
Mardi 16 juin 2026 à 22h54
Paris (France), 16 juin 2026 (AFP) — Un premier procès a été ordonné pour le naufrage de migrants le plus meurtrier qu'a connu la Manche: 14 hommes, aux liens présumés avec des réseaux de passeurs, seront jugés en correctionnelle pour la disparition de 31 personnes en novembre 2021.
Les prévenus sont renvoyés pour homicides involontaires, blessures involontaires et/ou aide au séjour irrégulier en bande organisée et participation à une association de malfaiteurs, a indiqué mardi à l'AFP le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), confirmant une source proche du dossier.
Concrètement, la juge d'instruction reproche à la grande majorité des prévenus d'avoir participé à "la mise à l'eau d'un +small boat+ de piètre qualité, non homologué, inapte à la navigation en pleine mer, surchargé et dépourvu de gilets de sauvetage adaptés", d'après l'ordonnance de renvoi dont l'AFP a eu connaissance.
Cette "responsabilité" s'appréhende de manière "élargie": organisateurs de la traversée, mais aussi chauffeurs, logeurs... "tout ce qui s'inscrit dans une chaîne d'effets en série" et constitue, par ailleurs, une "bande organisée" dans l'immigration clandestine.
Au cours de l'enquête, la plupart des mis en cause, nés majoritairement en Afghanistan et en Irak, ont contesté leur responsabilité, certains s'étant présentés comme de simples candidats à l'exil.
Sur les quatorze, deux pourraient être jugés par défaut en France, dont un Afghan au rôle pourtant "majeur dans le réseau" d'après la magistrate. Il fait l'objet d'un mandat d'arrêt.
Ce procès doit être "l'occasion pour certaines familles de victimes, de s'exprimer pour la première fois", a souligné auprès de l'AFP Matthieu Chirez, avocat de 113 parties civiles.
L'ordonnance de renvoi, rendue en mai, constitue "une première étape dans la reconstitution judiciaire de ce naufrage dramatique".
La deuxième, très sensible, est encore en cours. Car des militaires - cinq personnels du Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) Gris-Nez et deux marins du patrouilleur Le Flamant - sont mis en examen depuis 2023 pour ne pas avoir porté assistance aux naufragés dans La Manche, alors que les migrants avaient été localisés et avaient demandé de l'aide pendant plusieurs dizaines de minutes.
En novembre, la Cour de cassation a estimé que les infractions reprochées aux passeurs et aux militaires étaient "connexes". Toutefois, pour des raisons procédurales, ce volet a été détaché et pourrait faire l'objet, à terme, d'un procès distinct.
Cette "disjonction prive" les parties civiles "d'un procès complet", où "l'ensemble de la chaîne des responsabilités" aurait pu être "examiné", a regretté Me Emmanuel Daoud, avocat d'une partie civile.
Les militaires ont été de nouveau entendus ces derniers mois, d'après des sources proches du dossier. Les investigations se poursuivent aussi pour un passeur, un Irakien, actuellement détenu en Irak, où il doit être jugé "pour les mêmes faits" selon l'ordonnance.
- "Catastrophe inédite" -
Le canot a coulé au petit matin du 24 novembre 2021, emportant la vie des passagers, majoritairement des Kurdes irakiens, âgés de sept à 46 ans.
Rapidement, les corps de 17 hommes, sept femmes, deux adolescents et une fillette de sept ans ont été retrouvés. Pour la plupart, originaires d'Afghanistan ou de la zone irako-kurde.
Depuis, l'enquête a établi que trois Irakiens et un Egyptien avaient aussi "probablement" disparu dans le naufrage. Seuls un Somalien et un Irakien ont survécu.
L'enquête avait établi que "cette catastrophe, inédite dans la Manche de par son ampleur, est la conséquence de multiples défaillances matérielles et humaines, engendrées par des individus mus par l'appât du gain".
Les victimes "provenaient du camp de migrants surnommé +la jungle+ de Grande-Synthe", près de Dunkerque, et avaient payé une somme "exorbitante" pour la traversée.
Pour les enquêteurs, cette traversée tragique constituait "une mise en commun de moyens par diverses organisations et était devenue l'aboutissement mortel de périples migratoires tous différents mais dont le point commun demeurait l'exploitation de la précarité des victimes". "Cette activité était d'autant plus rentable que le matériel fourni était rudimentaire", met aussi en exergue le dossier.
Apparu en 2018, le phénomène de la multiplication de petites embarcations pour traverser la Manche est à l'origine de nombreux naufrages.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.