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Parmi les déplacés de Mossoul, des détenus coupés de leur famille


Mardi 6 juin 2017 à 13h51

Al-Khazer (Irak), 6 juin 2017 (AFP) — Après avoir fui les combats à Mossoul, Yousra Mohammad s'est installée avec des membres de sa famille dans le camp de déplacés d'Al-Khazer. Mais elle est restée pendant deux mois sans nouvelles de ses deux garçons arrêtés par les forces kurdes.

"Les forces de sécurité kurdes (Assayech) sont venues chercher mes enfants Saddam (16 ans) et Qoussaï (14 ans)", se souvient cette mère de famille. "Ils ont dit qu'ils étaient recherchés (...) et les ont emmenés".

Yousra Mohammad a finalement reçu la semaine dernière de leurs nouvelles.

Son fils Saddam lui écrit dans une lettre transmise par le Comité international de la Croix-Rouge que son frère et lui se trouvent dans la prison d'Al-Ahdath, dans la ville de Dohouk (dans le Kurdistan autonome), à quelque 120 km au nord du camp.

"Ils les accusent d'être membres de Daech", s'écrie-t-elle en colère. "Mes enfants sont très jeunes, c'est injuste!"

Les deux adolescents "travaillaient dans la vente d'eau à Mossoul avant que Daech ne le leur interdise. Après ça ils n'ont plus travaillé", explique Mme Mohammad.

Dans sa lettre, son fils réclame "un avocat, un entretien et de l'argent".

"Nous n'avons pas d'argent pour l'avocat (...), nous sommes des déplacés, nous n'avons même pas un quart de dinar", se lamente la mère, la voix étouffée.

Saddam et Qoussaï ont été emmenés par les forces kurdes deux mois après leur arrivée dans le camp d'Al-Khazer, situé à une trentaine de km au sud-est de Mossoul que les forces irakiennes tentent de reprendre aux jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Depuis le début il y a sept mois de l'offensive sur la ville septentrionale, les forces anti-EI détiennent tous ceux qu'elles soupçonnent d'appartenir aux jihadistes ou de liens avec eux, sur la base de renseignements fournis par des informateurs sur place.

- 'En prison' dans le camp -

Ainsi, deux jours après l'arrivée de Moussa Mahmoud Moussa (57 ans) dans le camp, les forces kurdes ont emmené son fils Wazir (27 ans) qui employait à Mossoul des ouvriers qui avaient auparavant travaillé avec les jihadistes.

Les forces kurdes "lui ont dit: +si les jihadistes ont travaillé avec toi, tu es un des leurs+ et ils l'ont emmené", raconte le père.

Wazir Moussa gérait un atelier de fabrication de réservoirs d'eau. Il était également enseignant avant que les jihadistes ne prennent en 2014 sa ville.

Son père a reçu lui aussi une lettre transmise par le CICR faisant état de sa détention dans la prison centrale d'Erbil, capitale du Kurdistan irakien, située à une soixantaine de km au sud-est du camp.

"Nous voulons aller le voir mais ils nous l'interdisent", déplore M. Moussa. "Mons fils est en prison à Erbil et nous sommes en prison ici".

Selon des déplacés, les forces kurdes confisquent les papiers d'identité des personnes résidant dans le camp et leur interdisent de sortir le temps des enquêtes sécuritaires qui peuvent prendre des mois.

Human Rights Watch a dénoncé samedi "de nouveaux cas de détention" de la part des autorités du Kurdistan autonome "d'hommes et de garçons fuyant Mossoul et soupçonnés d'appartenir à l'EI".

"Maintenir les familles sans aucune nouvelle sur le sort de leurs proches s'apparentent à des disparitions forcées (...) susceptibles de constituer des crimes internationaux", prévient l'ONG.

- 'Se protéger' -

"Les risque sécuritaires auxquels est confronté le gouvernement du Kurdistan face à l'EI sont sérieux, mais couper de leurs familles les hommes et garçons de Mossoul détenus ne n'améliore en rien la sécurité", souligne Priyanka Motaparthy de HRW.

Les autorités du Kurdistan insistent sur le fait que les détentions sont effectuées conformément aux normes.

Le Kurdistan "impose ces mesures pour se protéger de possibles actes terroristes de l'EI", ont répondu les autorités locales réagissant au dernier rapport de HRW.

"Tous les accusés ont la possibilité de contacter des avocats et des proches, et leurs familles sont notifiées de leur détention", assurent les autorités kurdes dans un communiqué.

Mais cela n'a pas été le cas pour Abdallah Souleimane, très affecté par l'arrestation de son frère Ali (30 ans) début mars à son arrivée dans le camp.

"Ils l'ont emmené parce qu'il s'était fait pousser la barbe et en raison d'une confusion sur son nom. Il est connu dans la région, il vendait des parfums et des chaussures et n'a aucun lien avec Daech", dit-il.

"Nous ne savons rien de lui, je ne peux que m'en remettre à Dieu."

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.