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La Turquie finit par ouvrir sa frontière à des renforts kurdes irakiens pour Kobané


Lundi 20 octobre 2014 à 17h11

Istanbul, 20 oct 2014 (AFP) — La Turquie a opéré lundi un changement de stratégie en Syrie en annonçant qu'elle autorisait désormais des renforts de combattants "peshmergas" irakiens à rejoindre, via son territoire, la ville kurde syrienne de Kobané assiégée par les jihadistes.

"Nous aidons les forces des +peshmergas kurdes+ à franchir la frontière pour aller à Kobané (...) nous n'avons jamais voulu que Kobané tombe", a déclaré le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu devant la presse.

Malgré la pression de ses alliés, le gouvernement islamo-conservateur turc a jusque-là refusé toute intervention militaire pour aider les combattants kurdes de Syrie qui résistent depuis un mois aux forces du groupe Etat islamique, estimant qu'elle ne pouvait que renforcer le président syrien Bachar al-Assad, sa bête noire.

Ce revirement turc intervient alors que les Etats-Unis, qui ont multiplié les frappes contre les cibles jihadistes, ont procédé lundi sur Kobané à un premier largage aérien d'armes et de munitions pour les forces kurdes qui défendent la ville.

Le chef de la diplomatie turque n'a pas directement commenté cette initiative.

"Nous coopérons pleinement avec la coalition", s'est contenté d'indiquer M. Cavusoglu, "nous voulons nous débarrasser de toutes les menaces qui pèsent sur la région".

Les Etats-Unis ont annoncé la semaine dernière avoir noué des contacts directs avec le principal mouvement kurde de Syrie, le Parti de l'union démocratique (PYD), dont les Unités de protection du peuple (YPG) mènent le combat contre l'EI à Kobané.

Dimanche encore, le président turc Recep Tayyip Erdogan a balayé les appels lancés à son pays pour qu'il fournisse directement des armes aux YPG et au PYD, qu'il a accusés d'être une "organisation terroriste".

Malgré l'aide accordée à leurs "frères" irakiens, le ministre des Affaires étrangères turc a réitéré lundi cette position. "Comme l'EI, le PYD veut contrôler une partie du territoire syrien", a estimé M. Cavusoglu. "Le PYD et les groupes qui dépendent de lui doivent changer d'objectifs et renoncer à ces ambitions".

- "Double jeu" -

La Turquie considère le PYD comme le pendant syrien du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène depuis 1984 en Turquie une guérilla à l'origine de 40.000 morts.

Depuis le début de la bataille de Kobané, les autorités turques refusent systématiquement d'ouvrir leur frontière à des renforts turcs du PKK pour rallier Kobané.

Ankara a engagé il y a deux ans des pourparlers avec le chef du PKK pour mettre un terme à ce conflit mais ils sont aujourd'hui menacés par le refus turc d'intervenir pour Kobané, qui a provoqué la colère des Kurdes de Turquie.

Un élu de Kobané, Idriss Nassen, a rejeté les accusations de M. Cavusoglu contre le PYD.

"Le PYD (...) est l'une des principales composantes de l'opposition syrienne, cela signifie qu'il travaille non seulement pour les parties kurdes (du pays) mais aussi pour l'ensemble de la Syrie", a déclaré à l'AFP M. Nassen.

La Turquie de M. Erdogan entretient de bonnes relations avec la région autonome kurde irakienne, dont les "peshmergas" sont à la pointe du combat contre l'EI en Irak. Selon l'agence kurde Rudaw, le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani a lui-même demandé aux Turcs de faciliter le passage de ses "peshmergas".

"On voit aujourd'hui clairement qu'il existe un accord entre Washington et Ankara sur Kobané, a commenté à l'AFP l'analyste Sinan Ülgen, du Centre d'études politiques et économiques (EDAM) d'Istanbul.

"La Turquie joue un double jeu entre d'un côté la rhétorique antikurde du président Erdogan et, de l'autre, son intérêt qui est d'éviter que Kobané ne tombe et précipite la fin des pourparlers de paix avec le PKK", a poursuivi M. Ülgen.

"En laissant entrer les +peshmergas+ irakiens dans Kobané, les Turcs peuvent continuer à dire qu'ils n'aident pas le PKK et rassurer la frange nationaliste du pays (...) et répondre à leurs alliés qui les accusent de ne rien faire", a-t-il jugé.

Membre de l'Otan, la Turquie n'a pour l'heure pas autorisé les Etats-Unis à utiliser sa base aérienne d'Incirlik, située dans le sud de la Turquie à 300 km à peine de Kobané, pour mener des frappes aériennes contre les positions jihadistes.

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.