
Jeudi 16 avril 2026 à 05h01
Qamichli (Syrie), 16 avr 2026 (AFP) — Dans une salle bondée de Qamichli, dans le nord-est de la Syrie, Firas Ahmad attend avec impatience de pouvoir déposer sa demande de nationalité syrienne "car un être humain sans nationalité est comme mort".
Cet homme de 49 ans fait partie de la minorité kurde du pays, dont une partie s'est vu retirer la nationalité syrienne il y a des dizaines d'années.
"Imaginez que je ne peux ni déclarer la naissance de mes enfants, ni enregistrer des maisons à notre nom", déclare-t-il.
"Mon grand-père n'a pas la nationalité, et nous avons vécu jusqu'à ce jour sans documents" officiels, explique-t-il.
Dans la salle du stade municipal devant laquelle s'étire une longue file d'attente, les demandeurs remplissent des formulaires auxquels ils doivent joindre photos d'identité et documents administratifs
Des employés gouvernementaux entrent ensuite les données sur des ordinateurs, et la demande est validée.
Depuis la semaine dernière, les Kurdes de Syrie concernés affluent vers des centres comme celui de Qamichli, dans la province de Hassaké, ou à Alep (nord) et Damas pour déposer leur dossier.
- Recensement controversé -
Après un recensement controversé en 1962 à Hassaké, principale région où habitent les Kurdes, environ 20% des membres de cette communauté s'étaient vu retirer leur nationalité.
Le président syrien Ahmad al-Chareh, arrivé au pouvoir en 2024, a reconnu en janvier par décret les droits nationaux des Kurdes et prévu d'accorder, y compris aux sans-papiers, la nationalité.
Il a proclamé en outre le kurde "langue nationale" et déclaré le nouvel an célébré par ce groupe jour férié officiel.
M. Chareh a décidé ces mesures alors que ses forces étaient en pleine offensive dans de vastes zones du nord et l'est de la Syrie administrées par les Kurdes.
Les combats ont pris fin avec la signature, plus tard en janvier, d'un accord prévoyant l'intégration progressive des institutions et forces kurdes au sein de l'Etat syrien.
"Nous avons beaucoup souffert, mes cinq enfants n'ont pu poursuivre leurs études et nous n'avons pas pu voyager", confie en kurde à l'AFP Ghalia Kalach, mère de cinq enfants.
"Jusqu'à ce jour, notre maison n'est même pas enregistrée à notre nom", ajoute-t-elle.
L'absence de nationalité affecte tous les aspects de la vie quotidienne, et de nombreux apatrides vivent en marge de l'Etat, faute d'une pleine reconnaissance juridique de leur existence.
Environ 150.000 personnes "sans papiers" vivant en Syrie sont recensés par le Réseau des victimes d'apatridie de Hassaké, indique à l'AFP un de ses membres, Ali Moussa.
Il demande aux autorités syriennes de faire preuve de "souplesse" en facilitant "les démarches des résidents à l'étranger", dont le cas n'est pas mentionné dans le décret.
- "Pas de diplôme" -
Beaucoup d'entre eux ne peuvent se rendre en Syrie en raison notamment "des restrictions liées à leur statut de demandeurs d'asile dans des pays européens", dit-il, alors que la Syrie a été le théâtre d'une guerre civile entre 2011 et 2024 qui a poussé à l'exil des millions de personnes sur les routes.
Le responsable des registres de l'état civil au sein du gouvernement, Abdallah al-Abdallah, explique à l'AFP que les Kurdes ont un délai d'au moins un mois pour déposer leur dossier. Ces personnes vont pouvoir "acquérir la nationalité après en avoir été privé pendant toutes ces années", met-il en avant.
Estimés à quelque deux millions sur une population de 20 millions d'habitants, les Kurdes ont souffert de décennies de marginalisation et d'oppression.
Mohamed Ayo, 56 ans, égrène les difficultés auxquelles il s'est heurté toute sa vie, faute de nationalité.
"On étudie de longues années, et au final on vous dit que vous n'avez pas de diplôme", dit-il. Après le lycée, il n'a pas pu obtenir le document qui lui aurait permis de s'inscrire à l'université.
"Nous n'avions pas le droit de nous présenter aux élections ni de voter ", ajoute cet homme, qui travaille dans le commerce. Il a été privé de permis de conduire et même de séjour dans un hôtel à Damas, faute de papiers en règle.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.