
Jeudi 16 octobre 2014 à 10h52
Suruc (Turquie), 16 oct 2014 (AFP) — "Il nous a supplié de le tuer pour qu'il puisse aller au paradis et profiter de toutes ses récompenses". Cuneyt Hemo a croisé il y a dix jours le chemin d'un des jihadistes si redoutés qui font le siège de sa ville de Kobané, et il n'en revient toujours pas.
Malgré les combats acharnés qui s'y déroulent, ce commerçant kurde de 33 ans ne s'est résolu à se mettre à l'abri en Turquie que la semaine dernière.
Assis dans les jardins du centre culturel de la ville frontalière de Suruç où il est désormais hébergé, M. Hemo raconte sa rencontre inattendue avec un "bandit" du groupe Etat islamique (EI) d'un ton posé, presque détaché.
"Nous en avons capturé un dans la rue", se souvient-il en tirant sur une cigarette, "il venait d'Azerbaïdjan, il avait une vingtaine d'années et nous a parlé en arabe".
Contrairement à d'autres, Cuneyt Hemo n'a pas endossé le treillis des Unités de protection du peuple (YPG), la principale milice armée kurde de Syrie, pour faire le coup de feu contre les mercenaires du groupe Etat islamique (EI).
Mais il est resté au plus près des affrontements, chargé du ravitaillement en eau et en nourriture d'un groupe de "résistants".
Ce jour-là, leur prisonnier était barbu, comme il se doit et "sentait très mauvais", décrit en souriant M. Hemo. Et il a longuement expliqué à ses gardiens qu'il était venu à Kobané pour les "délivrer du +kufur+", l'absence de croyance.
"On lui demandé pourquoi Daesh (l'acronyme arabe du groupe Etat islamique) nous attaquait", ajoute le réfugié kurde. "Il a répondu que nous étions des infidèles, qu'ils avaient reçu l'ordre de nous ramener sur le chemin du vrai islam et que, pour eux, nos biens, nos femmes et nos filles étaient +halal+". Consommables, donc.
- "Pas peur de mourir" -
Pour lui prouver qu'ils pratiquent la même religion, les combattants des YPG embarquent alors leur ennemi dans une mosquée de la ville. Étonnante séance de persuasion dans une ville en guerre, sur fond de rafales de Kalachnikov et de tirs de mortiers.
Les efforts de ses geôliers sont restés vains, s'empresse d'ajouter Cuneyt Hemo. Pendant qu'il est resté sous leur garde, le jihadiste est resté inflexible.
"On a essayé en vain de lui faire retrouver la raison, il n'a rien voulu savoir", constate le commerçant kurde. "Il nous a dit et répété que nous étions des mécréants et qu'il voulait aller au paradis pour retrouver les 40 femmes qui lui ont été promises".
Même quand les combattants des YPG lui ont offert à boire et à manger, l'Azerbaïdjanais a refusé avec obstination. Il a même assuré que, s'il parvenait à leur échapper, il retournerait au combat et qu'il était prêt à imiter ses "frères" kamikazes.
Depuis le début de la bataille de Kobané, plusieurs attaques-suicide ont été signalées contre les positions kurdes. Une combattante des YPG âgée d'une vingtaine d'années s'est elle aussi sacrifiée en utilisant la même technique.
Cuneyt Hemo confie aujourd'hui qu'il n'a toujours pas compris l'obstination du jihadiste, son mépris de la mort. "Il nous a dit plusieurs fois +je suis heureux pour mes frères qui sont morts car ils sont devenus des martyrs, je veux les rejoindre au paradis+".
L'habitant de Kobané assure que les combattants des YPG avaient initialement l'intention de garder leur prisonnier. Mais que son obstination et, surtout, le souvenir des exactions commises par ses pairs contre les civils ne leur ont pas laissé le choix.
Vingt-quatre heures après avoir été capturé, le jihadiste a été abattu d'une rafale tirée en pleine tête. "De toute façon, on lui avait lavé le cerveau", conclut presque en s'excusant Cuneyt Hemo, "et il n'avait pas peur de mourir".
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.