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Kobané, la bataille à ne pas perdre pour Kurdes et jihadistes


Mardi 14 octobre 2014 à 10h28

Beyrouth, 14 oct 2014 (AFP) — Hier simple ville carrefour oubliée aux confins de la Syrie et de la Turquie, Kobané symbolise désormais le combat entre le "califat" jihadiste prôné par l'organisation de l'Etat islamique (EI) et l'autonomie rêvée par les Kurdes.

Si les combats sont aussi intenses depuis plusieurs semaines, c'est qu'aucune des deux parties ne peut se permettre d'échouer à Kobané.

Pour les Kurdes d'abord car sa perte serait "une tragédie" dans "le projet idéal d'un Kurdistan autonome en Syrie", affirme Cyril Roussel, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Amman.

Elle rendrait impossible la création d'"un Rojava uni", le Kurdistan syrien dont rêve une grande partie des trois millions Kurdes de Syrie, ajoute le géographe spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche.

Kobané est le chef lieu de l'un des trois "cantons" de cette région autonome avec ceux d'Afrine à l'ouest et de Jaziré au nord-est, dont les principales villes sont Qamichli et Hassaka.

La perte de Kobané, situé au centre, "signifierait l'impossibilité de faire la jonction" avec les deux autres sous-régions, précise M. Balanche.

"Afrine deviendrait la prochaine cible" des jihadistes, et les Kurdes "seraient ensuite confinés à Hassaka, où ils risquent aussi d'être attaqués", dit-il. "Si les Kurdes sont éliminés à Kobané, ils pourront l'être ailleurs", résume le chercheur.

En outre, la chute de la ville porterait un coup dur à la légitimité des YPG (Unités de protection du peuple), la milice kurde qui la défend bec et ongles depuis près d'un mois.

"Le groupe est sous pression. Il doit prouver qu'il n'abandonne pas les Kurdes, qu'il est prêt à mener une bataille jusqu'au dernier homme, jusqu'à la dernière femme", note Aron Lund, spécialiste de la Syrie au Centre Carnegie. "C'est la base de leur légitimité aux yeux des Kurdes".

- Forte portée symbolique -

Pour Cyril Roussel, le projet "idéologico-politico-territorial" du Rojava entre en concurrence frontale avec celui des jihadistes. Il "est une épine dans le talon" de l'EI "qui veut étendre son territoire pour créer un grand califat".

La prise de Kobané permettrait en effet au groupe radical sunnite "de se mouvoir librement d'ouest en est" alors qu'il contrôle déjà le tiers de la frontière nord avec la Turquie (150 des 500 km), selon Aron Lund.

Mais une victoire dans cette petite ville sans richesses naturelles en dehors de l'agriculture, aurait avant tout une forte portée symbolique.

"Il s'agirait d'une victoire sur les Kurdes qui les ont toujours vaincus", affirme M. Roussel, en référence aux combats ayant opposé les deux adversaires depuis un an.

Et, au delà, sa prise offrirait à ce groupe friand de publicité un succès sur la coalition internationale dont les avions frappent ses positions depuis le 23 septembre. Il pourrait affirmer que même "la coalition avec ses moyens techniques supérieurs est incapable de venir à bout de l'EI car, selon eux, c'est la volonté d'Allah", selon M. Balanche.

Déjà, sur Twitter, les jihadistes ont baptisé la localité "Aïn al-Islam" ("la source de l'islam") au lieu de son nom arabe, Aïn al-Arab ("la source des Arabes", en référence à un point d'eau à l'époque ottomane).

Le nom kurde Kobané serait une déformation de "compagnie", en référence à la compagnie de chemin de fer, la ville étant au début du XXè siècle une station ferroviaire sur la ligne reliant l'Irak à la Turquie.

- Modèle démocratique menacé? -

Avec la guerre en Syrie, les Kurdes ont bâti une autonomie à travers des comités locaux présentés comme une expérience démocratique relativement réussie dans un pays dirigé par une autocratie depuis près d'un demi-siècle.

Principal parti kurde en Syrie, le PYD (Parti de l'union démocratique) est un groupe laïc, de tendance socialiste qui accorde une place prépondérante à la femme, y compris au sein de sa branche armée, les YPG. L'un des commandants kurdes à Kobané est d'ailleurs une femme.

Le projet kurde est aux antipodes de celui de l'EI, qui prône une version extrémiste de l'islam et la résurrection du califat, mode de gouvernance musulman disparu il y a un siècle. A cette fin, il n'hésite pas à décapiter, à lapider et même à crucifier ceux qu'il considère comme ses ennemis.

En outre, selon les analystes, l'anéantissement du projet kurde ferait l'affaire de la Turquie voisine où le conflit kurde a fait 40.000 morts depuis 1984 et qui est accusé d'avoir fermé l'oeil sur l'entrée des jihadistes en Syrie à partir de sa frontière.

"La perte de Kobané fait le jeu des jihadistes mais ressemble surtout fortement à une action d'éradication du projet kurde avec la complicité d'Ankara", estime M. Roussel.

Les informations ci-dessus de l'AFP n'engagent pas la responsabilité de l'Institut kurde de Paris.