2026 (AFP) — Du Kurdistan aux rives du Golfe en passant par Téhéran, des Iraniens et étrangers témoignent d'un pays où la guerre est partout et expriment l'angoisse, le dépit face aux hausses des prix, la colère contre les coupures d'internet mais aussi le plaisir de s'asseoir au café après une nuit de bombardements.
Voici le récit de ces témoins joints par l'AFP au téléphone, par les réseaux sociaux ou à leur arrivée aux frontières avec l'Arménie et l'Afghanistan.
Certains ont préféré garder l'anonymat.
Boukan (nord-ouest)
- Reza, 36 ans, gérant d'un café à Boukan, au Kurdistan iranien:
"Je tiens un café en plein centre-ville. Ces deux dernières nuits, l'horreur a frappé à notre porte: le bâtiment de la préfecture et la base du Corps des Gardiens de la révolution, située à peine à 200 m, ont été complètement pulvérisés par des frappes américano-israéliennes. Aujourd'hui, les rues sont jonchées de débris de roquettes et de restes de bâtiments détruits.
Pourtant, contre toute attente, les gens continuent de venir au café. Ce qui me stupéfie le plus, c'est qu'ils insistent pour s'installer en terrasse afin de regarder les bombardements, comme si c'était un spectacle.
Peut-être est-ce parce que dans cette région, nous sommes habitués à la guerre depuis l'enfance. Les bombes ne semblent plus suffire à briser notre routine.
D'autant plus que nous sommes en période de Ramadan: les gens ont l'habitude de passer leurs nuits au café ou à flâner en ville. Et comme le Nouvel An iranien (Nowrouz) approche dans deux semaines, la ville est en pleine effervescence. Malgré le chaos, les boutiques ne désemplissent pas.
Le vrai problème, c'est l'argent: les banques ne distribuent plus de liquidités et de nombreuses cartes bancaires sont bloquées.
Alors, dans mon café, j'ai pris une décision simple: pour ceux qui ne peuvent pas payer leur café, c'est offert. Dans ces moments-là, la solidarité est la seule chose que la guerre ne puisse pas détruire."
Bandar Abbas (sud)
- Mustafa, 27 ans, pêcheur:
"Nous étions près du port de Bandar Abas, la situation n'était pas bonne, donc nous sommes partis, il y avait des missiles qui tombaient.
Le travail était à l'arrêt, les marchandises étaient devenues tellement chères que personne ne pouvait se permettre d'en acheter".
- Mohammad, 38 ans, employé dans une ferme avicole:
"Les produits sont devenus très chers. Par exemple, le prix d'un bidon d'huile est passé de 400.000 tomans (1,56 USD), à 2,2 millions de tomans (8,25 USD)".
Téhéran
- Enseignante, 26 ans:
"Pour les personnes comme moi, la vie s'est arrêtée. Nous sommes presque tout le temps en train de regarder les informations. Nous sommes tous très stressés.
Nous avons essayé de préparer des réserves d'eau, de nourriture et un sac d'urgence.
Quand vous entendez les bombes, vous n'avez aucune idée de l'endroit où elles vont tomber.
Je ne pense pas que quiconque ait la capacité mentale ou physique de supporter longtemps la poursuite de la guerre.
Le groupe le plus vulnérable, ce sont les enfants. Ils ont très peur. Les plus petits ne veulent pas être séparés de leurs parents. On ne peut même pas les occuper à la maison car il n'y a pas d'internet, donc ils ne peuvent ni jouer en ligne ni regarder des programmes pour enfants."
- Mahmed, 34 ans, traducteur:
"Il y a beaucoup de policiers, mais ce n'est pas dramatique. Il y a pas mal d'espions et le gouvernement iranien essaie de les repérer.
Comme la situation était tendue dans les rues, je ne suis pas beaucoup sorti. Il y a deux groupes: ceux qui soutiennent le gouvernement et ceux qui s'y opposent. Certains jours, un groupe sort, d'autres jours, c'est l'autre qui manifeste. Ces derniers jours, les rues ont surtout été remplies de gens en deuil après l'assassinat de l'ayatollah Ali Khamenei".
- Robert, 60 ans, homme d'affaires:
"Téhéran s'est vidé, beaucoup de gens sont partis. On entend les bruits d'explosions.
Des checkpoints ont été installés dans la ville pour empêcher les pillages et assurer le contrôle. Les forces de l'ordre sont présentes avec des armes et un équipement spécial.(...) Les gens sont effrayés".
- Amir, 40 ans:
"Avant, nous pensions que si jamais une guerre éclatait, l'électricité serait coupée et, par effet domino, l'eau et le gaz. Mais la République islamique a prouvé qu'elle était l'ennemie du peuple: rien n'a été coupé, sauf internet.
Sans internet, nous ne sommes pas au courant des nouvelles, des alertes d'évacuation et de ce qui arrive à nos proches.
Depuis le début de la guerre, la ville est bien plus renfermée sur elle-même, mais il y a encore des magasins ouverts. Certains les referment, faute de clients. Il y avait des files pour l'essence les deux premiers jours, mais maintenant ça va".
Chiraz (sud)
- Commerçant:
"Nous sommes en sécurité pour l'instant. Il semble qu'ils ne frappent que les bases militaires.
On entend les frappes et on dit à voix haute : 'bien joué'.
Après la mort d'Ali Khamenei, les gens sont descendus dans la rue et ont fait la fête. Les rues étaient bondées de monde.
La nuit suivante, les partisans du gouvernement ont commencé à défiler en voiture dans les rues, en brandissant le drapeau de la République islamique et des drapeaux noirs pour montrer leur tristesse. Les partisans sont très peu nombreux. Probablement pour la plupart des familles des Gardiens de la révolution ou des personnes liées au régime".
Sur l'île de Kish
- adulte habitant sur l'île, dans le Golfe:
"A partir de 18H00, un contrôle militaire est en place. Les voitures sont arrêtées et fouillées entièrement, parfois ils contrôlent même les téléphones portables. C'est pourquoi beaucoup de gens n'osent plus sortir. Pendant la journée, les gens ne sortent que s'ils doivent absolument acheter de la nourriture".
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.