
Mardi 9 juin 2015 à 12h19
Diyarbakir (Turquie), 9 juin 2015 (AFP) — Les Kurdes de Turquie espèrent que le succès remporté par le parti prokurde aux élections législatives et le renforcement de leur position au Parlement va relancer les discussions de paix avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Grand vainqueur du scrutin de dimanche, le Parti démocratique du peuple (HDP) a réalisé un score historique de 13,1% et raflé 80 des 550 sièges de députés.
Le HDP et son chef de file Selahattin Demirtas veulent désormais profiter de leur nouvelle position de force pour pousser à un accord de paix mettant fin à la rébellion du PKK contre Ankara, qui a fait plus de 40.000 morts depuis 1984. Ils revendiquent également plus d'autonomie et de droits pour les Kurdes.
"Les résultats de l'élection ont montré que personne ne pouvait prendre une décision sur les Kurdes sans consulter les Kurdes eux-mêmes", a indiqué à l'AFP sous couvert de l'anonymat un responsable du HDP à Diyarbakir (sud-est).
Depuis qu'il a pris la tête du pays en 2003, l'actuel président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan a fait de la résolution du conflit kurde une de ses priorités.
Après avoir accordé à la communauté kurde de Turquie (20% de la population) des droits inédits, notamment en matière d'utilisation de la langue, il a engagé à l'automne 2012 des pourparlers de paix avec le chef emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan.
Le PKK a décrété depuis mars 2013 un cessez-le-feu qui tient tant bien que mal mais les crispations nationalistes nourries, au pouvoir comme dans l'opposition, par la campagne des législatives ont brutalement interrompu les discussions au printemps.
Malgré tout, nombre d'observateurs restent optimistes sur la perspective d'une relance.
"La présence du HDP au Parlement devrait préserver la question kurde d'un recours aux armes", pronostique Vahap Cöskün, professeur à l'université Dicle de Diyarbakir, "nous parlons d'un parti qui a obtenu des voix non seulement de la région à majorité kurde mais de l'ensemble de la Turquie".
Dans le feu de la campagne législative, le Parti de la justice et du développement (AKP), M. Erdogan et son Premier ministre Ahmet Davutoglu ont dénoncé les liens entre le parti prokurde et le PKK, considéré comme une "organisation terroriste" par Ankara.
- 'Considérations belliqueuses' -
Les élus du HDP ont fermement démenti constituer une "vitrine légale" du PKK.
"Il n'y a pas de lien entre le HDP et le PKK mais il est vrai que beaucoup de nos électeurs ont des sympathies pour le PKK, dans la mesure où des membres de leur famille combattent dans ses rangs ou ont été victimes du conflit", tranche Ziya Pir, un des nouveaux parlementaires du parti.
Une de ses collègues, Nursel Aydogan, souligne que le PKK comme son chef historique doivent être acceptés comme des partenaires à part entière. "Personne en Turquie ne souhaite un retour au chaos et aux morts. La paix ne peut pas être sacrifiée aux interférences politiques", juge-t-elle.
Même s'il a terminé largement à la première place, l'AKP a subi dimanche un revers historique et perdu la majorité absolue qu'il détenait au Parlement depuis treize ans, le contraignant à la formation d'un gouvernement de coalition.
Parmi les scénarios possibles émerge celui d'une alliance entre le parti au pouvoir et les ultranationalistes du parti de l'action nationaliste (MHP, droite), dont le chef Devlet Bahçeli a catégoriquement exclu toute discussion avec M. Öcalan.
Le fondateur du PKK purge une peine de prison à vie sur l'île prison d'Imrali (nord-ouest).
"Tous ceux qui seraient tentés de politiser la question par des considérations belliqueuses doivent savoir qu'ils conduiraient la Turquie à la catastrophe", met en garde Tahir Elci, le président du barreau de avocats de Diyarbakir.
Depuis son arrivée au pouvoir, l'AKP a bénéficié du soutien d'une large partie de la communauté kurde, séduite par les promesses de paix et les quelques mesures, même symboliques, prises par M. Erdogan en leur faveur.
Mais, déçus que le président ait refusé d'aller plus loin, ils ont nettement boudé l'AKP dimanche pour lui préférer le HDP. Dans la province de Diyarbakir, le parti kurde a ainsi réalisé un score de 78% contre seulement 15% à l'AKP, dont le score a été divisé par deux par rapport aux législatives de 2011.
"Nous allons devoir tenir compte de ce message", reconnaît le chef du parti du pouvoir à Diyarbakir, Muhammed Akar.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.