
Samedi 7 mars 2026 à 20h27
Soran (Irak), 7 mars 2026 (AFP) — Des combattants kurdes, il a gardé le sarouel kaki, la vareuse cintrée et le foulard noué à la taille. Bien que récemment retraité, Satar Barsirini ne renonce pas à l'uniforme des peshmergas pour bêcher son lopin.
Pioche en main sur une route pratiquement désertée du Kurdistan autonome, dans le nord de l'Irak, à une vingtaine de km de la frontière avec l'Iran, il pointe le ciel régulièrement traversé d'avions et de drones depuis le début de la guerre lancée par Israël et les Etats-Unis sur le pays voisin.
"Ils arrivent de partout. Surtout la nuit", relate-t-il samedi à l'AFP dans le hameau de Barsirini dont il porte le nom, à 50 km de la frontière. Les drones aussi: "ça crée comme une vibration autour, quand ça touche" le sol.
"Je plains les gens, parce que nous avons payé cher de notre sang pour libérer le Kurdistan. Nous voulons juste vivre".
La capitale du gouvernement autonome du Kurdistan irakien, Erbil, et les vallées qui la séparent de la frontière sont régulièrement ciblées par Téhéran et ses affidés qui visent des bases américaines ou des positions de partis kurdes iraniens.
Jeudi, le président américain Donald Trump a déclaré être "tout à fait favorable" à une offensive des combattants kurdes iraniens en Iran - sans préciser si Washington leur fournirait une couverture aérienne.
Washington a par le passé abandonné les Kurdes dans la région, mais les kurdes iraniens pourraient vouloir s'allier avec les Américains et profiter d'un affaiblissement du pouvoir iranien, espère-t-il.
En réponse, l'Iran a menacé vendredi de prendre pour cible "toutes les installations" de la région si des combattants kurdes entraient sur son territoire.
"Cette guerre n'est pas la mienne", répond l'ancien peshmerga irakien de 58 ans qui se souvient de la terrible répression et de l'exode dans les montagnes enneigées après le soulèvement kurde de 1991 en Irak, à l'issue de la première Guerre du Golfe.
- "Des gens dangereux" -
L'armée irakienne avait alors repris la région en mains avec la bénédiction de la Maison Blanche.
Depuis, Sardar Barsirini se méfie des Américains: "je ne leur fais pas confiance. Ce sont des gens dangereux qui ont laissé Saddam (Hussein) et l'armée irakienne nous écraser".
"Quand nous avons dû fuir pour sauver nos vies, l'Iran nous a accueillis et nourris. C'est impossible de nous retourner contre eux aujourd'hui" assure-t-il.
Les Kurdes, considérés comme l'un des plus importants peuples sans Etat au monde, forment en Iran l'une des principales minorités non persanes, persécutés sous l'ancien pouvoir du Shah et en lutte contre la République islamique.
Après une semaine, l'impact de la guerre se fait sentir sur la vie de la région, témoignent les habitants désemparés.
"Les gens sont inquiets" reconnaît Nasr al-Din, policier de 42 ans qui a vécu, enfant, l'exode de 1991 "jeté sur le dos d'un âne avec ma soeur".
"Ils ont peur. Cette génération est différente des anciens qui ont fait la guerre" et elle "est inquiète, car tu es chez toi, sans rien à voir avec quoique ce soit et, d'un coup, un drone frappe ta maison ou tout près".
"Il faudra peut-être qu'on parte en ville, ou ailleurs se mettre en sécurité", confirme Issa Diayri, un chauffeur routier de 31 ans, jeune père de famille, qui patiente dans un garage en bord de route, son camion à l'arrêt faute de livraisons en provenance d'Iran.
- "Tristesse" -
A Soran, petite ville de 3.000 habitants à 64 km de la frontière, touchée jeudi par un drone tombé en pleine rue, le boulanger Yussef Ramazan, 42 ans, et ses trois mitrons se hâtent de cuire les pains avant l'iftar, repas de rupture du jeûne du mois de ramadan.
"Même pour des nourritures simples, les gens ont peur de venir" regrette-t-il. "Nous voulons que tout ça se termine vite. Ce n'est pas bon pour la région de s'impliquer dans cette guerre. Nous ne sommes même pas encore un pays indépendant. Pour l'instant nous ne sommes rien, donc nous ne devrions pas nous en mêler", conclut-il.
En face, "Hajji" regarde la rue se vider depuis sa teinturerie déserte. "Avant, le soir, c'était vivant ici après l'iftar", constate-t-il en refusant de s'identifier.
"Mais après l'explosion du drone, en cinq minutes, tout le monde a quitté la rue", dit-il l'oeil triste en soulignant "la tristesse, plus que la colère" de ses riverains.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.