
Lundi 19 janvier 2026 à 14h30
Qamichli (Syrie), 19 jan 2026 (AFP) — Dans les zones kurdes du nord de la Syrie, des habitants expriment lundi leur amertume après l'accord avec Damas mettant fin à leur autonomie et ont le sentiment que les Etats-Unis, qui les ont soutenus pendant des années, les ont lâchés.
"Nous avons un grand sentiment de déception après cet accord", affirme Aras Mohammed, 34 ans, un employé de l'administration autonome kurde à Qamichli.
Depuis quelques jours, des milliers de déplacés affluent vers cette ville, la principale à majorité kurde du nord-est, et y sont hébergés dans des centres d'accueil installés à la hâte, selon des correspondants de l'AFP sur place.
Les déplacés ont fui la progression rapide des forces gouvernementales plus au sud, dans d'autres zones tenues par des Kurdes et peuplées notamment d'Arabes (Deir Ezzor, Raqa), dont les combattants kurdes se sont retirés dans le cadre de l'accord.
Le président syrien, Ahmad al-Chareh, déterminé à étendre son autorité sur l'ensemble du pays, a annoncé dimanche cet accord imposé par la force et prévoyant un cessez-le-feu et l'intégration des administrations civiles et militaires kurdes au sein de l'Etat.
Ahmad al-Chareh "a imposé sa vision de l'Etat et de la Constitution", regrette Aras Mohammed, exprimant, en kurde, de "grandes craintes car beaucoup d'accords ont été violés" par le passé en Syrie.
- "Agents immobiliers" -
L'accord est un coup dur pour les Kurdes qui ambitionnaient de préserver leur administration autonome, instaurée de facto depuis plus d'une décennie, et son puissant bras armé, les Forces démocratiques syriennes (FDS).
Soutenues par les Etats-Unis, à la tête d'une coalition multinationale antijihadiste, les FDS ont combattu et défait le groupe Etat islamique (EI) en Syrie et les Kurdes pensaient l'appui américain indéfectible.
Mais l'émissaire américain en Syrie, Tom Barrack, a soutenu l'accord annoncé dimanche par le président Chareh en sa présence à Damas, le qualifiant de "tournant décisif".
"Nous demandons à la coalition et aux Etats-Unis de ne pas laisser tomber les Kurdes (...) car nous avons combattu l'EI", dit Mohammad al-Issa, un pharmacien de 25 ans.
"Malheureusement, ce sont les décisions internationales qui déterminent notre destin", déplore-t-il.
"Je n'ai jamais senti que le soutien américain était réel", affirme pour sa part Hevi Ahmad, une militante kurde de 40 ans. "Ils traitent avec les peuples comme des agents immobiliers".
"L'accord est une source de déception, après avoir espéré pendant des années que la Constitution garantirait un avenir meilleur pour les Kurdes en Syrie", ajoute la militante.
- Crainte de représailles -
M. Chareh a annoncé vendredi reconnaître par décret les droits nationaux des Kurdes dont la langue sera désormais officielle, mais les autorités kurdes estiment que ces droits devraient être inscrits dans la Constitution.
Les Kurdes syriens sont estimés à quelque deux millions, sur une population d'une vingtaine de millions de personnes.
Au cours de la guerre civile (2011-2024), ils avaient progressivement pris le contrôle de vastes territoires du nord et du nord-est de la Syrie, incluant champs pétroliers et gaziers.
Conformément à l'accord, les forces kurdes ont dû se retirer des zones à majorité arabes dimanche et doivent à présent s'intégrer au sein de l'armée et des forces de sécurité syriennes.
La militante Hevi Ahmad dit craindre "des représailles de la part de factions affiliées au gouvernement, malgré leurs assurances sur la protection des Kurdes et de leurs droits, à l'image de ce qui s'est produit à Soueida et sur la côte".
Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, le pouvoir islamiste s'est engagé à protéger les minorités mais des centaines d'alaouites ont été massacrés sur la côte en mars et des combats avec les druzes ont éclaté à Soueida (sud) en juillet.
Pour Mme Ahmad, l'accord annoncé dimanche anéantit les espoirs des Kurdes, "dispersés entre quatre pays, d'être unifiés dans une seule instance".
Répartis entre la Turquie, la Syrie, l'Irak et l'Iran, les Kurdes affirment que leurs tentatives d'établir un Etat indépendant ont été systématiquement réprimées par les puissances régionales et internationales au cours de leur histoire.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.