Mercredi 14 avril 2010 à 08h49
SIIRT (Turquie), 14 avr 2010 (AFP) — Les Gardiens de village, ces paysans kurdes qui se battent aux côtés de l'armée turque contre d'autres Kurdes -les rebelles du PKK-, sont fatigués par cette "sale guerre" qui dure depuis un quart de siècle et divise leur communauté.
C'est un nid d'aigle qui surplombe les eaux vives de la rivière Carpiran, près de Siirt, en pays kurde, au sud-est de la Turquie.
Mahsun Alan et ses deux collègues surveillent la route, dans un abri en béton construit sur cette hauteur.
Tous les trois portent l'uniforme de l'armée turque. Les Kalachnikovs sont posées contre le mur et on prépare le thé, assis sur des sacs de couchage.
La région est "calme ces temps-ci", explique-t-il, mais prudence car, comme chaque fin d'hiver, les deux camps se préparent à en découdre: l'armée turque, dont les renforts progressent en convois vers les montagnes, et les maquisards du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui quittent leurs bases du nord de l'Irak pour la Turquie.
Les combattants du PKK, tout comme Mahsun Alan, sont des Kurdes de Turquie. Ici, il est fréquent de trouver un hameau où tout le monde est Gardien de village, alors qu'à quelques kilomètres, on a rejoint la guérilla comme un seul homme.
"On sait qui est avec qui, ça évite les problèmes", assure Mahsun Alan, 44 ans.
Depuis 1985, le gouvernement turc emploie environ 60.000 Gardiens de village qui protègent leur secteur et servent d'éclaireurs.
"On envoie parfois ici des gars d'Izmir (ouest) qui ne connaissent rien à la région", explique un de ces miliciens.
"Les Gardiens de village aident l'armée. Pour nous, ce sont des traîtres", juge quant à lui Garip Yilmaz, 39 ans, qui a été chassé de sa ferme en 1994 par le conflit et qui vit à Diyarbakir, la grande ville de la région.
Beaucoup des déplacés affirment que les Gardiens de village se sont installés chez eux et que tout retour à la maison est impossible.
Régulièrement accusés de crimes et de trafics, les Gardiens de village sont dans le collimateur des défenseurs des droits de l'homme, qui réclament leur dissolution.
"Le concept de Gardiens de village n'est pas acceptable", estime Baki Aksoy, qui dirige l'AKP, le parti au pouvoir, à Diyarbakir. "Il faudrait que l'Etat les embauche, comme gardes forestiers, mais c'est impossible tant qu'il y a le PKK".
Le chef d'état-major des armées, le général Ilker Basbug, a répété en mars que ces supplétifs jouent "un rôle très important" contre "le terrorisme".
"Quand on est devenu Gardien de village, on n'a pas eu le choix, on était pris entre le PKK et l'armée. Une nuit c'était le PKK, l'autre l'armée qui nous harcelait", explique Ishan Kuzu, 40 ans, en faction au bord d'une route, près de Silvan, avec neuf autres Gardiens de village.
"Le PKK, l'armée, le Hezbollah ont ruiné ma vie", confie bientôt un de ses collègues, la tête basse.
Le Hezbollah est un groupe islamiste anti-PKK, actif dans les années 1990, et qui aurait été aidé par l'Etat.
"Les gens sont fatigués de la guerre. Ce qu'on veut, c'est un pays qui ne soit pas divisé... On a tous fait la guerre ensemble, à Canakkale (la bataille des Dardanelles, 1915). La seule différence, c'est que nous, on est kurdes", plaide Ishan Kuzu.
Dans son bureau de Van (sud-est) où il pose sous un portrait d'Atatürk, Saban Kahraman, 48 ans, ancien chef d'une unité spéciale des Gardiens de village, le commando Simsek (éclair) n'est pas prêt à une telle réconciliation.
"Le PKK a brûlé des milliers de villages. Le PKK a toujours dit, soit vous êtes avec nous, soit vous partez", accuse l'ancien chef milicien reconverti dans le gardiennage d'immeubles, qui confie qu'il vit sous protection rapprochée.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.