Page Précédente

En Turquie, les avocats, nouvelles cibles de la lutte anti-terroriste


Vendredi 25 janvier 2013 à 10h44

ISTANBUL, 25 jan 2013 (AFP) — Avec la récente arrestation de neuf avocats engagés dans la lutte contre les violences policières, le nombre de ces juristes emprisonnés en Turquie approche désormais la cinquantaine, un bilan qui scandalise les barreaux et laisse les cabinets proches des milieux kurdes ou d'extrême gauche totalement exsangues.

"Ca suffit ! Ces attaques, qui visent les droits de la défense et les avocats de manière systématique et délibérée, ont atteint une dimension qui n'est plus supportable."

Dans la salle de réunion du barreau d'Istanbul, c'est le branlebas de combat. Des centaines d'avocats se sont réunis et applaudissent à tout rompre leur bâtonnier, Ümit Kocasakal, qui vient de lancer cet appel à la résistance.

Vendredi dernier, neuf de leurs confrères ont été arrêtés puis placés en détention préventive pour "appartenance à une organisation terroriste", le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), dont ils avaient assuré la défense de plusieurs membres présumés.

Proches des milieux d'extrême gauche, ces juristes se sont surtout illustrés en défendant les victimes de violences policières et carcérales comme Engin Ceber, un militant de gauche décédé en prison en 2008 des suites de tortures, ou Festus Okay, un immigré clandestin nigérian mort en 2007 dans un commissariat.

"Ces avocats ont accompli un travail incroyable en matière de droits de l'Homme. Personne ne se serait occupé de ces dossiers. Et sans eux, quelle attention ces affaires auraient-elles reçu?", commente Emma Webb-Sinclair, de l'association Human Rights Watch (HRW).

Les neuf juristes ont rejoint en prison 36 autres avocats --33 sont soupçonnés de liens avec les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et trois autres sont accusés d'avoir participé à un complot contre le gouvernement islamo-conservateur, selon un décompte publié par le barreau de Diyarbakir (sud-est).

Cabinets exsangues

Avec 45 membres de la profession incarcérés, les avocats approchent ainsi le record des journalistes emprisonnés: 46 selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui a décerné en décembre à la Turquie le titre de championne du monde dans cette discipline.

Ces rafles ont surtout vidé de leur personnel les cabinets d'avocats impliqués dans la défense des militants d'extrême gauche et kurdes.

Le 22 novembre 2011, le cabinet juridique Asrin, qui défend les intérêts du chef emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, a ainsi perdu cinq de ses six avocats, arrêtés à l'aube dans le cadre d'un vaste coup de filet parmi les juristes kurdes. Seul un jeune stagiaire y a échappé.

Depuis, ce sont trois jeunes juristes tout juste sortis de leur école qui suivent les dossiers du prisonnier le plus célèbre de Turquie.

"En fait, j'ai obtenu ma licence d'avocat la semaine où mes confrères du cabinet Asrin ont été arrêtés, pendant qu'ils étaient en garde à vue", se souvient Me Rezan Sarica, avocat d'Abdullah Öcalan à 25 ans.

Avant de rejoindre le cabinet Asrin, il a d'abord travaillé pendant quelques mois dans une autre étude. "Mais là aussi, l'avocat a été arrêté et incarcéré. Le bureau est resté complètement vide. C'est moi qui ai dû tout gérer tout seul", y compris des plaidoiries en cour d'assises une semaine seulement après son entrée dans la vie professionnelle, ajoute le jeune homme.

Me Sarica a désormais pour principale activité, outre le suivi du dossier Öcalan, de défendre ses collègues emprisonnés.

Pour lui, cela ne fait pas de doute: "ces avocats sont en prison parce qu'ils sont les avocats d'Öcalan. Il n'y a pas de respect de l'Etat de droit et des droits de la défense dans ce pays".

Le bâtonnier Ümit Kocasakal s'inquiète lui aussi de cette criminalisation des avocats: "Si on nous jette en prison, qui sera là pour vous défendre?"

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.