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Aux assises de Paris, le calvaire d'une victime yazidie du jihadiste Sabri Essid


Jeudi 19 mars 2026 à 14h45

Paris (France), 19 mars 2026 (AFP) — Elle est passée de geôlier en geôlier et restée captive du jihadiste français Sabri Essid pendant 40 jours. Au procès de ce dernier, jugé par défaut pour sa participation au génocide des Yazidis, une de ses victimes a livré jeudi un témoignage rare et poignant du calvaire qu'elle a subi.

Elle semble frêle sous les imposantes boiseries du palais de justice de Paris. Pourtant, c'est avec une grande dignité qu'Aveen (prénom modifié) revient sur les deux ans et demi qu'elle a passés en Syrie aux mains des jihadistes du groupe Etat islamique (EI), au milieu des années 2010.

Jusqu'à ce 3 août 2014, date de l'attaque des combattants islamistes contre le mont Sinjar, fief de la minorité religieuse yazidie en Irak, "nous n'étions pas une famille très très riche, mais nous étions heureux", déclare d'une voix à peine audible cette femme de 32 ans aux yeux bleus et longs cheveux bruns.

Avec l'arrivée de l'EI, qui considère les Yazidis comme des hérétiques, sa vie bascule. Elle est capturée avec sa petite fille alors âgée de deux ans et son mari. Ils restent ensemble, en captivité, pendant quelques mois, transférés régulièrement de villes, jusqu'à ce que les jihadistes la séparent de son mari.

Avec sa fille et d'autres femmes yazidies, elle est envoyée à Raqqa, puis dans la région de Deir Ezzor. Un jour, elle est conduite avec cinq autres femmes sur un marché.

"Les membres de Daech (autre nom de l'EI, ndlr) nous ont demandé de nous habiller avec nos plus beaux vêtements puis on nous a alignées sur une place publique à l'extérieur", avait-elle raconté dans ses auditions au cours de l'enquête, lues à l'audience par le président de la cour d'assises Marc Sommerer. "On nous appelait par notre prénom, et là on devait défiler devant des hommes, on devait être vendues comme des esclaves sexuelles."

- Enchères -

Deux hommes, dont un certain Abou Dojanah - qui s'avère être le Français Sabri Essid - veulent l'acheter. C'est finalement le deuxième, un Saoudien, qui remporte la mise aux enchères et l'achète avec sa fille. Il lui dit avoir "vendu son arme et sa voiture" pour payer.

Cet homme, par ailleurs marié, la viole tous les deux jours, et prend parfois sa petite fille pour l'amener auprès de sa femme avec laquelle il n'a pas d'enfant. Un supplice pour Aveen.

Puis quelques mois plus tard, Sabri Essid revient et la rachète au Saoudien. Il vient la voir tous les jours, la viole quotidiennement, lui imposant des rapports brutaux. Particularité: il prend des pilules stimulant sa sexualité pour prolonger l'érection. "C'était très douloureux pour moi", déclare Aveen, tête baissée.

Il veut la séparer de sa fille, mais elle l'en dissuade en se tailladant le bras avec un couteau pour l'en empêcher.

Elle reste entre ses mains pendant 40 jours, jusqu'à ce qu'il l'emmène dans un salon de beauté, où elle doit revêtir une robe rouge à paillettes avec un décolleté et se maquiller. Le but était de "me préparer et prendre des photos" pour la remettre en vente via une annonce, explique-t-elle.

Un homme la rachète, puis d'autres ensuite. Au total, elle aura eu huit "propriétaires". Jusqu'à ce jour où elle profite de l'absence de son dernier geôlier, parti au combat, pour fuir avec une autre femme yazidie et sa fille, en prenant un taxi dissimulée sous un niqab et en rejoignant ensuite de nuit, à pied, un poste des combattants kurdes turcs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Elle ne retrouvera jamais son mari, porté disparu. Après avoir passé quelques mois en Irak avec ses parents, elle finit par quitter le pays avec sa fille et vit désormais à des milliers de kilomètres de là.

"C'était difficile de quitter mon pays, mais j'étais obligée, je n'avais pas le choix", explique Aveen, contenant son émotion. "C'est pour l'avenir de ma fille".

"Quand on devient président d'assises, c'est qu'on a un petit peu d'expérience", confie à la fin de l'audition Marc Sommerer, qui a déjà présidé plusieurs procès pour crimes contre l'humanité. "Mais ce que vous venez de nous raconter, je ne l'avais jamais entendu avant", reconnaît-il.

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.