
Mercredi 18 mars 2026 à 15h15
Rawanduz (Irak), 18 mars 2026 (AFP) — Ajar Moustafa laisse son troupeau s'égailler sur les talus malgré les camions qui traversent son village à vive allure. "On ne peut plus aller et venir dans les montagnes", explique-t-il en pointant le ciel.
Depuis le début de la guerre israélo-américaine contre l'Iran, les crêtes et les replis des Monts Zagros qui séparent le Kurdistan autonome irakien de son voisin iranien, à une cinquantaine de km, sont régulièrement visées par des frappes de drones et de missiles.
Des bombardements qui visent des positions de combattants de l'opposition kurde iranienne, dont Téhéran craint qu'ils tentent de traverser la frontière à la faveur du conflit.
"J'ai vu un drone il y a une heure" reprend le berger, qui assure en "compter chaque jour trois à quatre. Les jets je les entends mais je ne les vois pas".
Il a donc changé ses habitudes et ne court plus les pentes verdies par les pluies récentes, confinant ses 150 chèvres et moutons aux bas-côtés de son village de 500 habitants, proche de la ville de Rawanduz, au pied des Monts Zagros.
A 50 ans, Ajar Moustafa a connu quatre conflits: entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980, la première Guerre du Golfe en 1990-91 - et la répression par Bagdad du soulèvement kurde-, l'invasion américaine de l'Irak en 2003 et la "guerre de Daech", lancée en 2014 contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).
Sans compter les combats passés entre mouvements kurdes rivaux.
"On a toujours été en guerre. Chaque fois, nous les Kurdes nous nous retrouvons au milieu, même quand on n'avait rien à voir", déplore-t-il.
- Bêtes nerveuses -
Selon une ONG implantée au Kurdistan, Community Peacemakers Teams (CPT), depuis le début du conflit au Moyen-Orient, la région a enregistré plus de 300 frappes. Des attaques imputées à l'Iran et à ses affidés - les autorités kurdes elles ne communiquent plus aucun chiffre.
"J'ai peur de perdre des bêtes, qu'elles soient touchées ou qu'elles paniquent et s'enfuient", confie M. Moustafa. "Le bruit les rend nerveuses".
Déjà, ses 50 vaches donnent moins de lait, jure-t-il.
Shwan Nabi a quand même pris le risque de pousser ses chèvres sur les versants herbeux à proximité du village d'Akoyan, où le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) a une base.
Il a vu un drone se diriger droit et taper le Mont Korek, face à lui.
"C'est inquiétant, on est dehors toute la journée. Mais on n'a pas le choix: il faut faire pâturer les bêtes" indique-t-il en sommant son adolescent de 13 ans de lâcher son téléphone pour courir après les égarées.
- "Passionné" -
Berger comme son père avant lui et comme son fils, - déjà "passionné" par le métier - Shwan Nabi, 34 ans, a rejoint les peshmergas, les combattants kurdes, pour lutter avec l'appui d'une coalition internationale contre les jihadistes de l'EI au Sinjar, foyer de la minorité yazidie victime des pires exactions dans le nord-ouest irakien.
"Cette guerre est moins dangereuse, pour le moment. Il n'y a pas de bataille au sol" confie-t-il.
Calé sur un rocher, au bord d'un bras de rivière gonflé par la fonte des neiges, Saman Abdoulsaman vient "tuer le temps" auprès de ses bêtes, en attendant la rupture du jeûne du ramadan au coucher du soleil.
"C'est si tranquille" sourit-il. Boucher de père en fils depuis son arrière grand-père, il confie habituellement ses chèvres et moutons à son neveu Yahyah.
"Moi, peur?" Né en 1979 il en a vu d'autres, rit-il. De la pointe de son parapluie noir il désigne les crêtes et la vallée: "le PDKI a des forces par là".
"Depuis que je suis né, je connais la guerre", ajoute-t-il en indiquant son domicile au loin. En 1996, une roquette était tombée sur la maisonnée.
Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.