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Pendant la bataille de Kobané, les Kurdes syriens enterrent leurs "martyrs" en Turquie


Vendredi 10 octobre 2014 à 10h47

Suruc (Turquie), 10 oct 2014 (AFP) — Devant le cercueil recouvert d'un drapeau kurde, la jeune femme serre dans son poing un mouchoir tâché de sang. Celui de son frère, 23 ans, un des nombreux combattants kurdes morts pour la défense de la ville syrienne de Kobané assiégée par les jihadistes.

"Nous avons appris hier (mercredi) qu'il avait été blessé au combat, atteint d'une balle en pleine tête", raconte sa soeur aînée Berivan Seyahmet. "Au début, on nous a dit que sa blessure n'était pas mortelle, qu'il allait s'en sortir. Mais il est mort d'une hémorragie parce que l'armée turque l'a retenu pendant quatre heures à la frontière".

Dans un petit cimetière proche de la ville frontalière turque de Suruç (sud), quelques dizaines de réfugiés kurdes enterrent aujourd'hui sept de leurs "martyrs", tués sous les balles et les obus du groupe Etat islamique (EI).

A moins de dix kilomètres d'eux à peine, la bataille fait toujours rage. De temps en temps, les claquements des armes automatiques et les détonations de l'artillerie jihadiste viennent couvrir le silence de leur recueillement.

Malgré les frappes aériennes de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis et la résistance acharnée des forces des Unités de protection du peuple (YPG), la principale milice armée kurde de Syrie, les forces de l'EI continuent à progresser vers le centre de Kobané (Aïn al-Arab en langue arabe).

Mais devant les tombes creusées dans la terre sèche de Turquie, les Kurdes refusent d'envisager la défaite. "Le Kurdistan sera le cercueil du fascisme !", crie la foule bariolée des couleurs vert, rouge et jaune du YPG.

Le discours de l'imam est tout aussi déterminé. "Nous avons perdu de nombreuses vies", lance-t-il, "mais les héros du Kurdistan n'abandonneront jamais Kobané". "Nous saluons nos martyrs. Notre détermination rendra l'ennemi sourd et muet", crie l'imam dans son mégaphone, "j'en appelle à tous les Kurdes, l'heure de l'unité est venue !"

- Dernier appel -

Au milieu de la foule, Berivan Seyahmet se souvient des derniers moments de son frère. La nuit précédant sa mort, elle a pu lui parler quelques minutes au téléphone.

"A l'autre bout du fil, j'entendais très clairement le bruit des tirs. Il était 11h du soir", confie-t-elle, "c'est comme s'il avait senti qu'il allait mourir. Il nous a appelé pour recevoir une dernière fois notre bénédiction".

La mère du jeune homme a quitté Kobané pour la frontière turque il y a trois semaines, poussée à l'exode par la peur des jihadistes avec 200.000 autres habitants de la région. Accablée par la douleur, elle peine à évoquer son fils.

"Il parlait avec beaucoup d'assurance lors de notre dernière conversation au téléphone", lâche la vieille femme, "il nous a dit que tout le sang versé ne serait pas vain et que, si Dieu le veut, Kobané ne tomberait pas".

"J'ai dit à mon fils d'être courageux", poursuit la mère, qui préfère taire son nom. Un autre de ses fils, âgé d'à peine 18 ans, se bat lui aussi à Kobané.

Au milieu des familles qui assistent aux funérailles, Ahmed, 31 ans. Lui a été contraint de quitter le champ de bataille il y a quelques jours, blessé. Désormais remis sur pied, il aimerait bien y retourner pour combattre les jihadistes. Mais les autorités turques répugnent à laisser passer les Syriens qui veulent rejoindre la "résistance"

"Les soldats turcs ne nous aident pas beaucoup", enrage le combattant du YPG, "ils nous accusent d'être des terroristes".

Le YPG et son organisation-mère, le Parti de l'Union Démocratique (PYD) sont considérés par la Turquie comme le pendant syrien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la rébellion kurde qu'elle considère comme une organisation terroriste.

"Pour nous, Kobané est sacré. Elle représente le Kurdistan, la liberté de tous les Kurdes", poursuit Ahmed, "et quoi qu'il arrive, j'y retournerai".

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.